L’épopée numérique de Sarah Sauquet ou la rencontre entre littérature et technologie

Quand une professeur de français découvre les technologies numériques mobiles, un nouveau champ des possibles s’ouvre à elle. La Baguette culturelle rencontre aujourd’hui Sarah Sauquet, co-fondatrice des applications « Un texte, un jour », « Un poème, un jour », convaincue des bienfaits de la littérature pour tous et partout. Récit d’une épopée numérique de petites anthologies littéraires à portée de main.

Un texte un jour1

Naissance d’un rendez-vous littéraire quotidien

« Professeur de français, j’avais offert il y a quelques années une anthologie de textes littéraires ‘faite maison’ à toute ma famille. Ma mère spécialiste des applications mobiles m’a tout de suite dit : ‘pourquoi ne pas créer une version numérique de ton anthologie ? »

En regardant l’existant, notre interwievée se rend compte qu’il reste une place pour une application accessible, autant en termes de design et que de contenu. « Cette application est aussi née d’un questionnement professionnel auquel je suis chaque jour confrontée : comment faire lire les élèves ? Je trouvais que le support du smartphone et le schéma du texte journalier convenait très bien à des générations habituées au zapping ! »

« Un texte, un jour » nait en octobre 2012 : l’application – gratuite – vous permet de recevoir chaque jour un nouveau texte « de 15 lignes, pas plus »,  d’un auteur disparu avant 1942 pour des questions de droit d’auteur.

« La cible est l’adulte lettré qui aurait envie de relire, l’hypokhâgneux qui a besoin d’avoir une panoplie de classique en condensé, les expatriés qui veulent garder un lien avec le français. L’application n’est pas à l’origine destinée aux élèves mais il y a un vrai potentiel pédagogique. »

L’application lancée, l’engouement pour les nouvelles technologies grandissant, « Un texte, un jour » devient la lecture du matin pour de nombreux utilisateurs : « l’application permet d’enrichir les textes d’une biographie et de jeux de littérature classique et contemporaine en devenant un rendez-vous quotidien. La gamification est une des clés de notre développement. » Suite à une forte demande des utilisateurs sur la poésie, elle donne aussi naissance quelques mois plus tard à « Un poème, un jour », application cette fois-ci payante.

Derrière ces produits se cache une conviction : « la littérature n’est pas quelque chose de suranné. Je voulais que ce soit de la culture pour tous mais qui reste exigeante. » Pour notre professeur de français, la littérature ne vit pas isolée : elle s’épanouit avec la technologie mais aussi avec les autres domaines.

« Je veux aussi faire des ponts avec d’autres pans de la culture : cinéma, théâtre, séries télévisées… pour montrer que la culture n’est pas réservée à une élite. La littérature est toujours avec nous dans la vie : cet outil permet de l’avoir dans sa poche. »

Un texte un jour 2

« Vous tuez le livre » : le retour de la querelle des Anciens et des Modernes

Une fois n’est pas coutume, à nouveau support, nouvelles craintes. L’écran effraie (rappelez-vous, Who Art You avait déjà soulevé ce débat). Collègues de l’Education nationale, ou amoureux traditionnels du papier ne voient pas d’un bon œil le passage à l’écran mobile : « Pour certains, on ne peut pas passer aux écrans comme ça. On m’a même dit ‘Faire entrer le livre dans une boite, c’est en quelque sorte le tuer.’ »

Pourtant, Sarah Sauquet voit son propre métier évoluer : « J’ai progressé au niveau de ma pratique, de ma connaissance. Les élèves ont pu constater que la littérature n’était pas poussiéreuse : l’application devient un moyen facile de lire plein de textes et d’améliorer sa langue, ses connaissances. »

Pour elle, ces craintes illustrent les limites inhérentes à la culture française.

« Le problème français dans la culture et dans l’éducation est que nous nous enfermons systématiquement sur le français. Regardez les programmes scolaires, il y a très peu d’auteurs étrangers ! Or, enfermer la culture française c’est prendre le risque qu’elle disparaisse. Le défaut de la culture française c’est son nombrilisme. C’est en la confrontant avec d’autres textes, d’autres langues, d’autres supports qu’on va pouvoir la faire vivre. »

Pour la faire vivre, le numérique est un premier pas aujourd’hui franchi avec les deux premières applications … à découvrir bientôt en anglais !

