Galeristes, ouvrez-vous !

Ou comment sont tombés les préjugés d’une non initiée au marché de l’art.

 

J’ai souvent considéré la galerie d’art comme un lieu inaccessible et mystérieux, qui plus est réservé à l’élite. Plus adepte du spectacle vivant et des expositions, je m’arrête souvent devant leurs vitrines sans pour autant en passer les portes.

Trop de préjugés faciles sans doute sur un monde qui me semble beaucoup trop marchand et mondain. De l’autre côté, force est de constater le manque d’ouverture vers un public non initié comme moi ; Du moins c’est que je croyais. Je me demandais souvent comment ces lieux parviennent-ils à ouvrir leurs portes au grand public, créer de l’intérêt et du partage ? – l’obsession de la démocratisation en somme !

galerie © Battat Contemporary

En explorant les modèles existants, je me disais qu’aucun déclic ne se créait, du côté de la galerie comme du côté du public. En témoignent les quatre grandes typologies de galeries qui semblent coexister[1] :

« 1/ les galeries qui défendent un art qualifié par elles de figuratif, peu présentes sur les foires, elles évoluent en marge du marché international ;

2/ les « jeunes-petites » galeries fortement impliquées dans l’avant-garde internationale, soutenues par les pouvoirs publics par le biais d’achat ;

3/ les galeries aux mêmes engagements esthétiques que les précédentes mais plus anciennes et donc reconnues et présentes à l’échelle internationale, employant un ou plusieurs salariés ;

4/ les galeries les plus anciennes qui se partagent entre la promotion d’artiste et un travail de marchand. »

 

Mais voilà quelques semaines, la première porte a été franchie. Voici comment une galerie niçoise, l’atelier Franck Michel, a fait tombé mes préjugés un à un.

 

Galeriste reconverti depuis quelques années, le niçois Franck Michel souhaite faire vivre sa galerie et provoquer des rencontres hors des vernissages. J’y rencontre ainsi un artiste exposé qui m’affirme avoir à faire à une nouvelle génération de galeristes :

« Ils ne sont pas derrière leurs macs et n’ont pas besoin d’ouvrir leur catalogue pour vous raconter une œuvre. »

 

Et de suivre l’artiste pour une visite d’une heure avec une trentaine de personnes de tous âges et de tous horizons pour découvrir l’histoire de chaque toile. Les habitués me disent que la galerie organise régulièrement ce genre de rencontres (galettes des rois, apéros…).

En bref, je découvre tout ce que je n’attendais pas d’une galerie d’art. Je la pensais froide, j’ai découvert la convivialité. Je l’imaginais fermée aux non connaisseurs, j’y ai trouvé une envie de partager et de raconter une histoire. Je suis certaine que l’atelier Franck Michel n’est pas le seul à démocratiser l’activité de galeriste, et c’est là tout mon propos. Il ne s’agit pas ici de vendre des œuvres d’art moins chères pour qu’elles soient plus abordables. Plutôt, je prêche pour de nouvelles occasions de rencontres grand public avec l’art contemporain.

Malgré l’existence de cette nouvelle génération, le chemin à parcourir pour encourager la rencontre galerie/grand public, me semble encore long. Certains l’expliqueront par la notion de « capital culturel » de chacun, d’autres par un système trop fermé. Pourtant habituée à fréquenter des lieux culturels, je suis certaine que je ne suis pas la seule à être retenue par mes préjugés pour franchir le seuil d’une galerie. Le « capital culturel » et ses dérivés ne doivent pas être une fin en soi. Ils doivent être challengés par l’engagement des acteurs du monde culturel, soucieux de ce que l’art peut apporter à tous et non à un cercle restreint.

Comme le disait si bien Peter Brook en clôture du Forum de Chaillot :

« Au théâtre, tout le monde vit la même expérience, en oubliant l’origine des uns et des autres. »

Au tour des galeries d’art de s’y mettre : galeristes, ouvrez-vous !

