Revue de presse du 10 décembre : Anne Frank au Japon, Guess My Race, escalier de secours du Palais de Tokyo

Anne Frank, passion nippone – Olivier Dumons (Le Monde.fr)

Manga, Arte, Anne Frank

 » […] une BD documentaire interactive : Anne Frank au pays du manga. Cette adaptation du Journal d’Anne Frank – le livre le plus lu et le plus étudié au Japon depuis sa sortie en 1952 – est surtout le prétexte à un récit de voyage mêlant dessins, photographies, interviews, sons et vidéos (plus de deux heures de médias), confrontant points de vue occidentaux et nippons. »

Anne Frank Subreal productions

 

Anthropological Video GamesBetsy Morais (The Newyorker)

Margaret Mead, Anthropologie, Games for Change

« A cluster of teen-agers gathered around a small table, and passersby could hear them exclaim, “Asian! Yeah, I knew it!” and “Aryan? That seems ridiculous.” They hovered over two iPads in the Grand Gallery of the Museum of Natural History during the Margaret Mead Film Festival, playing a game called “Guess My Race.” It was one of five video games in the Mead Arcade »gamesforchange

 

 

 

Street art : dans les entrailles du palais de Tokyo – Lucile Sourdès (Rue 89)

Palais de Tokyo, street art

« Lek, Sowat et Dem189, graffeurs parisiens, ont invité quelques noms du street art à s’emparer d’un escalier de secours, habituellement fermé au public, du palais de Tokyo : des artistes « qui développent leur pratique dans les terrains vierges, jusqu’aux plus radicaux qui n’interviennent que sur les trains et les métros », explique le site de l’expo.

En six semaines, les graffeurs ont envahi un peu plus que l’espace qui leur avait été attribué. « Ils [la direction du palais de Tokyo, ndlr] nous ont donné un petit bout d’escalier, et petit à petit, on a grignoté. On est des parasites », sourit le graffeur Lek. »

Seth, Zoer, Alëxone et Smoe Hugo Vitrani

 

 

 

 

Revue de presse 5 décembre : Delacroix, les burgers et la ministre

The Louvre risks losing its magic with Lens move – Jonathan Jones « On Art Blog » The Guardian

Louvre, décentralisation culturelle, prêt d’expositions

La Liberté guidant le peuple, Delacroix »I think it’s political correctness gone mad. There’s no reason to undermine the strength of a great museum such as the Louvre in the name of regional equality. There are only a few museums like the Louvre in the world, and they have their own egalitarianism in the universal overview of human culture that they provide. »

Avoir déplacé La liberté guidant le peuple de Delacroix était une erreur ? Lisez ce point de vue intéressant ! L’article dans son intégralité ici.

Paris, Home of Le Burger – Robert Gottlieb The New Yorker

La guerre du burger à Paris

« All this is only a start—there are many, many more players in the current Paris burger wars, all of them flaunting their American credentials. What does it mean? How did we become culinary heroes in the land of haute cuisine? Some people think it’s the kids, some people just like hamburgers for the same reasons we do. One theory is that it all started with McDonald’s, known to the locals as MacDo. When I cruised it, the branch in the Louvre was doing land-office business. »

Pour l’article dans son intégralité, ici
74005-obamac-burger-le-coffee-parisien

Aurélie Filippetti aux Inrocks « La culture, c’est un champ réel d’inégalités »

Politique culturelle, la gauche et la culture

« Il faut sortir de la logique du chiffre. On a souvent réduit la réflexion sur la politique culturelle à la question du chiffrage, à la part du budget. Je ne dis pas que ce n’est pas important, mais on peut porter un autre regard en France sur la politique culturelle. Au niveau national, la culture est aujourd’hui trop souvent considérée, à tort, comme un luxe ; quand on entend “supplément d’âme”, on entend d’abord “supplément” et pas “âme”. »

Les premiers (ré)enchantements du Forum d’Avignon

Forum d’Avignon Jour 1 Départ 13h30 dans un TGV spécial.

A bord, nous trouvons les pages d’un livre. 1 page par passage. “Pour connaître la suite, il suffit de demander à votre voisin” lance Caroline Champion, dressant le TGV pour notre déjeuner.

20 minutes plus tard, une annonce nous dit que nous ne traverserons pas Mâcon, Lyon et Valence mais que nous allons les déguster. Une valise pour 2 personnes nous est servie, à partager avec votre voisin pour plus de convivialité. Comme déjà exposé ici, Caroline Champion souhaite que ces expériences gustatives rapprochent les gens.

Lancement du Forum d’Avignon

En événement d’ouverture, la collection Lambert ouvre ses portes : nous avons pu y admirer des Basquiat, Serrano et autres œuvres ainsi que la performance artistique de Mircea Cantor (photo ci-contre / crédits le monsieur Twitter de l’INA).

Le Forum se déplace ensuite au Palais des Papes pour nous présenter le Lab, où culture et technologie se mélangent. Les participants nous présentent leurs projets, leurs visions et leurs envies. Voici quelques morceaux choisis :

Orange et la BNF débutent en annonçant le lancement de Candide 2.0, une application de lecture enrichie du classique de Voltaire. Manuscrit original de 1759, gravures, lecture par Denis Podalydès ont pour mission de donner envie de redécouvrir ce classique.

Augment veut réinventer la réalité virtuelle dans les musées. L’entrepreneur Jean-François Chianetta nous démontre comment apprécier la taille du David de Michel-Ange en le plaçant – virtuellement – dans le conclave du Palais des Papes où nous sommes tous réunis.

Dassault Systèmes et Mehdi Tayoubi nous introduisent le dernier né : l’Opération Lune ou comment la réalité virtuelle permet d’explorer un vaisseau de Louis XIV au large de Toulon, inaccessible par la plongée humaine.