Cliquez pour télécharger l’application « Un texte, un jour » (iPhone et Android), « Un poème, un jour » (iPhone et Android).

Camille Delache

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Revue de presse du 31 janvier : Copy party, PME & Patrimoine culturel, Rapport sur la fiscalité du numérique

La BnF met son véto aux Copy Party en bibliothèques par Antoine Oury, Actualitté

« Non, les Copy Party ne sont pas de gigantesques fêtes rassemblant les pirates du monde entier : il s’agit plutôt d’une alliance de grands consommateurs de produits culturels, plus que jamais désireux de respecter, et de faire respecter la loi. En effet, selon le principe de licéité de la source introduit par la modification de l’article 311-1 du CPI, la copie privée, à l’aide d’un équipement strictement personnel, et à des fins tout aussi personnelles, serait tout à fait légale. »

[…] « Après la 1e Copy Party, des agents de la BnF se sont tournés vers les services juridiques, qui ont jugés cette pratique comme illicite au regard de leur propre règlement intérieur en matière de copie » poursuit-il. Effectivement, le règlement intérieur de la BnF s’avère plutôt restrictif en matière de copie :

La photographie individuelle, le tirage de microforme reproduisant des manuscrits et les documents iconographiques ainsi que la copie numérique (déchargement ou envoi par courriel) sont autorisés exclusivement pour les documents publiés ou datant de plus de 90 ans, à l’exception des documents dont il est avéré qu’ils ne sont pas tombés dans le domaine public. Dans le cas d’un document reproduit intégralement ou partiellement en fac-similé, la date à prendre en considération est la date du document original et non celle de l’édition du fac-similé. « 

Lire l’article en entier sur Actualitté

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Patrimoine culturel et numérique : les petites entreprises se regroupent par Franck Niedercorn, Les Echos

« Les PME du numérique trouvent des débouchés dans la mise en valeur du patrimoine et l’équipement des musées. Le succès n’est au rendez-vous que si elles travaillent ensemble.

On est meilleur à plusieurs. Rien n’est plus vrai que dans le domaine du numérique au service de la muséographie . « Et ce n’est pas simple car il existe souvent un fossé culturel entre des scénaristes et les spécialistes des technologies », résume François Gilbert, délégué aux technologies de l’information et de la communication (TIC) au Conseil régional d’Aquitaine.

En Bretagne et dans les Pays de la Loire, il existe depuis quelques années un tissu dense de PME dans les domaines de la 3D, de la réalité virtuelle, de la réalité augmentée ou des interfaces homme machine. « Sur les 220 sociétés adhérentes du pôle Images et réseaux, une bonne vingtaine d’entre elles ont pour marché la muséographie », précise Jean-Yves Savary, directeur technique de B-com, le nouvel institut de recherche technologique sur le numérique labellisé par l’État et implanté à Rennes.

Les PME s’associent sur ces projets comme Mazedia, Boscher et Axians qui ont travaillé à la reconstitution historique de l’abbaye de Nieul-sur-l’Autise (Vendée). Tout récemment, elles ont équipé, avec Orange Labs à Rennes, le musée Louvre-Lens de dispositifs interactifs : 24 tables tactiles géantes permettant de manipuler les œuvres à plusieurs, de voir ce qui se cache sous la peinture ou au dos du tableau. »

Lire la suite sur Les Echos

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A voir : remise sur Rapport de mission d’expertise sur la fiscalité de l’économie numérique par MM. Colin et Collin.

« Dans le présent rapport une nouvelle piste voit le jour. Il s’agit d’introduire une fiscalité fondée sur l’utilisation gratuite des données personnelles des internautes comme fondement de la création de valeur. Le rapport part du constat que les entreprises de l’économie numérique exploitent les données personnelles de millions d’individus sur le territoire français sans que les revenus générés par cette exploitation soient fiscalisés en France.

