Francophonie – Portrait d’Yves Montenay par Damien Soupart

Damien Soupart a rencontré Yves Montenay, esprit francophone encyclopédique, ancien cadre d’entreprise, professeur, écrivain

Pourquoi la francophonie ?

Pour répondre à cette question, Yves Montenay est fort ennuyé. En effet, pour lui, la francophonie est une évidence qu’il a rencontrée dès le plus jeune âge. Il la résume grâce à la métaphore suivante : « je suis tombé dedans lorsque j’étais petit ». A l’instar d’Obélix, Yves Montenay s’intéresse très tôt, mais de façon indirecte, à l’étymologie et à la géographie. De cette association de matières censément iconoclaste, il en ressortira des « bizarreries toponymiques », comme lorsqu’il découvre sur une ancienne carte de l’Océan Atlantique une île dont les villes répondent à la fois à des consonances anglophones, francophones et hispanisantes (Trinité-et-Tobago).

De ces expériences, Yves Montenay en tire un credo, celui de toujours questionner ce qui l’entoure et de ne jamais prendre pour acquis quelque chose qui est constamment présenté comme tel. Fort de cette conviction, Yves Montenay ne cessera plus désormais de se questionner au sein de ces divers domaines d’activités sur l’idée francophone, activité qu’il continue encore aujourd’hui[1].

Quelle traduction de cet engagement ?

Du fait du parcours bigarré d’Yves Montenay, la traduction de son credo a été multiple. Initialement ingénieur (diplômé de Centrale), il va évoluer dans le monde économique avant de le quitter pour se tourner vers le monde universitaire. Il avait envie d’écrire une thèse. A ce moment de sa vie, il réfléchit beaucoup quant au domaine dans lequel il souhaiterait mener des recherches. Il voulait être original, servir d’aiguillon et produire des résultats originaux. C’est alors qu’il choisit de relier la thématique de la francophonie à celle des pays arabes, et plus particulièrement de sa démographie. Dès les années 1980, il met à nue la transition démographique en cours dans les pays arabes et francophones. Déjà avec Youssef Courbage, mais une vingtaine d’années avant Emmanuel Todd, Yves Montenay soutient cette idée et fait émerger par là-même la notion de démographie politique, discipline peu connue et peu enseignée, absente des cercles de réflexion français et francophones. Encore aujourd’hui.

Il soutient également cette idée francophone auprès des jeunes générations, par l’intermédiaire des cours qu’il a pu délivrer (Sciences Po Paris), qu’il délivre (ESCP-EAP depuis 1993) et les cours/formations permanents ou conférences ponctuelles qu’il est amené à produire régulièrement.

Enfin, il a créé une Organisation Non Gouvernementale, l’Institut de la Culture, de l’Economie et de la Géopolitique (ICEG[2]) avec pour objectif « d’expliquer le Sud au Nord et le Nord au Sud », notamment par le biais de la francophonie et cette notion de « francosphère », encore peu théorisée mais qui ne demande qu’à l’être.

En 2005, vous aviez publié un ouvrage intitulé « La langue française à la mondialisation »[3]. Le constat peu optimiste que vous dressiez à l’époque est-il toujours véridique aujourd’hui ?

A cette question, Yves Montenay ne peut que confirmer la trajectoire peu rassurante que semblent suivre les autorités en charge de la francophonie. Malgré une réalité démographique, notamment en Afrique, qui nous est souvent présentée comme positive et rassurante, le questionnement des faits donne des résultats beaucoup plus nuancés. S’il est vrai que la démographie de l’Afrique francophone est forte, que la proportion de francophones dans le monde devrait mécaniquement augmenter, cela présuppose des postulats qui sont loin d’être fondés sur le temps long. En effet, vingt ans après la chute du Mur, nous sommes en pleine reconfiguration du jeu mondial et les nouvelles/multiples stratégies des puissances post Guerre Froide, des pays dits émergents, n’ont pas encore produits leurs effets, notamment dans le domaine linguistique. La conception fixiste et rigide des autorités francophones quant au maintien d’une appétence pour la langue française en dépit des évolutions politico-économiques et géostratégiques est d’un optimisme forcené.

D’autant que la France, qui devrait supposément être le catalyseur d’une politique active en faveur de la sphère francophone, n’est toujours pas sensibilisée à la thématique de la francophonie et à ses enjeux afférents. Yves Montenay distingue, depuis la parution de son livre, deux évolutions majeures qui doivent nous interpeller :

Au niveau des élites, celles-ci ne se rendent pas compte de la coupure sociale qui est en train de prendre forme. Cette nouvelle fissure est due à la pratique non contrôlée de la langue anglaise. Elle devient de plus en plus « un nouveau moyen de différenciation sociale », créant de nouvelles frustrations et de nouvelles hiérarchies sociales, se surajoutant à celle déjà existantes.

Au niveau de la société civile et des associations de défense de la langue française, Yves Montenay rappelle que cette force éclatée trouve de plus en plus de limites à son action du fait de leurs propres conceptions et de leur faible ouverture au monde du XXIème siècle. Deux limites majeures : « chacun mène sa goutte d’eau » comme le dit joliment Yves Montenay. Il y a un tel éclatement des structures associatives en France sur cette thématique que celle-ci dessert in fine la cause francophone initiale.