Le chef d’orchestre Itay Talgam poursuit les présentations en s’interrogeant : les chefs d’orchestre sont-ils contrôlables ? Trois vidéos nous donnent une leçon de gestion de soi et des autres. Le premier chef d’orchestre maîtrise son orchestre au point de se désarticuler : Itay Talgam nous interpelle : « Qui aimerait l’avoir comme patron ? » ; le second ne tolère aucune erreur si bien qu’au 3ème avertissement, la punition n’est plus très loin. Et puis vient le troisième, Léonard Bernstein, dont le corps ne bouge ni ne s’articule. Le visage joyeux et souriant il guide son orchestre sur une mélodie vibrante…

Enfin, la première journée se clôt par l’intervention d’Aurélie Filippetti, Ministre de la culture et de la communication dont le discours porte haut la conviction du lien entre culture et économie : « Il n’y aura pas de redressement productif sans redressement créatif. » (Le discours est disponible ici dans son intégralité)

Camille Delache

[Les (Ré)enchanteurs] Explorer les saveurs : Portrait de Caroline Champion

« Le goût a toujours été mon sens le plus développé. L’univers alimentaire est un champ d’exploration passionnant car infini ! Transversal par définition, il ne se laisse pas réduire à une seule discipline. Prenons un verre de vin. Du point de vue du cuisinier, il s’agit avant tout de déterminer avec quel plat il se marie, comment le vin a été fabriqué, par quel producteur, avec quels cépages, sur quel terroir, etc. D’un point de vue économique et commercial, l’essentiel est plutôt de savoir comment le vin a été développé, quel est le coût matière, comment la bouteille va pouvoir être étiquetée… Pour le philosophe, la question commence par l’expérience esthétique que l’on peut avoir avec ce verre de vin, qui ne sera pas visuelle mais temporelle, avec toute la symbolique du vin qui se déploie en arrière-plan. »

Nouvelle (ré)enchanteuse, Caroline Champion utilise toutes les ressources de la culture pour entreprendre et mettre en œuvre sa vision. Elle décloisonne des mondes trop souvent éloignés en créant son propre métier ou encore en élaborant le protocole artistique ExpérimenTable. Elle questionne sans cesse les relations entre le goût, l’art et la société par son activité de recherche. Enfin, et surtout, elle ose laisser libre cours à son imagination.

 Un métier sur mesure : « Exploratrice de saveurs »

Etre exploratrice, cela veut dire « aller voir » sans frontières, sans limite et sans cloisonnement. « On ne sait jamais ce qu’on va trouver et c’est justement le principe. Il faut aller voir… J’ai choisi le terrain des saveurs parce que c’est à mes yeux ce qui rapproche les gens : la table sert de trait d’union entre les humains, l’alimentation est ancrée dans le rituel quotidien de chaque individu. Comme on peut l’envisager de différentes façons, je sais que je ne serai jamais coincée là-dedans. »

Justement, Caroline Champion ne veut pas être « coincée » dans un de ses domaines de compétences ou sujets d’expertise. Après trois années de prépa littéraire, un double master de Lettres et de Philosophie esthétique à la Sorbonne et un MIB Management International à Dauphine, les diplômes ne manquent pas. Entre temps, elle est passée par les cuisines de l’Arpège aux côtés d’Alain Passard et par Fauchon, en tant que manager produit junior. « Je me suis inventée un métier car rien ne correspondait à ce je voulais faire et à ce que je sais faire. La réalité est une. Choisir de l’envisager à travers une fenêtre ne doit pas priver de tout le reste. »

Ce métier se construit tout d’abord avec Convergences Culinaires, sa société de conseil : elle travaille avec des restaurants, épiceries fines et marques de luxe alimentaires pour repositionner leur stratégie et développer leur créativité. Grâce à ses expériences précédentes, elle maîtrise leur langage : « Je sais ce que c’est de travailler en cuisine. Et quand je parle à un cuisinier, je peux utiliser son vocabulaire, je connais les réalités de son métier. Quand je m’adresse à un chef d’entreprise, je parle une autre langue, c’est un autre univers. »

Pour ne pas « faner » dans une activité purement opérationnelle, elle lance son blog Exploratrice de saveurs, avant de publier son premier livre Hors d’œuvre, essai sur les relations entre arts et cuisine (2010). Elle y interroge l’identité du goût, son esthétique. « Il y avait déjà des colloques avec des historiens de l’alimentation, mais personne ne se posait ces questions. Tout le monde parlait d’ « art culinaire », sans s’interroger sur le sens du mot « art ». Quant à la gastronomie, on l’utilise en permanence pour désigner les grands restaurants, alors qu’étymologiquement, c’est la science de l’estomac ! » Revenant sur l’évolution de la notion d’art culinaire, elle a souhaité croisé alimentation et histoire de l’art en retraçant la genèse de « l’art culinaire contemporain. »

ExpérimenTable : « interpeller les gens, investir l’espace public »

« ‘ExpérimenTable’ est une performance destinée à ouvrir un espace de parole au cœur de la ville, à partir d’un moment culturellement fort : le repas.

Le principe :

– réunir trois ingrédients, soit une table, un invité, et un lieu ;

– voir ce qui se passe. » (Début du Manifeste ExpérimenTable, disponible ici).

L’expérience commence lorsque son 20m2 ne lui permet d’accueillir ses amis pour fêter ses 25 ans. Elle décide donc de convier tout le monde au pied de la pyramide du Louvre, « à l’endroit où il y a presque un blanc sonore. Le dîner a pris une tournure imprévisible. L’environnement était plus qu’un décor, il agissait directement sur les invités ». De là naît ExpérimenTable, « toujours pirate, cela fonctionne un peu comme un pop-up. Les gens qui sont là ne sont pas venus pour ça. » Chaque ExpérimenTable a son message, ses recettes et son lieu évidemment. Caroline Champion est notamment passée par SLICK 2009 au 104 (‘Le goût de l’art’), l’exposition de Patrick Guns sur le dernier repas de condamnés à mort (‘Memento Mori’), la ligne 6 du métro de Paris (‘Passages’).