Le rapport propose principalement, (i) à moyen et long terme, l’introduction de nouvelles règles sur la répartition entre les Etats du droit d’imposer spécifique à l’économie numérique par le biais de négociations internationales et, (ii) à court terme, l’instauration d’une nouvelle taxe incitative (taxe sur l’exploitation des données personnelles). »

Vu sur Landwell.fr

Livre & numérique : de la stratégie de Google

En prévision du Salon du Livre de Paris, la Baguette culturelle vous propose une série d’articles sur les difficultés du monde du livre à intégrer le numérique dans leur activité.

Pour commencer, je vous propose une chronologie non exhaustive de l’implantation de Google dans le monde du livre en France. Du fait de sa longueur, l’analyse viendra dans un prochain article. Le but est ici de donner une perspective à cette situation.

La capacité de Google à intégrer le milieu culturel français est révélatrice du travail que nous devons faire. Sans pour autant critiquer notre héritage et notre savoir-faire, il y a des leçons à tirer de cette situation. Même si la législation, et particulièrement celle sur le droit d’auteur, est une arme efficace pour éviter une mainmise totale, elle ne le restera pas longtemps. Le marché du livre numérique est important en France, surtout quand le Salon du Livre accueille désormais Amazon. Il peut être un ressort de création important (écouter la musique que l’auteur évoque dans son livre), un levier économique et aussi un moyen de diffusion de la culture française à l’étranger.

Pour ne pas répéter les erreurs du marché de la musique en ligne, je pense que ce marché doit se restructurer, sans pour autant se dénaturer.


Décembre 2004 : Google annonce son ambition de numérisation des ouvrages

Dans le cadre du projet Google Print, l’entreprise américaine annonce sa volonté de numériser plus de 15 millions d’ouvrages issus des bibliothèques de Stanford, du Michigan, d’Oxford, ou encore de la bibliothèque publique de New York.

6 juin 2006 : Le Groupe La Martinière attaque Google pour contrefaçon et atteinte au droit de propriété 

intellectuelle

Google aurait numérisé plus d’une centaine d’ouvrages du catalogue de La Martinière pour son projet Google Book Search (ancien Google Print).

2008 : Lancement de Gallica, la bibliothèque numérique de la BNF

Gallica a été créée pour permettre aux internautes de rechercher, consulter et télécharger gratuitement les ressources numérisées de la BnF. Commencée en 1992, la numérisation des documents a évolué avec la technologie, passant d’un mode image à un mode texte (recherche possible à l’intérieur d’un document). Initialement, seuls des contenus libres de droits étaient disponibles.

Depuis 2008, Gallica propose une offre de contenu numérisé soumis au droit d’auteur. Grâce à des partenariats avec certains éditeurs (par exemple Dalloz, la Documentation Française, ou encore Gallimard), et à une  collaboration entre la BnF, le Syndicat national de l’édition, le Service du Livre et de la Lecture (DGMIC) et  le Centre National du Livre,  il est désormais possible d’accéder à des ouvrages récents sur les sites des e-distributeurs partenaires. De larges extraits gratuits sont souvent consultables, et l’on peut également acquérir l’ouvrage au prix fixé par l’éditeur.

14 octobre 2009 : Google annonce le lancement de Google Livres à la Frankfurt Book Fair

L’internaute pourra consulter 20% du contenu d’un ouvrage numérisé. Pour avoir accès au reste, il devra acheter le livre (bouton « acheter l’Edition Google).

Selon le site internet d’achat, les revenus varient :

–       Google touchera 37% si l’achat se fait sur son site

–       55% si l’achat se fait sur un site partenaire.

Octobre 2009 : Lancement de la plateforme EDEN (Gallimard, Flammarion, La Martinière)

La plateforme EDEN permet aux éditeurs de mettre à disposition des revendeurs sur e-books leur catalogue numérique.

18 décembre 2009 : Google condamnée contre La Martinière

Google ne peut numériser de livres sans l’accord des éditeurs. Il doit payer 300 000 € de dommages et intérêts – 15 millions avaient été demandés – et 1€ symbolique au SNE (Syndicat national de l’Edition) et à la SGDL (Société des Gens de Lettres).