Camille Delache

[1]Source de la typologie : http://www.cairn.info/article.php?ID_ARTICLE=SOART_001_0199

Image © Battat Contemporary

 

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[Opération] La passion de la danse : pratiques amateurs et la démocratisation culturelle – Portrait d’Orianne Vilmer

Créée en 2010, l’association Danse en Seine mêle cours de danse, compagnie et ouverture de la danse à de nouveaux publics. A l’origine de cette structure qui monte, trois jeunes femmes actives en manque de danse : Orianne Vilmer, Laure Nouraout et Valérie Szönyi. Partie d’une aventure personnelle, l’association œuvre aujourd’hui pour faire connaître la danse auprès de publics qui n’ont pas accès à la culture.

Danse en Seine (ré)enchante aujourd’hui la culture car elle a été mise sur pied par une forte volonté, sans financement extérieur et s’est surtout ouvert à l’autre. En s’associant avec des structures « en besoin » de culture, l’association n’a pas attendu les subventions et autres financements. Plutôt, elle s’est construite comme un puzzle. Chaque partenariat apportait une autre pièce à celui-ci pour créer une identité forte : affirmer la pratique amateur et ouvrir la danse aux personnes dans le besoin.

Répondre à un besoin personnel puis collectif

Danseuses depuis leur plus tendre enfance, les trois fondatrices arrivées dans la vie active s’interrogent : « quelle place a maintenant la danse dans notre vie ? Comment concilier notre vie professionnelle avec notre envie de danser ? »

« Bien » danser à Paris n’est pas de tout repos : trouver les bons horaires, le bon lieu, le bon prix et surtout le niveau adapté n’est pas chose aisée. Plutôt que de passer par ces « usines » parisiennes, elles décident de monter une association, compagnie de danse et acteur de promotion de la danse auprès de publics en difficulté : en décembre 2010, Danse en Seine est créée.

La frontière amateurs/professionnels

Lorsque l’Ecole des Amandiers (20ème arrondissement de Paris) leur ouvre une salle, les cours peuvent commencer en septembre 2011, offrant aux autres jeunes actifs parisiens des cours de bonne qualité, abordables et à des horaires accessibles. Tous ces amateurs se réunissent donc pour pouvoir danser à un niveau quasi professionnel, ce que les autres structures de danse apportent rarement. Danse contemporaine et yoga la semaine, jazz, moderne, hip hop et autres le week-end, les cours alimentent aussi la compagnie.

Si les pratiques amateurs sont très peu reconnues dans les activités culturelles en France, c’est que la frontière entre amateurs et professionnels n’est pas toujours évidente. Plusieurs danseuses de la compagnie sont passées par le conservatoire, mais ont poursuivi une carrière professionnelle sans lien avec la danse. Rapidement, leur pratique de la danse ne rentre pas dans des cases traditionnelles. Des projets comme Danse en Seine comblent le manque dans le secteur culturel français.

Reconnaissance de cette qualité, la Maison des pratiques artistiques amateur (MP2A) les contacte pour un créneau de 25 minutes en avril 2012. La pièce Cache-corps est créée, la compagnie se produit et gagne en réputation. « Avec la MP2A, Danse en Seine a monté une marche ».

Une certaine démocratisation culturelle

Premières rencontres, la Résidence du Marais et l’Hôpital Robert Debré. La première, maison de retraite, leur ouvre ses portes une fois par mois pour l’approfondissement d’un thème, avec photos et vidéos. Le second, les invite à participer à l’émission Boomerang sur Robert TV pour pouvoir apporter la danse aux enfants malades. Lorsqu’un retraité se lève pour les accompagner au piano et que l’Hôpital leur demande de continuer à danser auprès des enfants, la compagnie sait qu’elle a rempli son contrat : apporter la danse à l’autre, ouvrir la culture à ceux qui en ont besoin.