Plus ExpérimenTable grandit, plus l’expérience se transforme, se complète. Caroline Champion détaille « La deuxième moitié de l’orange », performance réalisée au Carré d’Art de Nî

mes, à l’occasion du mois du film documentaire. « C’était une performance destinée à interpeler le public sur les spécificités du documentaire culinaire, ses contraintes et la relation particulière qu’il peut instaurer entre l’œil, le goût, l’odorat et l’imaginaire. Quel goût ont les images ? Voilà la question que j’ai voulu poser, à travers un documentaire réalisé en direct avec le public. Je suis partie des agrumes produits par la famille Bachès, près de Perpignan. Ils cultivent plus de 400 variétés ! Si visuellement ces agrumes sont fantastiques, peu de gens les ont déjà goûtés. Il y avait donc un travail intéressant à faire sur le décalage entre l’image, la vue et le goût. Prenez par exemple la main de Bouddha (image ci-contre) : la vue ne rend pas compte du goûtL’odeur et l’imaginaire fonctionnent comme pont entre les deux.»

L’ExpérimenTable alterne ainsi entre des images projetées, des odeurs d’agrumes, et une dégustation … réalisée dans le noir. Avec en trame de fond des montages sonores réalisé avec le nom des agrumes et des sonnets comme Dansez l’Orange du poète Rilke, « parce que l’imaginaire des mots joue un rôle majeur dans l’expérience du goût. »

Enfin, parce qu’il s’agit de décrypter le processus du film documentaire, l’ExpérimenTable est diffusé en direct sur internet et en duplex, ouvrant l’ExpérimenTable à distance, pour des spectateurs qui ne disposaient alors que des images. « Le documentaire initial était donc prolongé, par un dispositif de mise en abyme. »

 

« Trêve de sémantique élastique ! »

Pour Caroline Champion, la culture française n’est pas qu’une. « Si je devais la décrire par une métaphore, ce serait plutôt une musique qui se développe dans le temps, avec différentes harmoniques qui se combinent par moment, pour former un tout dont l’unité n’annule pas la spécificité de chaque strate. Un peu comme une sonate. Une sonate particulièrement savoureuse. »

Cette métaphore éclaire la vision de Caroline. Son livre Hors d’œuvre s’est dressé contre la « sémantique élastique » attachée à l’art. « Il faut arrêter de brandir le mot « art » comme un fétiche. Quand on me parle d’art culinaire, je veux une définition simple et claire. Quand on parle du travail d’un peintre, d’un musicien ou d’un sculpteur, les choses sont claires. Mais quand on évoque celui d’un ‘artiste’, on ne voit plus du tout ce à quoi on fait référence. C’est comme si le mot « art » ne servait qu’à anoblir l’objet, la cuisine en particulier. »

En croisant ses compétences, sa passion, ses intérêts pour les arts, la mode, la cuisine, Caroline Champion montre que la culture française doit laisser tomber ses barrières, se surpasser sans craindre le jugement. « Si un jour un ExpérimenTable ne fonctionne pas, ce n’est pas un problème : ça fait partie de l’expérience. Il y a donc nécessairement quelque chose à en tirer. » Une André Breton moderne qui nous rappelle Le Manifeste du Surréalisme : « Pourquoi n’attendrais-je pas de l’indice du rêve plus que je n’attends d’un degré de conscience chaque jour plus élevé ? »

Crédits photo : Caroline Champion

Camille Delache

[Opération] La reconnaissance de l’immatériel et des industries créatives – Portrait de Vincent Barat

Fondé en mars 2010 par trois ingénieurs Supélec, Antoine Aubois, Vincent Barat et Jocelyn Muret, Akoya Consulting est un cabinet de conseil spécialisé dans la valorisation de l’immatériel. Son concept part d’un constat simple : la valeur d’une entreprise ne se retrouve pas dans son bilan et dans son compte de résultat. La valorisation des actifs matériels seule représente davantage l’économie agraire ou les économies industrielles.

Si Akoya Consulting apparaît aujourd’hui parmi les (ré)enchanteurs de la culture, c’est parce qu’elle place le soft power au centre de son activité : si l’immatériel peut paraître dérisoire à côté des actifs habituels des entreprises, il est pourtant essentiel de parier sur lui au vu de l’évolution de notre économie : deux tiers de la valeur des entreprises aujourd’hui provient de ses actifs immatériels.

Pourquoi sur ce blog me direz-vous ? Notre économie peine à capitaliser sur ses savoir-faire et semble obsédée par les comparaisons avec les puissances industrielles dont l’Allemagne. La démarche d’Akoya Consulting témoigne d’une prise de conscience : il est aujourd’hui inévitable de parier sur les aspects créatifs au sens large. Créer de la valeur, une œuvre d’art, une stratégie de marque ou un récit replace l’imaginaire et l’humain au cœur de notre économie. Une start-up qui s’est inventée autour de ce constat valait bien le détour. Vincent Barat, associé et fondateur, raconte sa vision.

Capitaliser sur l’immatériel : une nécessité pour les PME et start-up

Si les marques, brevets et autres licences sont valorisées, les entreprises comptent au minimum 10 actifs immatériel non pris en compte. Akoya consulting a apporté la méthodologie qui manquait pour appréhender ce qui crée de la valeur dans les organisations. Son offre se structure en deux activités principales : l’analyse de la performance principalement pour des grands comptes d’une part, l’évaluation et la valorisation financière à destination des PME et des start-up d’autre part.