17 novembre 2010 : Hachette Livres et Google signent un accord pour la numérisation des livres épuisés 

Cet accord marque une rupture dans le monde de l’édition : les efforts de concertation des éditeurs et de l’Etat sont ruinés. L’Etat avait même trouvé une alternative à Google en captant 750 millions d’euros du grand emprunt en vue de la numérisation du patrimoine.

L’accord porte sur 50 000 livres anciens issus de toutes les branches de l’éditeur : littérature générale, ouvrages universitaires ou ouvrages documentaires (Larousse). Après numérisation, les 2 parties pourront l’exploiter.

6 décembre 2010 : Google lance son ebook store

Il s’agit d’une boutique en ligne, fournissant des applications pour Androïd et Apple et permettant d’acheter des e-books.

Mars 2011 : Google finance l’étude : « Impact d’Internet sur l’économie française »

Etude réalisée par le cabinet McKinsey, elle a été présentée le 9 mars 2011 par Eric Besson, ministre de l’Industrie et de l’économie numérique. Elle détaille l’impact d’Internet en termes d’emploi (plus d’1 million) mais préconise le développement des PME dans ce secteur, par ailleurs très acheteuses de publicité en ligne !

Google joue donc toutes ses cartes et a une réelle stratégie d’influence.

11 mai 2011 : Gallimard, Flammarion et Albin Michel attaquent Google pour contrefaçon 

Les trois éditeurs espèrent profiter de la jurisprudence issue de l’affaire La Martinière c. Google pour gagner contre la firme de Moutain View.

Ils abandonneront leurs poursuites début septembre 2011, en laissant passer le délai de placement en justice de leur assignation, afin de conduire de nouvelles négociations avec Google.

Mai 2011 : la loi sur le prix unique du livre numérique est adoptée

La loi prévoit que le prix du livre numérique, fixé par les éditeurs, sera applicable à tout acheteur en France. Cette loi n’adopte pas non plus un caractère territorial (comme pour la copie privée). Même si cela peut ouvrir la voie à d’éventuels recours, il est impératif de garder cette vision car 20 à 25% du marché du livre se trouve à l’étranger.[1]

25 août 2011 : Accord Google / La Martinière pour les titres retirés de la vente papier

Les ouvrages épuisés pourront être commercialisés sous forme d’e-books, le groupe La Martinière conservant les droits. De ce fait, Google s’engage à communiquer la liste des ouvrages numérisés. Même si l’accord prône la protection du droit d’auteur, la Société des Gens de Lettres (SGDL) invite à la prudence sur les termes juridiques employés.

6 décembre 2011 : La Commission européenne ouvre une enquête sur les pratiques anti-concurrentielles d’Apple et 5 éditeurs dont Hachette Livres

La Commission européenne analysera :

–       d’éventuels accords en vue de restreindre la concurrence

–       la nature des contrats pour la vente des livres électroniques

6 décembre 2011 : Google ouvre son Institut culturel européen à Paris, en présence de Nicolas Sarkozy

Encore une fois, une belle action d’influence !

22 décembre 2011 : Le site Actualitté ouvre sa bibliothèque numérique avec Google

Les livres seront téléchargeables au format PDF ou EPUB, privilégiant le classement thématique. Google s’associe alors avec un acteur important de l’actualité culturelle en France afin de séduire son public d’initiés.

21 janvier 2012 : Google Maps est condamné pour abus de position dominante contre Bottin Cartographes

Même si cette affaire n’a pas de lien direct avec le monde du livre, elle montre les difficultés de Google en France, notamment juridiques. Le groupe vient de perdre un procès pour abus de position dominante face au groupe Bottin Cartographes, qui propose les mêmes services que le géant américain, mais de façon payante. La position de Google en tant que moteur de recherche lui permet d’imposer son service et d’anéantir la concurrence. Google doit donc payer une amende de 500 000 euros de dommages et intérêts à l’entreprise française, ainsi que 15 000 euros d’amende.

23 février 2012 : Le Parlement adopte la loi sur la numérisation des ouvrages indisponibles du XXème siècle

Le Parlement français a adopté, dans la nuit du 22 au 23 février, une loi sur la numérisation des livres indisponibles du XXème siècle, permettant l’achat sous format numérique de livres introuvables hors bibliothèque. Il s’agirait d’environ 500 000 titres publiés avant le 1er janvier 2001 qui ne seraient plus imprimés, pas sous format numérique et qui ne font plus l’objet de diffusion commerciale.

