[Opération] Ne pas choisir entre culture, solidarité et innovations – Portrait de Robin Sappe

Suite de l’opération de rentrée « Les (Ré)enchanteurs » (édito ici) avec Robin Sappe.

Ancien de Sciences Po Aix, Robin Sappe est aujourd’hui DRH du groupe SOS. Jusqu’à aujourd’hui, sa carrière professionnelle coïncide avec des évolutions de notre société et de notre économie : l’essor du mécénat et des fondations, rapidement rattrapé par la crise, la structuration des industries culturelles et créatives, enfin l’émergence de l’entrepreneuriat social.


Robin Sappe est ici un (ré)enchanteur grâce à son appréhension de la culture, « objet » de l’intérêt général : amoureux des belles choses, il l’entend comme un sujet de société et de solidarité. Sujet de société d’abord car elle crée du lien social. Sujet de solidarité ensuite car les questions de RSE ont rapidement intégré sa compréhension des enjeux de notre économie. Au fil de ses expériences professionnelles, sa vision allie culture, solidarité et innovations.

Culture et recherche : quand l’intérêt général devient objet

Dans la première partie de sa carrière, Robin Sappe évolue autour de la notion d’intérêt général, en particulier dans les domaines de la culture et de la recherche. Comment être un contributeur efficace au sein de deux domaines qui fonctionnent avec une « économie précaire » ? Comment fonctionnent des organisations centrées autour de l’intérêt général?

Après ses études, Robin Sappe entre dans le milieu culturel par la communication. Tantôt pour un théâtre, tantôt pour des Festivals comme Avignon ou Uzès. Son DESS de management culturel lui ouvre les portes du mécénat culturel : recherche de financements pour Bruxelles 2000, capitale européenne de la culture puis pour une galerie d’artà Bruxelles. S’il reste un féru de culture, les premiers doutes sur la gestion culturelle sont là : « J’ai eu une grosse désillusion : on traitait la culture comme un objet, sans professionnalisation des métiers et organisation. »

Afin de retrouver « l’intérêt général », les sciences sociales et la recherche deviennent ses sujets de prédilection pendant cinq ans. Il passe par des structures comme l’UNESCO, dans un réseau de  prévention de l’abus des drogues, l’Observatoire socio-épidémiologique du SIDA à Bruxelles et l’Agence nationale de recherche sur le SIDA (ANRS) à Paris. A l’issue de ces expériences, le constat est le même: les structures des organisations ne permettent pas une action efficace. Les métiers sont mal appréhendés, « il n’y a aucune rationalisation économique. Je me suis trouvé fort dépourvu. Si les sujets étaient passionnants, la nature même de l’environnement de travail n’était pas performante. »

L’essor du mécénat et des fondations : le temps des possibles

Les premières désillusions passées, l’essor du mécénat ouvre de nouveaux horizons à « l’économie précaire ». L’intérêt général devient un objet de financement à part entière. Pour Robin Sappe, les années 2003–2008 sont à la créativité des financements, des structures de financement et des liens entre mécénat et ressources humaines.

Après une formation à l’ADMICAL,il démarche les entreprises pour la création de fondation. Sa recherche l’emmène dans le BTP niçois : il va créer la fondation d’entreprise du groupe CARI, premier LMBO social. En six mois, le mécénat disséminé du groupe devient une fondation dotée de 250 000 € à trois champs d’action : la solidarité, via l’insertion professionnelle, la nature en promouvant l’éco-construction, et la culture dans le monde de la construction. Le groupe CARI a par exemple financé un spectacle de danse contemporaine avec une pelleteuse ! Dans le même temps, il complète sa formation par une formation en management des ressources humaines à l’ESSEC pour devenir le directeur du développement et des ressources humaines de CARI. Il gère à la fois la fondation, la RSE, le recrutement et les politiques de mobilité et de santé.

Rattachée à la Direction des ressources humaines, la fondation CARI va lui ouvrir la voie de la RSE. Le mécénat est en effet un levier d’attractivité et de fidélisation de personnel pour la PME niçoise qui emploie 2300 personnes. Avec Robin Sappe, CARI affirme son engagement social et solidaire. Les projets RSE voient rapidement le jour : l’insertion des jeunes, une école interne dans laquelle les jeunes sont embauchés en CDI ou contrat professionnel ; l’intégration des femmes dans le secteur du BTP ; la mise en place d’une politique pour les travailleurs handicapés suite à la loi de 2006.

La crise arrivant, CARI est rachetée par le géant français Fayat dont la vision flirte surtout avec la rentabilité. « En quatre mois j’étais parti : il n’y avait plus de fondation, la RSE n’était plus une priorité. »

 

Le retour au monde associatif : le groupe SOS

Après cette expérience niçoise, Paris le rappelle au poste de DRH du groupe SOS, groupement d’entreprenariat social.Il retrouve ici l’intérêt général au travers des ressources humaines. « Entreprise en plein développement, nous sommes passés de 3 700 personnes à 10 000 en deux ans. J’étais enfin confronté  à une réelle professionnalisation des métiers dans ce secteur. Il a fallu  adapter la politique RH à la taille du groupe. Je fais ce qu’on appelle de ‘la conduite du changement’. »