Dans le premier cas, les questions sont très concrètes : « Investir dans la formation de nos employés, combien cela rapporte à une entreprise ? » Pour les PME et start-up, l’immatériel est beaucoup plus déterminant : « Ces structures n’ont pas d’élément solide à mettre en gage face à un banquier. Or, leur réputation ou une R & D non brevetable permettent une valorisation. Akoya Consulting devient une entreprise de conseil qui leur apporte ces réponses. »Pour les petites structures et pour les industries culturelles et créatives, l’immatériel devient un levier de croissance à part entière.

Les industries culturelles et créatives : le vivier de l’immatériel

Si les industries créatives ne sont pas le cœur de métier initial d’Akoya Consulting, elles sont rapidement devenues un sujet de prédilection du cabinet.

Il y a un an et demi, le cabinet est mandaté conjointement par le Ministère de l’Economie, des Finances et de l’Industrie et par le Ministère de la Culture pour mener une étude sur la gestion des actifs immatériels dans les industries culturelles et créatives, en particulier dans le design textile, l’architecture et le jeu vidéo (disponible ici). En interviewant plus de 60 acteurs de ces industries, ils se sont naturellement rapprochés d’elles. Vincent Barat cite ainsi FaberNovel, Cap Digital, Imaginove, l’IFCIC (Institut pour le financement du cinéma et des industries créatives), Zynga, Quantic Dream, l’Atelier Français. La liste est encore longue.

Pour valoriser nos industries culturelles et créatives à l’international, Akoya Consulting conseille entre autres (cf. leur présentation ici) d’élaborer un référentiel de ces industries, d’établir une fiscalité plus favorable et de promouvoir une structure de référence, centre dynamique des industries culturelles et créatives.

Le cabinet préconisait par ailleurs la promotion du fameux « Made in France ». « Les Français sont schizophrènes : nous voulons du ‘Made in France’, mais un prix trop haut peut couper toute volonté d’acheter français. » Le label national pourrait alors tout aussi bien être le « Designed in France ». « Sur le dos de nos iPhones, il y a écrit ‘Designed by Apple in California. Assembled in China.’ Cela convient à tout le monde. »

L’immatériel va plus loin dans les industries culturelles et créatives : « Parfois il est difficile d’expliquer pourquoi à un lieu donné il va y avoir une dynamique artistique et technologique. » En reprenant les paroles de Stéphane Distinguin, Vincent Barat pense à Versailles avec Air, Phoenix ou Daft Punk ou Manchester avec Oasis, The Smiths, New Order. « Comment stimuler la créativité sur un territoire donné ? Il faut parler de l’existant. L’Atelier Français aurait pu avoir ce rôle. Il aurait permis à des gens avec des idées de les partager et d’appliquer celles d’autres créateurs quels qu’ils soient. »

L’exemple du jeu vidéo : des savoir-faire labellisables, regroupés mais facilement en danger

Vincent Barat évoque souvent le jeu vidéo. Malgré des avancées visibles au niveau collectif, certaines entreprises connaissent des situations difficiles. Le secteur dans son ensemble est en effet parvenu à se fédérer, défendre une fiscalité favorable et à créer un label. Le Syndicat National du Jeu Vidéo a en effet imposé un crédit impôt jeu vidéo auprès de Bruxelles et développer la marque « le-game », label du jeu vidéo français à l’international (cliquez ici pour en savoir plus).

Malgré cette réussite collective, le secteur du jeu vidéo a vu plusieurs structures s’effondrer car elles comptaient sur un client unique. « Elles étaient condamnées à réussir ou mourir : la plupart n’étaient que prestataire, sans même détenir la propriété intellectuelle de leurs travaux. »

Il y a tout de même des succès français, l’exemple est Heavy Rain du studio Quantic Dream. Si la conception est française, il « fait beaucoup plus référence aux Etats-Unis par la narration, les lieux et la culture qu’à la France. » Il s’agit d’un jeu émotionnel avec quinze fins différentes car le comportement du joueur influe sur le jeu. Par exemple, une personne offre un verre au joueur, sans attitude particulière. Si le joueur perçoit son interlocuteur comme hostile, il refuse le verre. S’il le perçoit sympathique, il accepte le verre, et termine le jeu drogué, incapable de continuer.

 

La France, le pays de l’avant-garde : les travers d’avoir raison trop tôt

« Avant, les gens venaient en France pour peindre. Aujourd’hui, j’entends la même musique sur une radio américaine que sur une radio française. On a perdu le statut de grande culture et de grande nation. » Selon Vincent Barat, la qualité principale de la France est son avant-gardisme (son article ici !). « Je suis assez fier de la France du Minitel, elle a créé des emplois. »

« Notre société s’est construite avec le beau. Notre droit est théoriquement parfait. C’est la même chose avec la technologie. » Malheureusement, l’avant-gardisme est aussi notre défaut. Si les Archos sont technologiquement plus performants, ils se vendent beaucoup moins bien que les produits Apple. « Il faut accepter de se poser les bonnes questions. » Nous sommes un pays d’ingénieurs, nous avons le culte du produit. Nos entreprises sont entraînées par la technologie et les avancées innovantes. Les pays anglo-saxons produisent des financiers, plus proches du consommateur et de ses besoins.

Mais la culture française n’est pas qu’avant-gardiste, elle est aussi « un mélange assez subtil entre impertinence et arrogance. On n’hésite pas à montrer la nudité dans des films. En revanche, traduisez ‘exception française’ en anglais et vous obtenez ‘french arrogance’ ! »

Le site d’Akoya Consulting

Le blog d’Akoya Consulting

Camille Delache

[Opération] La passion de la danse : pratiques amateurs et la démocratisation culturelle – Portrait d’Orianne Vilmer

Créée en 2010, l’association Danse en Seine mêle cours de danse, compagnie et ouverture de la danse à de nouveaux publics. A l’origine de cette structure qui monte, trois jeunes femmes actives en manque de danse : Orianne Vilmer, Laure Nouraout et Valérie Szönyi. Partie d’une aventure personnelle, l’association œuvre aujourd’hui pour faire connaître la danse auprès de publics qui n’ont pas accès à la culture.