La BNF sera en charge du listage de ces œuvres, ainsi que de la numérisation de celles-ci. Les auteurs ou les ayant-droits seront bien sûr informés et auront la possibilité de ne pas participer à cette numérisation. L’exploitation se fera ensuite soit par l’éditeur d’origine, soit par un tiers. Il est aussi prévu de numériser les œuvres orphelines, c’est-à-dire les œuvres dont les titulaires des droits sont introuvables, la rémunération tirée de l’œuvre servant à la recherche de ceux-ci.

Selon la SGDL, cette loi garantit le respect des droits d’auteurs. Cette loi s’oppose même dans une certaine mesure au projet de Google. En effet, elle n’autorise pas les « entrefilets » (snippets) qui négligent le droit moral de l’auteur. Néanmoins, les auteurs devront effectuer la démarche pour ne pas participer à cette numérisation : retour du principe de l’opt-out de Google ?

Prochain article : focus sur quelques acteurs français qui montent et qui brillent !

PS : n’hésitez pas à compléter cette chronologie, non exhaustive, ou à proposer votre vision/vos idées sur les problématiques du numérique dans le monde du livre.


[1] Emission « Masse critique » sur le thème du livre, France Culture, 20 mars 2011

Musées et numérique : le faux réajustement de l’offre culturelle ?

Cet article est une réaction à une conférence de la Social Media Week Paris 2012, « Musées et numérique : le visiteur 2.0 », à l’Auditorium du Petit Palais, mercredi 15 février.

Participants :

–       Catherine Guillou, directrice de la politique des publics au Louvre, modérateur
–       Gonzague Gauthier, community manager du Centre Pompidou
–       Omer Pesquer, consultant Numérique Freelance
–       Réza Azard , scénographe, agence Projectiles
–       Sebastien Magro, blogueur et consultant indépendant
–       Coline Aunis, Musée des Arts et Métiers

Un empowerment du visiteur ?

Le thème général de la Social Media Week 2012[1] est l’empowerment. Même si aucun des intervenants n’a prononcé le mot, le thème transversal était bien le pouvoir, la capacité nouvelle du visiteur d’agir sur le musée, avant, pendant et après la visite. Grâce au numérique, la relation musée/visiteur perdrait de sa verticalité.

L’avant a un aspect traditionnel : communication, teasing, etc. Jusque-là, rien de nouveau. Il revêt cependant un autre aspect avec l’intervention de Réza Azard : penser le musée, lieu physique, comme un lieu non figé. En imaginant le Mucem avec Rudy Riciotti, il fait du musée un objet en réseau : des bouts de musées, des caisses, seront remplis de l’autre côté de la Méditerranée pour favoriser l’interaction entre musées. Là, le visiteur n’a de capacité d’action que son imagination, mais l’intention est là, et en amont de la construction du musée.

Plutôt, le pendant et l’après seraient plus à même de casser la verticalité traditionnelle du musée,  l’empowerment du visiteur. Outre les livetwittes, mis en avant pour les interactions entre personnes in situ et personnes « virtuelles », certaines expériences méritent d’être soulignées au Centre Pompidou et au Musée des Arts et Métiers.

Afin de donner un pouvoir d’action au visiteur, les artistes sont aux premières loges. Florent Deloison a ainsi créé « La Bataille du Centre Pompidou » à l’occasion de la Nuit des Musées 2011.[2] Twitter devient une manette : « Le centre Pompidou apparaît à l’écran sous forme de blocs qui sont détruits par des envahisseurs. Chaque bloc détruit laisse apparaître une image d’une des œuvres du centre. Les joueurs vont devoir détruire les ennemis en leur tirant dessus ou bien retrouver le nom des œuvres afin de reconstruire le centre. » L’œuvre a besoin du visiteur pour s’animer.

