La culture à la Filippetti : les premières annonces de la nouvelle Ministre

Après quelques semaines en poste, quels sont les grands chantiers annoncés par Aurélie Filippetti ? Dans un entretien France inter du 21 mai, elle annonce déjà les principaux axes stratégiques (ici).

L’entretien a donné une note qui m’a plu : pas de politique tactique sans ligne stratégique précise !

Néanmoins, plusieurs déceptions se font jour rapidement :

  • quid du numérique ? Encore une fois éloigné du Ministère et rattaché au redressement productif (entre autres, Christophe Girard, adjoint à la culture à la Mairie de Paris, avait préconisé leur rapprochement)
  • des annonces, toujours des annonces ? Si le teasing politique est un fait nécessaire, je tente de lire entre les lignes pour trouver LA ligne stratégique !

L’audiovisuel

Rétablir la publicité sur France TV jusqu’à 21 heures[1]

Réforme du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA). Ses membres seraient désormais nommés par les commissions culturelles du Sénat et de l’Assemblée Nationale. « Nos concitoyens sont attachés à des procédures transparentes, démocratiques et il y aura donc une réforme très rapide de ce mode de nomination pour que les prochains présidents, ou présidentes d’ailleurs, de l’audiovisuel public puissent être nommés par le CSA. »[2] Est-ce là la première gaffe de la Ministre ? Oui, répondent les Indignés du PAF sur Mediapart.

Revenir sur la fusion RFI-France 24 ? Aurélie Filippetti Après un audit de Jean-Paul Cluzel, ancien président de Radio France et de RFI, actuellement à la tête du Grand Palais. Il déterminera si la fusion est inéluctable.[3] Madame La Ministre relevait l’importance de RFI en Afrique, permettant ainsi une diffusion du soft power français.

Quid d’Al-Jazira ?

Néanmoins, ce soft power se voit contré par l’arrivée d’Al-Jazira Sport le 1er juin, très peu évoquée depuis le début du mandat. Un sondage « Opinion Way – Les Echos » sur « Les Français et l’arrivée d’Al-Jazira dans le paysage audiovisuel français » souligne que 67 % des Français s’opposent à son arrivée, 66% considérant qu’il s’agit d’une menace pour notre PAF.[4]

La nomination de Kim Pham, ancien du CNC et de France Télévisions, en tant que conseiller chargé de l’audiovisuel le 31 mai laisse cependant présager la construction cohérente de l’avenir de l’audiovisuel français.[5]

HADOPI

La réforme d’Hadopi, présentée comme « l’acte II de l’exception culturelle » pendant la campagne, est le chantier numérique sur lequel sont attendus le gouvernement et le président. En nommant David Kessler, anti-anti-Hadopi affiché, conseiller culturel à l’Elysée, François Hollande envoyait un signe aux détracteurs de la Haute autorité.[6] A cela s’ajoute l’autorisation de l’Elysée à l’Hadopi pour consommer son budget 2012.[7]

 

Nous dirigeons nous vers une licence globale ? Comme annoncé lors du meeting du Bourget, le président a vanté un « système dans lequel les internautes payent un forfait, reversé aux ayants droit, en échange d’une dépénalisation du téléchargement » MAIS sans « dépénalisation du partage d’œuvres de manière non-commerciale. »

Nous savons maintenant que Pierre Lescure, ancien patron de Canal + actuellement à la tête du théâtre Marigny, va diriger la concertation sur Hadopi. L’objectif est de concilier le droit d’auteur et l’accès universel à la culture.

Vers une « riposte graduée » ? Modification de la loi plutôt que son abrogation.[8]

La mission Lescure parviendra t-elle à trouver un consensus, en particulier face aux puissants lobbies culturels ?

Les intermittents

Alors que François Hollande avait annoncé ne rien vouloir modifier pendant la campagne, la Cour des Comptes met en lumière « une dérive massive », car le système serait 2,3 fois plus avantageux que l’intérim.[9] Que l’on soit pour ou contre le régime actuel, on ne peut pas l’ignorer.

Les intermittents font vivre la culture française et l’enjeu électoral n’est peut-être pas aussi significatif que … le milieu de la musique ? Puisqu’ils votent massivement à gauche ! Les conventions UNEDIC se terminant fin 2013, la ministre a annoncé leur réouverture avant cette date.

A noter, le 11 mai 2012, Frédéric Mitterrand avait confié à France Inter avoir « entrepris d’endormir tout le monde, pour être tranquille. Je laisse le bébé à mon successeur, qui sera très heureux de s’en occuper. » (L’émission c’est ici)[10] Courage à elle !

L’éducation

Alors que pendant la campagne Aurélie Filippetti avait vanté les mérites de l’éducation culturelle et artistique, les termes semblent avoir s’être effacés ces derniers temps.

Certes, mettre en place une nouvelle politique, faire campagne pour les législatives et se familiariser avec les dossiers ne sont pas une mince affaire. Si les idées et les réformes apparaissant sont essentielles, elles ne peuvent fonctionner sans ligne stratégique. La Ministre a par exemple renouvelé son soutien aux libraires face à Amazon et a reconnu la nécessité d’encadrer le livre numérique.