Danse en Seine (ré)enchante aujourd’hui la culture car elle a été mise sur pied par une forte volonté, sans financement extérieur et s’est surtout ouvert à l’autre. En s’associant avec des structures « en besoin » de culture, l’association n’a pas attendu les subventions et autres financements. Plutôt, elle s’est construite comme un puzzle. Chaque partenariat apportait une autre pièce à celui-ci pour créer une identité forte : affirmer la pratique amateur et ouvrir la danse aux personnes dans le besoin.

Répondre à un besoin personnel puis collectif

Danseuses depuis leur plus tendre enfance, les trois fondatrices arrivées dans la vie active s’interrogent : « quelle place a maintenant la danse dans notre vie ? Comment concilier notre vie professionnelle avec notre envie de danser ? »

« Bien » danser à Paris n’est pas de tout repos : trouver les bons horaires, le bon lieu, le bon prix et surtout le niveau adapté n’est pas chose aisée. Plutôt que de passer par ces « usines » parisiennes, elles décident de monter une association, compagnie de danse et acteur de promotion de la danse auprès de publics en difficulté : en décembre 2010, Danse en Seine est créée.

La frontière amateurs/professionnels

Lorsque l’Ecole des Amandiers (20ème arrondissement de Paris) leur ouvre une salle, les cours peuvent commencer en septembre 2011, offrant aux autres jeunes actifs parisiens des cours de bonne qualité, abordables et à des horaires accessibles. Tous ces amateurs se réunissent donc pour pouvoir danser à un niveau quasi professionnel, ce que les autres structures de danse apportent rarement. Danse contemporaine et yoga la semaine, jazz, moderne, hip hop et autres le week-end, les cours alimentent aussi la compagnie.

Si les pratiques amateurs sont très peu reconnues dans les activités culturelles en France, c’est que la frontière entre amateurs et professionnels n’est pas toujours évidente. Plusieurs danseuses de la compagnie sont passées par le conservatoire, mais ont poursuivi une carrière professionnelle sans lien avec la danse. Rapidement, leur pratique de la danse ne rentre pas dans des cases traditionnelles. Des projets comme Danse en Seine comblent le manque dans le secteur culturel français.

Reconnaissance de cette qualité, la Maison des pratiques artistiques amateur (MP2A) les contacte pour un créneau de 25 minutes en avril 2012. La pièce Cache-corps est créée, la compagnie se produit et gagne en réputation. « Avec la MP2A, Danse en Seine a monté une marche ».

Une certaine démocratisation culturelle

Premières rencontres, la Résidence du Marais et l’Hôpital Robert Debré. La première, maison de retraite, leur ouvre ses portes une fois par mois pour l’approfondissement d’un thème, avec photos et vidéos. Le second, les invite à participer à l’émission Boomerang sur Robert TV pour pouvoir apporter la danse aux enfants malades. Lorsqu’un retraité se lève pour les accompagner au piano et que l’Hôpital leur demande de continuer à danser auprès des enfants, la compagnie sait qu’elle a rempli son contrat : apporter la danse à l’autre, ouvrir la culture à ceux qui en ont besoin.

Rapidement, les partenariats s’enchaînent. A Fécamp’dicap, Danse en Seine organise un flash mob adapté à tout type de personne avec un handicap mental ou physique. A l’Ecole des Amandiers, des soirées portes ouvertes réunissent enfants et familles autour de ballets, de thèmes ou d’ateliers. « L’école est très paupérisée, c’était une expérience très troublante. Les gens n’ont rien mais arrivent avec des mains pleines de gâteaux. Ils sortent de leur quotidien dans ce partage. On se sent utile ! » Cette année, l’association animera une dizaine d’ateliers le dimanche avec les familles autour de plusieurs thèmes (danse classique, danse jazz, flash mob, hip hop). A chaque thème, un concours sera organisé pour permettre à 3 couples parents-enfants d’assister à des représentations, comme à l’Opéra de Paris.

En présentant l’association, Orianne n’emploie qu’une seule fois le mot « médiation ». Lorsque je lui demande si l’association/compagnie ne serait pas en train de démocratiser la danse, elle avoue n’y avoir jamais pensé en ces termes-là. « Si la démocratisation culturelle est utilisée dans nos supports de communication, au quotidien, on partage un moment avec des personnes, on n’a pas l’impression de démocratiser. » Pourtant, au fil de ses partenariats, l’association s’est toujours ouverte aux publics dits empêchés.

 

Utiliser tous les potentiels de la culture : la force de Danse en Seine.

Lorsqu’Orianne Vilmer définit la culture française, l’identité de Danse en Seine réapparaît : la culture française est « élitiste » car trop « cloisonnée ». Même si elle est « gratuite », elle n’est pas accessible à tous, elle est réservée à un petit cercle. La culture française est complexe, si bien qu’elle ne nous donne pas « pas d’émotion ». Dans les dernières créations que la présidente de Danse en Seine a vues, rares sont celles où l’émotion brute la saisit. « Je dois me positionner dans la tête du chorégraphe, il n’y a plus d’émotion qui frappe. Je reste une Française qui aime la culture à la française : la recherche, les thèmes, l’abstrait. Mais cela nous ferme à des choses plus simples comme la performance. On a tout, mais souvent on met de la philosophie et de la pensée dans un simple mouvement. »

En se créant pas à pas, en suivant l’intuition de ses fondatrices, l’association a ainsi réussi à capter des financements attestant de sa montée en puissance : la Fondation RATP et Franprix. Si Danse en Seine fait aujourd’hui partie des (ré)enchanteurs, c’est pour sa compréhension de l’essence même de la culture. Elle devient une activité collective répondant à des besoins individuels, une pratique en amateur reconnue, une ouverture « thérapeutique » à l’autre, et surtout, un partage.