Il retrouve chez SOS la RSE et toutes les questions de société qui s’y rattachant, ce que CARI avait abandonné suite à son rachat. C’est l‘occasion de voir les réponses imaginées à desproblématiques actuelles comme l’émergence des travailleurs pauvres dans une société française de plus en plus précaire. Ce qui lui plaît chez le groupe SOS ? « Notre délégué général a pour habitude de dire : « nous avons un seul but, c’est de changer le monde ». Nous évoluons dans un environnement rapide, dans l’entreprenariat dans toute sa splendeur. On est même en train de dupliquer le modèle en Corée du Sud ! »

L’avenir de « l’économie précaire » : le crowdfunding

Si le financement des causes d’intérêt général n’est plus aujourd’hui au cœur de son métier, il reste un de ses sujets de prédilection, notamment au travers du financement participatif. «  J’ai la conviction que c’est un modèle qui va fonctionner de plus en plus. Le Téléthon et le Sidaction marchent grâce au financement par le grand public. Solliciter le grand public a toujours existé et s’inscrit dans une dimension logique car les financements publics baissent. » Pour Robin Sappe, le crowdfunding est un enjeu de solidarité et communautaire. Comment peut-on aider les associations et les artistes que nous apprécions ? Comment financer les industries culturelles et créatives en croissance ?

« Je réfléchis à monter des projets sur le crowfunding. Quand je vois le modèle anglo-saxon, je me dis que ça doit encore plus se développer chez nous. »

Quand je l’interroge sur sa vision de la culture française, Robin Sappe la sait « créative » avec de nombreuses idées et industries impliquées, mais malheureusement « ethnocentrée ». Il n’y a « pas de décloisonnement, on croit que la culture française est toujours belle car on est persuadé d’être une grande puissance. » Il déplore les barrières entre les secteurs culturels, les pratiques artistiques et la diffusion des œuvres culturelles. « Quand un artiste réussit, on pense souvent qu’il s’est vendu alors que non. A côté de ça, combien d’artistes ne parlent pas d’autres langues et ne se donnent pas toujours les moyens de promouvoir leur art ? ». La culture française doit voir « plus haut et plus loin ».

Sa conclusion résume de façon efficace et pertinente les travers de notre culture : « Ne commence pas tes phrases en disant non, et sois force de proposition ».

Suivre le blog de Robin Sappe : http://lecercle.lesechos.fr/221145248/robin_sappe

Robin Sappe a choisi les photographies figurant dans l’article.

Camille Delache

Le mécénat et la culture : pour une « solidarité culturelle »

Il y a quelques temps que j’ai lu un entretien d’Oliver Tcherniak, président de l’ADMICAL, ancien directeur de la communication d’Orange et ancien secrétaire général de la Fondation Orange. Il y expose le concept de « solidarité culturelle » que les entreprises doivent avoir dans leur politique de mécénat.

Voici une petite piqûre de rappel.

Depuis quelques années, les chiffres du mécénat culturel ne brillent plus comme ce fut le cas dans les années 2003-2006. Sans pour autant connaître une baisse drastique, la culture n’est plus la cause sacrée des entreprises. Dans un entretien de novembre 2010 (déjà!), Olivier Tcherniak réagissait à ce phénomène. (ici) Le président de l’ADMICAL considère que le mécénat ne doit pas « perdre son âme » en s’écartant du secteur culturel. Pour lui, « donner à la santé, l’éducation, l’environnement… est vital, il est vrai. Mais c’est une solidarité […] statique contrairement à la solidarité culturelle, plus dynamique. Elle est d’une certaine manière l’aboutissement et le commencement de tout. Le culturel est la porte ouverte à l’autre, à la construction d’autres mondes, d’autres visions. Elle donne un cap, ce qui est réellement important dans une société ou dans des entreprises souvent en perte de sens ou de repères. »

De surcroît, Olivier Tcherniak estime que le mécénat culturel ouvre un univers des possibles à l’entreprise. Une fois que cette dernière dépasse l’image d’élitisme souvent attribuée au mécénat culturel, elle peut « y découvrir sa personnalité, façonner son identité profonde et non simplement construire une image, toujours proche de celle de son concurrent. C’est aussi s’ouvrir à d’autres cultures et ainsi ne pas s’enfermer sur sa culture d’entreprise nourrie de codes et de rituels réservés à un groupe. »

Enfin, il considère que le mécénat est en train de perdre son identité car bien souvent trop rapproché avec la responsabilité sociale d’entreprise (RSE) et la communication. La RSE a pour vocation première de servir les intérêts de l’entreprise alors que le mécénat doit promouvoir une cause d’intérêt général, en lien direct avec la société. En outre, même si toute action de mécénat a des retombées en termes de communication, elle ne se limite pas à celle-ci. L’entreprise ne doit pas rechercher des faire-valoir à son projet global. Le mécénat doit être un prolongement direct de son projet global au sein de la société.

La renaissance d’une solidarité culturelle, particulièrement pertinente en temps de crise, peut profiter aux acteurs de l’offre culturelle. Depuis le début de la crise financière, les salles de cinéma ne désemplissent pas, les bibliothèques sont en pleine effervescence.[2] Nous voici face à une opportunité : en revalorisant la culture économiquement, en la finançant, nous lui redonnons sa dimension active, c’est-à-dire une certaine capacité à transformer les relations sociales.[3]

Camille Delache

[1]Site Communauté Communication et entreprise
[2] Conférence de Françoise Benhamou « Les perspectives du mécénat culturel », 15 avril 2010, salle Pleyel.
[3] CAUNE Jean, « La démocratisation culturelle : une évaluation à construire », Politiques et pratiques de la culture sous la direction de Philippe Poirrier, La documentation française, Paris, 2010, p18