Rapidement, les partenariats s’enchaînent. A Fécamp’dicap, Danse en Seine organise un flash mob adapté à tout type de personne avec un handicap mental ou physique. A l’Ecole des Amandiers, des soirées portes ouvertes réunissent enfants et familles autour de ballets, de thèmes ou d’ateliers. « L’école est très paupérisée, c’était une expérience très troublante. Les gens n’ont rien mais arrivent avec des mains pleines de gâteaux. Ils sortent de leur quotidien dans ce partage. On se sent utile ! » Cette année, l’association animera une dizaine d’ateliers le dimanche avec les familles autour de plusieurs thèmes (danse classique, danse jazz, flash mob, hip hop). A chaque thème, un concours sera organisé pour permettre à 3 couples parents-enfants d’assister à des représentations, comme à l’Opéra de Paris.

En présentant l’association, Orianne n’emploie qu’une seule fois le mot « médiation ». Lorsque je lui demande si l’association/compagnie ne serait pas en train de démocratiser la danse, elle avoue n’y avoir jamais pensé en ces termes-là. « Si la démocratisation culturelle est utilisée dans nos supports de communication, au quotidien, on partage un moment avec des personnes, on n’a pas l’impression de démocratiser. » Pourtant, au fil de ses partenariats, l’association s’est toujours ouverte aux publics dits empêchés.

 

Utiliser tous les potentiels de la culture : la force de Danse en Seine.

Lorsqu’Orianne Vilmer définit la culture française, l’identité de Danse en Seine réapparaît : la culture française est « élitiste » car trop « cloisonnée ». Même si elle est « gratuite », elle n’est pas accessible à tous, elle est réservée à un petit cercle. La culture française est complexe, si bien qu’elle ne nous donne pas « pas d’émotion ». Dans les dernières créations que la présidente de Danse en Seine a vues, rares sont celles où l’émotion brute la saisit. « Je dois me positionner dans la tête du chorégraphe, il n’y a plus d’émotion qui frappe. Je reste une Française qui aime la culture à la française : la recherche, les thèmes, l’abstrait. Mais cela nous ferme à des choses plus simples comme la performance. On a tout, mais souvent on met de la philosophie et de la pensée dans un simple mouvement. »

En se créant pas à pas, en suivant l’intuition de ses fondatrices, l’association a ainsi réussi à capter des financements attestant de sa montée en puissance : la Fondation RATP et Franprix. Si Danse en Seine fait aujourd’hui partie des (ré)enchanteurs, c’est pour sa compréhension de l’essence même de la culture. Elle devient une activité collective répondant à des besoins individuels, une pratique en amateur reconnue, une ouverture « thérapeutique » à l’autre, et surtout, un partage.

Vous voulez en savoir plus sur l’association ? Rendez-vous à l’Ecole des Amandiers samedi 22 septembre dès 14h (ici) !

Vers une démocratisation culturelle entrepreneuriale ?

24 juillet 1959, le décret fondateur du Ministère des Affaires culturelles lui donne « pour mission de rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France, au plus grand nombre possible de Français. »

Depuis, des projets et des visions sont passés : les maisons de la culture de Malraux, le 1% culturel, la gratuité et j’en passe. Longtemps, nous avons cru au « pouvoir magique et sacré » de l’œuvre d’art, comme le définit Jean Caune. Les politiques culturelles ont voulu « apporter » la culture en confrontant le public aux œuvres d’art. « C’est à l’œuvre d’art, qu’il a été demandé d’établir le contact, de construire les liens et de structurer un imaginaire commun. »[1] En somme, l’ambition de démocratisation culturelle a été conçue comme « une politique de l’offre, fondée sur l’espoir magique d’une rencontre entre les œuvres et le public ». [2]

Les problèmes arrivent : Bourdieu et le capital culturel reviennent à grand pas.

Les nombreuses controverses et déceptions se font jour attestant des limites de la démocratisation culturelle. Le capital culturel des publics visés n’augmente pas. Hérité, il correspond aux « dispositions cultivées transmises au sein de la famille, plus que d’inclinations naturelles et spontanées. »  Le rôle discriminant de l’origine sociale augmente en s’éloignant de la culture scolaire et en s’intéressant à l’offre culturelle.