Vous voulez en savoir plus sur l’association ? Rendez-vous à l’Ecole des Amandiers samedi 22 septembre dès 14h (ici) !

[Opération] Ne pas choisir entre culture, solidarité et innovations – Portrait de Robin Sappe

Suite de l’opération de rentrée « Les (Ré)enchanteurs » (édito ici) avec Robin Sappe.

Ancien de Sciences Po Aix, Robin Sappe est aujourd’hui DRH du groupe SOS. Jusqu’à aujourd’hui, sa carrière professionnelle coïncide avec des évolutions de notre société et de notre économie : l’essor du mécénat et des fondations, rapidement rattrapé par la crise, la structuration des industries culturelles et créatives, enfin l’émergence de l’entrepreneuriat social.


Robin Sappe est ici un (ré)enchanteur grâce à son appréhension de la culture, « objet » de l’intérêt général : amoureux des belles choses, il l’entend comme un sujet de société et de solidarité. Sujet de société d’abord car elle crée du lien social. Sujet de solidarité ensuite car les questions de RSE ont rapidement intégré sa compréhension des enjeux de notre économie. Au fil de ses expériences professionnelles, sa vision allie culture, solidarité et innovations.

Culture et recherche : quand l’intérêt général devient objet

Dans la première partie de sa carrière, Robin Sappe évolue autour de la notion d’intérêt général, en particulier dans les domaines de la culture et de la recherche. Comment être un contributeur efficace au sein de deux domaines qui fonctionnent avec une « économie précaire » ? Comment fonctionnent des organisations centrées autour de l’intérêt général?

Après ses études, Robin Sappe entre dans le milieu culturel par la communication. Tantôt pour un théâtre, tantôt pour des Festivals comme Avignon ou Uzès. Son DESS de management culturel lui ouvre les portes du mécénat culturel : recherche de financements pour Bruxelles 2000, capitale européenne de la culture puis pour une galerie d’artà Bruxelles. S’il reste un féru de culture, les premiers doutes sur la gestion culturelle sont là : « J’ai eu une grosse désillusion : on traitait la culture comme un objet, sans professionnalisation des métiers et organisation. »

Afin de retrouver « l’intérêt général », les sciences sociales et la recherche deviennent ses sujets de prédilection pendant cinq ans. Il passe par des structures comme l’UNESCO, dans un réseau de  prévention de l’abus des drogues, l’Observatoire socio-épidémiologique du SIDA à Bruxelles et l’Agence nationale de recherche sur le SIDA (ANRS) à Paris. A l’issue de ces expériences, le constat est le même: les structures des organisations ne permettent pas une action efficace. Les métiers sont mal appréhendés, « il n’y a aucune rationalisation économique. Je me suis trouvé fort dépourvu. Si les sujets étaient passionnants, la nature même de l’environnement de travail n’était pas performante. »

L’essor du mécénat et des fondations : le temps des possibles

Les premières désillusions passées, l’essor du mécénat ouvre de nouveaux horizons à « l’économie précaire ». L’intérêt général devient un objet de financement à part entière. Pour Robin Sappe, les années 2003–2008 sont à la créativité des financements, des structures de financement et des liens entre mécénat et ressources humaines.

Après une formation à l’ADMICAL,il démarche les entreprises pour la création de fondation. Sa recherche l’emmène dans le BTP niçois : il va créer la fondation d’entreprise du groupe CARI, premier LMBO social. En six mois, le mécénat disséminé du groupe devient une fondation dotée de 250 000 € à trois champs d’action : la solidarité, via l’insertion professionnelle, la nature en promouvant l’éco-construction, et la culture dans le monde de la construction. Le groupe CARI a par exemple financé un spectacle de danse contemporaine avec une pelleteuse ! Dans le même temps, il complète sa formation par une formation en management des ressources humaines à l’ESSEC pour devenir le directeur du développement et des ressources humaines de CARI. Il gère à la fois la fondation, la RSE, le recrutement et les politiques de mobilité et de santé.

Rattachée à la Direction des ressources humaines, la fondation CARI va lui ouvrir la voie de la RSE. Le mécénat est en effet un levier d’attractivité et de fidélisation de personnel pour la PME niçoise qui emploie 2300 personnes. Avec Robin Sappe, CARI affirme son engagement social et solidaire. Les projets RSE voient rapidement le jour : l’insertion des jeunes, une école interne dans laquelle les jeunes sont embauchés en CDI ou contrat professionnel ; l’intégration des femmes dans le secteur du BTP ; la mise en place d’une politique pour les travailleurs handicapés suite à la loi de 2006.

La crise arrivant, CARI est rachetée par le géant français Fayat dont la vision flirte surtout avec la rentabilité. « En quatre mois j’étais parti : il n’y avait plus de fondation, la RSE n’était plus une priorité. »

 

Le retour au monde associatif : le groupe SOS

Après cette expérience niçoise, Paris le rappelle au poste de DRH du groupe SOS, groupement d’entreprenariat social.Il retrouve ici l’intérêt général au travers des ressources humaines. « Entreprise en plein développement, nous sommes passés de 3 700 personnes à 10 000 en deux ans. J’étais enfin confronté  à une réelle professionnalisation des métiers dans ce secteur. Il a fallu  adapter la politique RH à la taille du groupe. Je fais ce qu’on appelle de ‘la conduite du changement’. »

Il retrouve chez SOS la RSE et toutes les questions de société qui s’y rattachant, ce que CARI avait abandonné suite à son rachat. C’est l‘occasion de voir les réponses imaginées à desproblématiques actuelles comme l’émergence des travailleurs pauvres dans une société française de plus en plus précaire. Ce qui lui plaît chez le groupe SOS ? « Notre délégué général a pour habitude de dire : « nous avons un seul but, c’est de changer le monde ». Nous évoluons dans un environnement rapide, dans l’entreprenariat dans toute sa splendeur. On est même en train de dupliquer le modèle en Corée du Sud ! »