Dans le même esprit, le visiteur devient un acteur/chercheur avec les serious games ubiquitaires, PLUG, du Musée des Arts et Métiers. Pour faire découvrir le musée, les deux versions se construisaient sur des jeux existants : les Secrets du Musée sur le jeu des 7 familles[3] et l’Université Paris Nuit sur la chasse au trésor.[4] Le visiteur devient joueur, interagit avec le musée et rencontre d’autres visiteurs. Le visiteur et le musée s’animent alors en même temps.

L’après-visite prend aussi de l’importance grâce aux livres d’or interactifs, exposés par Sébastien Magro. Les musées mettent à disposition du visiteur des interfaces leur permettant de commenter leur visite via des messages vidéo, des messages écrits ou des dessins. Entre autres réussites, Exhibitions, l’invention du sauvage au Quai Branly,[5] et Sunflower Seed d’Ai Weiwei au Tate Modern.[6] Les messages du visiteur peuvent être réexploités, uniquement dans 30 % des cas du fait de la casse, prolongeant ainsi l’expérience. L’action du visiteur prolonge alors l’expérience, anime le partage entre institutions, artistes et spectateurs, mais l’offre culturelle n’a pas besoin du visiteur pour exister.

Indubitablement, le visiteur a de plus en plus de pouvoir sur ces expériences ponctuelles, participant de la réflexion générale sur le rôle du public culturel.

Le numérique réajuste-t-il l’offre culturelle ?

En France, la question de l’offre culturelle, ses cibles et ses impératifs, est prégnante depuis la création du Ministère des Affaires culturelles. Les politiques publiques, et par la même les institutions, doivent-elles être pensées pour les artistes ou pour le public ? Sans rentrer dans le long débat sur la démocratisation culturelle, le numérique repose cette éternelle question.

Pour les économistes de la culture, les institutions culturelles fonctionnent en grande partie par un marketing de l’offre : les artistes construisent traditionnellement l’institution, le milieu culturel. Souvent, le Ministère de la Culture a ainsi été accusé de s’occuper davantage des artistes que des publics. Le numérique ne transforme pas ce marketing, mais l’adapte.

Tout d’abord, les procédés de médiation culturelle ne sont pas nouveaux. Plutôt, le numérique installe l’offre culturelle dans l’environnement du public. Par les réseaux sociaux, comme Twitter, Facebook, Instagram ou autre, le numérique pousse les visiteurs vers le collaboratif et le partage. En outre, par les possibilités créatrices et innovantes du numérique, l’offre culturelle est quotidiennement plus proche du visiteur potentiel.

Néanmoins, des limites existent : comment quantifier ce public d’initiés ? Aucun des intervenants, le manque de temps jouant certes contre eux, n’a posé la question. Si ces expériences sont pertinentes et innovantes, dans quelle mesure touchent-elles réellement le public ? D’autre part, la question de la démocratisation culturelle par le numérique n’a pas été non abordée : le numérique serait-il une réponse, ou une partie de la réponse, tant attendue aux problématiques de démocratisation ?

Sans avoir une réponse toute faite, je m’attendais à une intervention sur ce sujet, au centre des politiques culturelles français depuis plus d’un demi-siècle. Ou une raison de ne pas l’aborder ! Pour nuancer mon propos, les intervenants ont été bien choisis et étaient pertinents et complémentaires sur le sujet. La Social Media Week n’est pas finie : le programme, c’est ici !


[1] http://socialmediaweek.org/paris/
[2] Blog de Florent de Loison, « La Bataille du Centre Pompidou »
[3] Archives « Actualités », Site internet du Musée des Arts et Métiers
[4] Université Paris Nuit, http://cedric.cnam.fr/fichiers/art_1962.pdf
[5] Page de l’exposition « Exhibitions », Quai Branly
[6]Page de l’exposition « Unilever Series », Tate

Culture et numérique : quelles pratiques culturelles et quels changements ?

A l’heure de la dématérialisation des contenus et de l’émergence de nombreux projets culturels numériques, le numérique est devenu une question centrale dans le milieu culturel mondial. Il ne cesse d’envahir le secteur culturel, que ce soit dans le processus de création ou dans le contact aux produits culturels. Le lancement du Google Art Project répond de cette logique : « Explore museums from around the world, discover and view hundreds of artworks at incredible zoom levels, and even create and share your own collection of masterpieces. »[1]

Qu’en est-il alors des pratiques culturelles à l’heure du numérique ?