Notre politique culturelle ne peut plus être seulement réactive. Elle doit s’éveiller. Sans trop tarder.

Camille Delache


[1] http://tvmag.lefigaro.fr/programme-tv/article/information/69837/la-pub-retablie-sur-france-tv-jusqu-a-21h-.html
[2] http://lemonde.fr/actualite-medias/article/2012/05/21/aurelie-filippetti-annonce-une-reforme-du-csa-avant-debut-2013_1704844_3236.html
[3] http://www.telerama.fr/radio/fusion-rfi-france-24-jean-paul-cluzel-mediateur,82384.php
[4] http://www.opinion-way.com/pdf/opinionway-les_echos-les_francais_et_l_arrivee_d_al_jazira_dans_le_paysage_audiovisuel_francais_juin_2012.pdf
[5] http://www.latribune.fr/technos-medias/medias/20120531trib000701243/aurelie-filippetti-choisit-son-conseiller-audiovisuel.html
[6] http://www.numerama.com/magazine/22629-david-kessler-un-anti-anti-hadopi-aux-cotes-de-francois-hollande.html
[7] http://www.numerama.com/magazine/22607-la-hadopi-a-rencontre-les-equipes-de-francois-hollande.html
[8] http://www.contrepoints.org/2012/06/01/85339-la-mission-lescure-et-lavenir-dhadopi
[9] http://www.lefigaro.fr/culture/2012/05/13/03004-20120513ARTFIG00131-des-intermittents-au-prix-fort.php
[10] http://www.lepoint.fr/culture/culture-frederic-mitterrand-a-l-heure-du-bilan-16-05-2012-1462073_3.php

De l’intérêt des Cent-Jours par Damien Soupart

Première manifestation publique de la fibre francophone de M. le Président de la République, François Hollande ? La nomination de Mme Yamina BENGUIGUI, « Ministre déléguée auprès du Ministre des Affaires Etrangères, chargée des Français de l’étranger et de la francophonie »[1].

Remarquons que c’est la première fois qu’un ministre de plein exercice a en charge concurremment le dossier des « Français de l’étranger » et celui de « la francophonie ». C’est censément une bonne idée puisqu’inconsciemment, on mêle volontairement la présence française à l’étranger et la langue française parlée par l’ensemble des francophones. Cela permet de rappeler que la francophonie est avant tout une idée qui est née hors de France, qui n’a reçu que très tard le soutien du Général de Gaulle. Cet intitulé de poste confirme le propos de Léopold Sedar Senghor sur la francophonie : « le français, le Soleil qui brille hors de l’Hexagone »[2].

Derrière cette euphorie tempérée, des attentes innombrables. La thématique des Français de l’étranger a de nombreux points communs avec celle de la francophonie. Petit verbatim non exhaustif :

Le problème de définition du périmètre. Les Français de l’étranger, l’on sait à peu près qu’il y en a 2 millions à 2,5 millions dans le monde. Qui sont-ils ? Que font-ils ? Entretiennent-ils un dialogue régulier avec les autorités nationales métropolitaines ou expatriées ? Idem dans le domaine de la francophonie où les chiffres sont tout aussi approximatifs (ce qui est normal). Néanmoins, l’absence de stratégie francophone au sein de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) symbolise l’absence de partage de l’information et de bonnes pratiques entre des personnes qui parlent pourtant la même langue. L’intérêt d’une stratégie réside dans sa transversalité, transversalité qui reste à organiser dans les deux domaines.

Le problème des référents à l’étranger. Sur qui va-t-elle s’appuyer pour mener à bien sa mission ? Comment va-t-elle s’organiser avec nos postes diplomatiques et consulaires à l’étranger ? Sur quels fondements va-t-elle dialoguer avec l’OIF ? Le fait que la francophonie soit écrite avec une lettre minuscule indique que l’action portera prioritairement sur les personnes francophones et non sur les structures institutionnelles.

Le rapport à l’économie. Les Français de l’étranger représentent notre dernier avantage comparatif sous-utilisé, voire inconsidéré. Ces expatriés meurent d’envie de faire partager les bonnes informations, leurs connaissances du pays dans l’intérêt national. Malheureusement, ils ne sont jamais consultés. Insidieusement, ce sont sûrement des offres commerciales qui s’évaporent. Dans le cas de la francophonie, le « Forum Francophone des Affaires » (FFA) existe depuis 1987, avec peu de réalisations concrètes. Une conférence récente rappelle également que l’Afrique francophone est distancée par l’Afrique anglophone en termes de résultats économiques[3].

La diffusion au grand public. L’enjeu de chacun de ces domaines est d’émerger comme thématique d’avenir ayant de l’intérêt. Aujourd’hui considérés comme des sujets mineurs, ils pourraient demain devenir des leviers d’influence majeurs[4].

La lettre de mission. Quels seront les objectifs et les attendus fixés à Mme la Ministre ? S’l s’agit de produire un énième rapport, cela est inutile. S’il s’agit plutôt de penser ces deux thématiques ensemble de façon transversale dans une logique opérationnelle, c’est alors que ce sujet prend toute sa dimension.