L’avenir de « l’économie précaire » : le crowdfunding

Si le financement des causes d’intérêt général n’est plus aujourd’hui au cœur de son métier, il reste un de ses sujets de prédilection, notamment au travers du financement participatif. «  J’ai la conviction que c’est un modèle qui va fonctionner de plus en plus. Le Téléthon et le Sidaction marchent grâce au financement par le grand public. Solliciter le grand public a toujours existé et s’inscrit dans une dimension logique car les financements publics baissent. » Pour Robin Sappe, le crowdfunding est un enjeu de solidarité et communautaire. Comment peut-on aider les associations et les artistes que nous apprécions ? Comment financer les industries culturelles et créatives en croissance ?

« Je réfléchis à monter des projets sur le crowfunding. Quand je vois le modèle anglo-saxon, je me dis que ça doit encore plus se développer chez nous. »

Quand je l’interroge sur sa vision de la culture française, Robin Sappe la sait « créative » avec de nombreuses idées et industries impliquées, mais malheureusement « ethnocentrée ». Il n’y a « pas de décloisonnement, on croit que la culture française est toujours belle car on est persuadé d’être une grande puissance. » Il déplore les barrières entre les secteurs culturels, les pratiques artistiques et la diffusion des œuvres culturelles. « Quand un artiste réussit, on pense souvent qu’il s’est vendu alors que non. A côté de ça, combien d’artistes ne parlent pas d’autres langues et ne se donnent pas toujours les moyens de promouvoir leur art ? ». La culture française doit voir « plus haut et plus loin ».

Sa conclusion résume de façon efficace et pertinente les travers de notre culture : « Ne commence pas tes phrases en disant non, et sois force de proposition ».

Suivre le blog de Robin Sappe : http://lecercle.lesechos.fr/221145248/robin_sappe

Robin Sappe a choisi les photographies figurant dans l’article.

Camille Delache

[Opération] Rencontrez les (ré)enchanteurs !

Pourquoi faut-il (ré)enchanter la culture ?

Les frontières de la culture ne s’arrêtent pas aux musées, théâtres, cinémas et autres lieux traditionnels. Sa définition est mouvante, évoluant au gré des pratiques culturelles et des artistes, des politiques et des ministères. Tumultueuse par essence, elle se déploie partout, dans nos sociétés, nos économies et notre lien social. Depuis maintenant huit mois, c’est ce que ce blog a tenté de démontrer. Stratégique pour l’avenir, remède à la morosité, la culture est plus qu’un divertissement. Elle est un réservoir de possibles.

La Baguette culturelle est allée à la rencontre des personnes qui font la culture aujourd’hui. J’ai choisi de faire parler ici ces hommes et ces femmes qui portent la culture et les industries créatives au niveau d’une vision. Série parisienne par proximité géographique, elle inaugure une nouvelle rubrique, qui vous introduira chaque mois la vision d’un (ré)enchanteur.

Pendant deux semaines, La Baguette culturelle vous présente le premier panel de (ré)enchanteurs. Six personnes ont accepté de me rencontrer. Autour d’une discussion, et non d’un entretien précalibré, ils m’ont tous confié leur activité, leur métier et leur vision. Les portraits délivrés ici sont le fruit de ma réflexion et de mes recherches autour de ces discussions.

A travers ces entretiens, des visions se dessinent. Elles replacent la culture et les industries créatives au cœur d’une stratégie globale.

(Ré)enchanter la culture est possible ! Venez à la rencontre de ces (ré)enchanteurs !

Camille Delache

Bercy et le mécénat : « la mort de la culture française » bis repetita ?

Nombre d’articles ont été écrits pour défendre l’importance du mécénat et la nécessité absolue de maintenir l’avantage fiscal à 60% pour les entreprises.

Car non, le mécénat n’est pas une niche fiscale. Mon propos aujourd’hui sera différent. Il s’agit de montrer en quoi culture, intérêt général et financements sont des questions qui se mêlent, s’entrechoquent et se délaissent perpétuellement à travers 3 visions des relations entre culture et financement.

La vision de Daniel Cohen : le paradoxe sur les comédiens

Daniel Cohen s’interroge sur la difficulté du monde de la culture à s’adapter au capitalisme financier. Alors que « nos temps modernes » poussent l’homme à asservir les objets, il était attendu que les activités dont l’homme est la matière première, tel le théâtre, prennent de l’importance et deviennent rapidement rentables. En réalité, et c’est ici que s’exprime le paradoxe sur les comédiens, « les techniques semblent éliminer l’homme, et de fait elles en limitent l’usage. Mais la cause pour laquelle elles diffusent ce principe d’économie est la hausse irrésistible du prix de l’homme lui-même par rapport aux objets. C’est ici sans doute que se joue le malentendu le plus tragique sur notre époque. »[1]

Face à ce constat, la question des financements de la culture apparaît centrale dans l’avenir du secteur culturel. Et a fortiori dans tous les secteurs d’intérêt général.

Jacques Rigaud : la perception anglaise de notre modèle de financement de la culture

Lors d’une étude comparative des financements de la culture entre la France et la Grande-Bretagne, Jacques Rigaud note que les conclusions du rapport ont provoqué la surprise des Anglais. En effet, les sommes consacrées à la dimension culturelle par des Ministères autres que celui de la Culture et de la Communication, l’importance croissante du mécénat d’entreprise et l’implication de plus en plus forte des collectivités territoriales dans la « chose culturelle » sont autant d’éléments étonnants pour le peuple d’outre-Manche.[2]

Cette réaction met en évidence la singularité et la pertinence de la question du financement de la culture en France.