Selon Olivier Donnat, sociologue au Département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS) du Ministère de la Culture, le numérique encourage les Français à pratiquer une culture d’écran. Alors que plus d’un tiers des Français utilisent Internet tous les jours, les pratiques culturelles convergent vers le « visionnage d’images et écoute de musique bien entendu, mais aussi lecture de textes ou pratiques en amateur, sans parler de la présence désormais banale des écrans dans les bibliothèques, les lieux d’exposition et même parfois dans certains lieux de spectacle vivant. »[2] Le succès des tablettes numériques type iPad d’Apple ou Galaxy Tab de Samsung témoigne de cette tendance, les ventes pour le seul iPad s’élevant à 400 000 en 2010,[3] avec une augmentation de 150 % en 2011.[4]

Toutefois, l’impact du numérique sur les pratiques culturelles n’est pas si significatif, n’en bouleversant pas la structure générale. « Les seules véritables ruptures concernent la durée d’écoute de la radio qui a baissé de manière importante et celle de la télévision qui marque le pas après la spectaculaire progression des dernières décennies. »[5]

Outre ces données, la modification principale procède de l’écart grandissant entre les pratiques culturelles par générations.

Ainsi, Olivier Donnat distingue trois âges médiatiques au sein desquels se partagent les différentes générations. Alors que la génération des baby-boomers a connu le développement des industries culturelles et l’émergence d’une culture juvénile centrée sur la musique, la génération des personnes entre 30 et 40 ans appartient au second âge médiatique : elle a vécu les transformations audiovisuelles des radios et télévisions privées et du multiéquipement. Dès lors, cette dernière s’est saisie des opportunités offertes par la culture numérique. Enfin la génération des moins de 30 ansdigital natives – a grandi au milieu du multiéquipement tout en étant marquée par la dématérialisation des contenus et la généralisation de l’Internet à haut débit : c’est le troisième âge médiatique.

L’entrée dans le troisième âge médiatique coïncide avec plusieurs dynamiques nouvelles pour le monde culturel :

–       Une opportunité de création plus grande : le numérique offre de nouveaux possibles. Par exemple, le Festival et lieu Seconde Nature à Aix-en-Provence a saisi cette opportunité en célébrant les arts numériques et les cultures électroniques.

–       De nouveaux moyens de communication : promouvoir l’offre culturelle via de nouveaux supports, à l’instar de la Communauté Louvre (aujourd’hui fermée)

–       De nouveaux moyens de financement : entre autres, le modèle participatif de MyMajorCompany ou de Weareproducteurs

–       Mais aussi de nouveaux défis : lutter contre le piratage des œuvres culturelles et affirmer le droit d’auteur sur Internet, nœud pour le moment indémêlable pour les sphères politiques.

Pour conclure sur cette brève note sur les défis de la culture face au numérique, j’évoquerais le dernier livre de Frédéric Martel, J’aime pas le sarkozysme culturel. Il y décrit l’énergie concentrée autour du projet Hadopi et notamment ses difficultés. Comment un ministre de la culture qui ne « pratique » pas le numérique – il n’aurait pas d’ordinateur – peut prendre en main ces questions ? Pourquoi la sphère politique – plus dans sa communication que dans ses actions – se saisit-elle du numérique comme d’un problème et non comme une nouvelle ressource ? Malgré tout, un nouveau souffle semble apparaître : le Ministère vient de lancer son second appel d’offres « services numériques culturels innovants » pour « développer des usages culturels numériques innovants en s’appuyant sur des contenus numérisés disponibles. »


[1] Blog « Carpewebem » Nous traduisons : « Explorez les musées partout dans le monde, découvrez et admirez des centaines d’œuvres d’art à des niveaux de zoom incroyables et créez et partagez votre propre galerie. »
[2] DONNAT Olivier, « Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique », Culture études, mai 2005,
[3] Blog « Electron libre »
[4] POGGIASPALLA Guillaume, « Marché des tablettes : Apple en tête, Android progresse », Blog Tablette tactile.net
[5] DONNAT, op.cit., 2005, p11