Parue en 1990, l’étude sur les pratiques culturelles des Français (1973-1989) enfonce le clou. Selon elle, la politique de démocratisation culturelle ne prend pas en compte « [le] contexte socio-économique, [les] stratifications sociales, et [les] autres conditions d’exercice des loisirs et des activités de communication ou d’expression. »[3] Si Jack Lang a tenté de rectifier le tir, nous sommes encore loin des résultats escomptés.

Nouveau rebondissement : le numérique redonne espoir.

Avec le numérique, les pratiques culturelles évoluent, des portes s’ouvrent et des mondes se mélangent. Un projet particulier retient l’attention, mêlant le monde des geeks et la culture dite savante : le projet Opérabis de l’Opéra de Rennes. Lancé en novembre 2010, le monde de l’Opéra se virtualise dans SecondLife et OpenSim. Le spectateur peut créer son avatar pour assister aux représentations des Noces de Figaro ou de L’Enlèvement au Sérail. Suivent évidemment la Gaité lyrique et ses « révolutions numériques » qu’on ne présente plus.

Mais où en sommes-nous aujourd’hui ? Le numérique a t-il réellement changé les habitudes ? La gratuité a t-elle ouvert les portes des musées, théâtres, opéras ? Voit-on des performances dans les rues ?

Non.

Tout n’est pas perdu : la société civile veille.

En rencontrant plusieurs associations culturelles, je me suis rendue compte qu’elles n’avaient pas attendu les pouvoirs publics. Plutôt, une fois leur projet construit et abouti et grâce à une forte volonté, les structures publiques leur ont ouvert les bras. En quelque sorte, un entreprenariat de la démocratisation culturelle.

Pour ne citer un seul exemple, j’évoquerai les Concerts de Poche. Association créée par la pianiste Gisèle Magnan, elle se donne pour mission de « démocratiser la musique classique ». Celle-ci affirme la frustration de n’offrir de la musique qu’à un public d’initiés : 
« Le monde du concert de musique classique tel qu’il est actuellement est parfois en décalage avec le monde dans lequel on vit aujourd’hui. Tout au long des concerts que je donnais, j’avais toujours l’impression que cette musique ne s’adressait pas assez en profondeur à tous ceux qui pouvaient en avoir véritablement envie, soif et besoin. »[4]

Aujourd’hui, l’association propose des ateliers expliquant une œuvre, des concerts et surtout une production : Carmen. Bien sûr, elle est à la fois soutenue par les pouvoirs publics et le mécénat privé !

De la même manière, Arte lance « Open Opera : Qui sera Carmen ? » (décidemment !) – après avoir promu « Photo for Life » avec Oliviero Toscani. De la télé-réalité mélangée avec un art dit noble, dont le contenu est aussi informatif que divertissant.

La démocratisation culturelle n’est donc pas veine. La culture a effectivement des vertus thérapeutiques et d’éveil. Néanmoins, en sacralisant chaque œuvre d’art, en entourant chaque dispositif de cérémoniaux, on en oublie le public ! Les pouvoirs publics doivent pouvoir se saisir et s’inspirer des expériences de la société civile.

Doit-on aller vers une démocratisation culturelle entrepreneuriale ?

Camille Delache

[1] CAUNE, « La démocratisation culturelle : une évaluation à construire » Politiques et pratiques de la culture sous la direction de Philippe Poirrier, La documentation française, Paris, 2010, p18
[2]SAEZ Jean-Pierre, « La culture, une question politique, une affaire de société » Culture & Société – Un lien à recomposer sous la direction de Jean-Pierre Saez, Editions de l’Attribut, Toulouse, février 2008, p16
[3] CAUNE Jean, op.cit, p17
[4] http://www.blogfondation.orange.com/2010/06/23/portraits-de-femmes-dexception-gisele-magnan/