« La mort de la culture française » annoncée en 2007

Lorsque le 21 novembre 2007, la version européenne du Time exposait la mort de la culture française,[3] Donald Morrison écrivait que « si [les Français] ne [dominent] plus la scène culturelle mondiale, c’est parce qu’en [les] subventionnant, en transformant la culture en service public et en garantissant une politique de quotas, l’État [les] assiste et [les] endort. […] Et parce qu’ils [tardent] à s’inspirer du “miracle” culturel américain fondé sur les donations et les déductions d’impôts. »[4] La critique de Morrison ne touchait pas uniquement à la nature de notre culture ou à son héritage. Surtout, au cœur de la critique américaine se trouvait la question des financements de la culture et la complexité du rapport entre culture et économie. Le « miracle » de la renaissance de la culture française devrait alors naître d’un financement privé.

La loi de 2003 était une réponse à cette complexité. Les pouvoirs publics autorisaient d’autres acteurs – entreprises et particuliers – à financer des oeuvres d’intérêt général. Presqu’une décennie plus tard, le mécénat s’est développé, en témoignent le nombre de services/postes dédiés en entreprise et dans les associations. Cependant, nombre de projets ne voient toujours pas le jour faute de financements. Les particuliers peinent à entrer dans la logique de la philanthropie, malgré notre cher crowdfunding.

Si l’annonce de Bercy s’avère réelle, elle viendrait couper ce – lent – mouvement de diffusion des pratiques philanthropiques dans le modèle français… La critique – de 2007 !!- du Time n’en deviendrait que plus amère. Ironie du sort, le ministère de la culture lance un appel au mécénat d’entreprise pour l’acquisition d’un trésor national le 29 juillet : ici.

En espérant que les pensées de MM. Cohen, Rigaud et Morrison résonneront dans les couloirs des ministères…

Par Camille Delache


[1] COHEN Daniel, Nos Temps Modernes, Prologue, Flammarion, 1999, Paris, p25
[2] RIGAUD Jacques, Préface, Le financement de la culture en France et en Grande-Bretagne, sous la direction de DEVLIN Graham et HOYLE Sue, L’Harmattan, Paris, 2001, p11
[3]MORRISON Donald « In search of lost time », Time magazine, 21 novembre 2007 http://www.time.com/time/magazine/article/0,9171,1686532,00.html
[4] ASSOULINE Pierre, La République des livres, « Notre culture n’était pas morte, elle déclinait seulement », http://passouline.blog.lemonde.fr/2008/10/02/notre-culture-netait-pas-morte-elle-declinait-seulement/

Le mécénat et la culture : pour une « solidarité culturelle »

Il y a quelques temps que j’ai lu un entretien d’Oliver Tcherniak, président de l’ADMICAL, ancien directeur de la communication d’Orange et ancien secrétaire général de la Fondation Orange. Il y expose le concept de « solidarité culturelle » que les entreprises doivent avoir dans leur politique de mécénat.

Voici une petite piqûre de rappel.

Depuis quelques années, les chiffres du mécénat culturel ne brillent plus comme ce fut le cas dans les années 2003-2006. Sans pour autant connaître une baisse drastique, la culture n’est plus la cause sacrée des entreprises. Dans un entretien de novembre 2010 (déjà!), Olivier Tcherniak réagissait à ce phénomène. (ici) Le président de l’ADMICAL considère que le mécénat ne doit pas « perdre son âme » en s’écartant du secteur culturel. Pour lui, « donner à la santé, l’éducation, l’environnement… est vital, il est vrai. Mais c’est une solidarité […] statique contrairement à la solidarité culturelle, plus dynamique. Elle est d’une certaine manière l’aboutissement et le commencement de tout. Le culturel est la porte ouverte à l’autre, à la construction d’autres mondes, d’autres visions. Elle donne un cap, ce qui est réellement important dans une société ou dans des entreprises souvent en perte de sens ou de repères. »

De surcroît, Olivier Tcherniak estime que le mécénat culturel ouvre un univers des possibles à l’entreprise. Une fois que cette dernière dépasse l’image d’élitisme souvent attribuée au mécénat culturel, elle peut « y découvrir sa personnalité, façonner son identité profonde et non simplement construire une image, toujours proche de celle de son concurrent. C’est aussi s’ouvrir à d’autres cultures et ainsi ne pas s’enfermer sur sa culture d’entreprise nourrie de codes et de rituels réservés à un groupe. »

Enfin, il considère que le mécénat est en train de perdre son identité car bien souvent trop rapproché avec la responsabilité sociale d’entreprise (RSE) et la communication. La RSE a pour vocation première de servir les intérêts de l’entreprise alors que le mécénat doit promouvoir une cause d’intérêt général, en lien direct avec la société. En outre, même si toute action de mécénat a des retombées en termes de communication, elle ne se limite pas à celle-ci. L’entreprise ne doit pas rechercher des faire-valoir à son projet global. Le mécénat doit être un prolongement direct de son projet global au sein de la société.

La renaissance d’une solidarité culturelle, particulièrement pertinente en temps de crise, peut profiter aux acteurs de l’offre culturelle. Depuis le début de la crise financière, les salles de cinéma ne désemplissent pas, les bibliothèques sont en pleine effervescence.[2] Nous voici face à une opportunité : en revalorisant la culture économiquement, en la finançant, nous lui redonnons sa dimension active, c’est-à-dire une certaine capacité à transformer les relations sociales.[3]

Camille Delache

[1]Site Communauté Communication et entreprise
[2] Conférence de Françoise Benhamou « Les perspectives du mécénat culturel », 15 avril 2010, salle Pleyel.
[3] CAUNE Jean, « La démocratisation culturelle : une évaluation à construire », Politiques et pratiques de la culture sous la direction de Philippe Poirrier, La documentation française, Paris, 2010, p18