Notre nouveau Président et la Francophonie par Damien Soupart


                  Alors que l’élection présidentielle vient de prendre fin, que les promesses électoralistes vont commencer à être oubliées et que la réalité implacable va immanquablement reprendre le dessus, il me paraît important de fixer les grandes orientations annoncées par François Hollande durant la campagne présidentielle.

Car oui, même si ce type de propositions ne fait pas la Une des grands médias, notre nouveau Président s’est exprimé durant la campagne sur la thématique de la Francophonie, par l’intermédiaire de son responsable « Francophonie », en la personne de M. Jean-Paul Bachy[1]. Alors que sous le quinquennat désormais clos de Nicolas Sarkozy, le seul acte volontariste dont il ait fait preuve en faveur de la Francophonie est son inscription dans la Constitution, en son article 87, nous attendons davantage du nouveau Président qui, au regard des réponses fournies au présent questionnaire, semble avoir saisi les opportunités et l’intérêt stratégique que représente la Francophonie.

Il est important de fixer et d’ancrer cette stratégie, car deux rendez-vous majeurs francophones vont avoir lieu, dont l’un cet été. Le Forum Mondial de la Langue Française, premier du genre, du 2 au 6 Juillet. Un tel rassemblement à Québec laisse espérer la naissance d’une dynamique jeune et transnationale autour de la langue française et de ses attributs. Puis aura lieu le Sommet de Kinshasa, en Octobre. Davantage politique mais tout aussi nécessaire pour engager une réflexion de long terme sur les traductions opérationnelles de cette belle idée francophone.

Je me propose donc de faire un petit florilège des principales mesures envisagées par notre nouveau Président de la République. Il souhaite avant tout créer certaines nouvelles structures. Une « Fondation de la Francophonie », chargée de « collecter et de redistribuer des fonds pour les redistribuer sous forme de microcrédits. L’idée est attrayante mais la construction institutionnelle amène de nouvelles questions : qui dirigera cette Fondation, par qui sera-t-elle financée et soutenue ? De même est évoquée la possibilité de constituer des “filières entre les entreprises francophones”. Quand l’on connaît quelque peu la difficulté qu’ont les seules entreprises françaises à se fédérer au sein d’une entité commune, nous voyons difficilement quel sera l’attrait pour des entreprises qui ne se connaissent pas, se découvrent et sont potentiellement concurrentes de s’allier au sein de filières prédéfinies. L’initiative est une bonne idée mais semble difficilement réalisable.

François Hollande évoque également l’idée d’un “espace économique francophone”. Il ose même parler “d’opportunités de marché” immenses, notamment en Afrique. Néanmoins, nulle remarque sur la façon d’organiser une idée si riche et si complexe. S’inspire-t-on du fonctionnement du Forum Francophone des Affaires (FFA), qui s’est réuni deux fois depuis son lancement en 1987 ? L’OIF devrait-elle être organisatrice de telles rencontres/manifestations ? Ou devrait-elle plus simplement confier cette tâche à une entité dédiée ? Qui prendrait la direction et la responsabilité des décisions qui seraient prises au sein de cette enceinte ?

À côté de ces considérations d’ordre politiques et économiques, il existe également des propositions concernant l’éducation. Constitution d’un “Erasmus francophone” ou encore création d’un “Institut des Hautes Etudes Francophones”, l’aspect formation n’est pas oublié. Questions qui amènent de nouvelles questions : la mise en place d’un Erasmus francophone suppose l’existence d’un “Visa francophone”, afin de faciliter les déplacements de chacun. Sans que cela ne soit précisé, cette politique va à l’encontre des programmes français des dernières années.

Pour chapeauter l’ensemble et avoir une visibilité qui n’était sûrement pas celle de son prédécesseur, M. Hollande avoue réfléchir à élargir les moyens donnés à la cellule “Francophonie” à l’Élysée. Certainement pour s’occuper des autres mesures énoncées ci-dessus. Cet “élargissement” est potentiellement une bonne nouvelle mais, une fois encore, aucune clarification n’est apportée sur le circuit de l’information entre les différentes entités en charge de ces dossiers, simplement au sein de l’État. Le rôle du Ministère des Affaires Etrangères et Européennes, du Ministère de la Culture, du Ministère de l’Economie, de l’Organisation Internationale de la Francophonie ? Qui aura le pouvoir sur qui ?

Au final, ces propos que l’on garde précieusement en mémoire sont fondés mais ne semblent pas encore avoir d’épaisseur suffisante pour pouvoir passer du stade théorique au stade pratique et opérationnel. Le fait que pas une seule fois ne soit citée dans son premier discours[2] la notion de Francophone ne rassure guère sur la suite des évènements. Espérons que l’agenda, qui va se rappeler à lui de façon automatique, le pousse à concrétiser et à s’intéresser de façon plus suivie à ce projet qui représente encore aujourd’hui un avantage comparatif à l’avantage de la France, qu’elle n’utilise pas ou qu’elle utilise mal.

Damien Soupart