La seconde raison tient à leur méconnaissance du monde économique. Les associations vivent en partie des subventions publiques, et se frottent très peu aux réalités dures et concurrentielles de notre mondialisation. Dès lors, une incompréhension se fait jour entre ces deux mondes. De cette incompréhension naît une relative imperméabilité des idées défendues par ces associations vis-à-vis du monde économique dans sa globalité.

 

Si vous aviez la possibilité d’engager trois actions ciblées en faveur de la francophonie, quelles seraient-elles ?

« Ces actions seraient nécessairement complémentaires et devraient avoir lieu dans trois lieux distincts ». En premier lieu, Yves Montenay souhaite engager une action vis-à-vis des entreprises, afin qu’elles intègrent « un réflexe francophone ». Elles devraient être incitées à privilégier une politique active de recrutement francophone. Enfin, elles devraient se pencher sur le coût de l’anglais comme langue unique en Europe, comme avait tenté de le faire le Rapport Grin[4] (2005).

En second lieu, une action devrait être engagée dans le domaine de la culture. Se doter des moyens, surtout humains, pour promouvoir la culture francophone dans chacun des pays qui se montre intéressé. Des pays sont aujourd’hui très francophiles sans que « l’offre » francophone ne soit formalisée et déployée, à la hauteur des espérances du pays tiers.

En dernier lieu, les actions précédemment évoquées ne pourront avoir de la consistance sans un franc soutien politique. L’OIF ne semble pas conçue pour amener cette impulsion et cette vision stratégie qui manquent tant à la francophonie. Elle est davantage un forum de discussions qu’une instance décisionnelle.

Damien Soupart

Yves Montenay – La langue française face à la mondialisation par Damien Soupart

Ce livre, paru en 2005, permet de nous éloigner des poncifs et des raccourcis généralement admis concernant le thème de la francophonie. S’il est vrai que la Francophonie (au sens institutionnel) est plus souvent évoquée dans les médias, Yves Montenay nous rappelle que la francophonie (sur le terrain, « dans les bouches et dans les cœurs ») est tout aussi importante. C’est donc un livre complet qui nous permet d’avoir un panorama quasi exhaustif de la situation de la langue française à l’étranger, et au sein de ce processus dénommé « mondialisation ». Le titre de cet ouvrage est d’ailleurs trompeur puisque l’auteur démontre au fil des pages que la langue française n’est pas en danger face à la mondialisation et que celle-ci est davantage « un mécanisme à analyser, non un complot contre le français ».

Afin de poser les jalons de sa réflexion, Yves Montenay nous livre la « longue histoire » de la langue française, ses succès comme ses revers. Des Serments de Strasbourg (842) au premier Dictionnaire de la langue française (paru en 1694), de la publication par Joachim du Bellay de la « Défense et Illustration de la langue française » (1549) à « l’universalité de la langue française » de Rivarol (1784), la langue française a connu une histoire riche et diversifiée. Néanmoins, si ces dates sont connues de tous, d’autres sont souvent passées sous silence. Ce sont les revers, tel « le ratage huguenot », lorsque les protestants, chassés par l’Édit de Fontainebleau (1685), partirent s’installer à Berlin, Londres ou Amsterdam, entraînant une perte de savoir-faire considérable.

À côté de ce processus de sédimentation que représente toute langue, l’auteur y oppose un processus récent, difficilement appréhendable, à savoir la mondialisation. Il répond, un à un, à tous les arguments consistant à dire que la langue française est condamnée par « le tout anglo-saxon ». Selon lui, si la langue anglaise progresse (ou plutôt le sabir ou « globish »), c’est grâce au « snobisme et au ridicule » de certains Français qui préfèrent parler anglais lorsqu’ils sont en présence de locuteurs de cette langue. Rien de plus. De même, il rappelle que face à la mondialisation, « il y a deux attitudes possibles » : se servir de ce processus, de toute façon irréfragable ou bien le contrer. L’auteur penche clairement pour la première solution.

Dans cette optique, comme pour mieux nous montrer la vigueur de la langue française, comme pour mieux nous convaincre de la valeur de cette langue, Yves Montenay s’attache à faire « un tour du monde » des pays francophones. Pour ce faire, il divise le monde francophone en trois cercles : le premier cercle est celui « des cousins », les Acadiens et les Wallons. Le second est constitué des « pays où la langue officielle est le français ». Le troisième cercle est composé des pays où le français n’est pas langue officielle, mais langue d’usage. Il propose enfin un quatrième cercle, qui serait rempli des locuteurs frança

is qui utilisent cette langue dans des pays n’appartenant pas aux trois premiers cercles.

Une fois les forces mises en valeur, l’auteur dresse le tableau des acteurs et des dispositifs propres à la langue française. L’action directe du gouvernement, l’Organisation Internationale de la Francophonie, les Alliances Françaises (1050 dans le monde aujourd’hui) sont autant d’outils dédiés au rayonnement de cette langue. Parce que là réside l’enjeu majeur : ce livre est une démonstration argumentée destinée à nous faire prendre conscience que « développer une certaine idée de la francophonie ne relève plus d’une simple coquetterie intellectuelle, mais devient une indispensable démarche qui s’articule autour d’une vision de la société et du monde ».

Ce livre, plutôt bienveillant quant à l’état de la francophonie dans le monde, est à relativiser avec la récente parution du dernier ouvrage de Claude Hagège, « Contre la pensée unique ». Une confrontation indirecte et à contretemps, dont la quintessence sera restituée ici-même lors d’un prochain article.