La lente marche du redressement créatif : l’année 2013 vue par la Baguette culturelle

La nouvelle année approchant à grands pas, la Baguette culturelle s’est prêtée au jeu du « meilleur de 2013 ». En revenant sur les événements qui nous ont marqués, l’année n’est pas si sombre qu’elle n’y paraît. De nouveaux modèles économiques sont apparus (ou se sont ajustés) répondant aux exigences de responsabilité, de démocratisation, de proximité. La créativité est toujours là et ne cesse de se manifester : par les artistes, pour le financement, pour la création ou seulement pour tester. Voilà plus d’un an qu’Aurélie Filippetti appelait au redressement créatif. Au regard de ce que nous décrivons ci-dessous, celui-ci est en marche : pas seulement en France certes, mais une marche lente et sûre semble se profiler (espérons-le !).

Les industries culturelles et créatives : objet d’étude par le secteur marchand

Fait remarquable en 2013, le secteur marchand se penche sur un décryptage des industries culturelles et créatives (ICC). En publiant son panorama économique des ICC, EY atteste leur importance grandissante et leur place « au cœur du rayonnement et de la compétitivité de la France ». Si vous ne l’avez fait pas encore, découvrez leur site France créative ou l’étude elle-même : Capture d’écran 2013-12-31 à 07.37.31

Pour une consommation musicale responsable ? L’exemple de Piers Faccini

Comme nous l’avions évoqué en septembre, en lançant son propre label Beating Drums, le musicien incarne un nouveau modèle d’artiste, plus engagé, plus proche de son audience, plus libre et plus créatif. Conscient des évolutions du marché, il prône une industrie musicale plus proche des artistes et du public, qu’il compare à l’achat de fruits et légumes directement aux producteurs locaux, démarche résumée dans son texte intitulé « Why Music is Food » :

« Le nouveau modèle économique de la musique se fonde clairement sur les relations et le partenariat entre tous les amoureux de la musique – auditeurs et créateurs. »

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La culture libre ? Pour la danse aussi avec Re:Rosas de Keersmaeker !

En juin 2013, la chorégraphe belge Anne Teresa De Keersmaeker a lancé Re:Rosas, un appel à remixer la pièce qui l’a rendue célèbre voilà 30 ans Rosas danst Rosas. Pour ce faire, tout est à votre disposition : mouvements, intention, musique et enchaînement sur le site créé pour l’occasion. Grâce à ce projet, la danse se met au goût du jour de la culture libre et ouverte en se réinventant. Pour avoir expérimenté ce projet avec ma compagnie Danse en Seine, je reviendrai plus longuement sur cette expérience dans un prochain article. En attendant, (re)découvrez la célèbre vidéo :

Les galeries d’art investissent le web

L’année 2013 marque aussi l’ouverture en masse des galeries d’art en ligne. Amazon a ouvert le bal en grandes pompes en août 2013. Pari difficile que de se confronter à l’œuvre en ligne et encore plus de l’acheter, deux acteurs français ont fait du bruit en se lançant dans l’aventure : Artistics, start-up rencontrée sur ce blog qui veut s’adresser à un nouveau type de collectionneur, et Artsper, qui veut « décomplexer l’art contemporain ». La bonne nouvelle est que les artistes se prêtent au jeu, voyant de nouveaux moyens de promotion s’ouvrir à eux. Quant aux résultats, 2014 nous le dira … amazon art

Des écrivains pour sauver la ville de Détroit ? Le projet Write-a-House

Ville officiellement en faillite, Détroit a besoin de retrouver son attractivité. Ville créative cependant, elle ne manque pas d’inspiration (The Heidelberg Project en est un bon exemple). Ce sont aujourd’hui les écrivains qui viennent à son secours, autour du romancier Toby Barlow, en proposant d’y installer une maison de résidence pour deux ans minimum. Dès le printemps 2014, les esprits créatifs pourront postuler et rejoindre la future communauté littéraire du Michigan. Symbole du renouveau perpétuel qu’offre l’alliance ville & culture, le projet Write-a-House redonne un nouveau souffle culturel à la ville. Découvrez la vidéo de promotion et leur campagne de levée de fonds :

L’institutionnalisation du crowdfunding … et de l’économie de l’entre-deux ?

Le 30 septembre 2013, la Banque publique d’investissement (BPI) lançait la plateforme Tous Nos Projets à l’occasion des Assises de la Finance participative. A cette occasion, La Baguette culturelle revenait sur l’apparition de cette économie de l’entre-deux : entre le marchand et le non marchand ; entre le profit et le participatif; plus collaborative et plus connectée; mais qui bouscule les modèles traditionnels. Tous les acteurs de la finance participative étaient présents et ont encouragé le gouvernement à légiférer. Comme le dit si bien Fleur Pellerin à Particeep, une ordonnance de simplification devrait être prise début 2014 : Et la francophonie dans tout ça ? L’année 2013 aura été paradoxale pour le monde de la francophonie. Jamais autant de personnes n’auront prononcé ce mot, jamais autant d’initiatives n’auront vu le jour en une seule année. Pourtant, peu d’entre nous sont capables de verbaliser et de donner corps à cette réalité démographique, économique et culturelle. L’année 2014 sera décisive pour cette notion de francophonie, notamment en France. Si rien n’est fait pour développer chaque branche de la francophonie en France, alors elle lui échappera, irrémédiablement. Et le centre de gravité se déplacera paradoxalement au-dessus de l’Océan Atlantique…

La place de la langue française sur Twitter, dernier trimestre 2013

Dans le sempiternel débat qui agite la communauté de la langue française autour de sa place (relative) dans l’univers des langues, ce graphique (issu d’un résultat brut trimestriel) permet d’enrichir les discussions classiques. Il met en exergue deux faits principaux, qui peuvent être pris comme des signaux faibles :

  1. La langue anglaise ne représente que 34% des gazouillis sur Twitter lors du dernier semestre 2013.
  2. La langue française n’arrive qu’en 7ème position des langues utilisées par les utilisateurs de Twitter, derrière des langues telles que l’espagnol, le portugais, l’arabe ou le malaisé.

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Le poids économique de la langue française dans le monde

L’étude de la Fondation pour les études et recherches sur le développement international du même nom apporte plusieurs éléments nouveaux, non verbalisés jusqu’alors. Capture d’écran 2013-12-30 à 16.16.33

  1. Elle tranche et propose une nouvelle carte de l’espace francophone (EF), qui ne serait composé que de 33 pays, dont certains non membres de l’OIF, comme l’Algérie.
  2. C’est la première fois que des chercheurs essaient de quantifier la part du commerce imputable à une langue commune. Ainsi, « l’existence même de l’EF permettrait d’accroître la part du commerce du pays de l’EF de 17%, entre 2000 et 2009.
  3. Enfin, il semblerait que l’appartenance à l’EF ne diminuerait que très faiblement le taux de chômage des pays de l’EF (environ 0,2 point).

Merci à tous d’avoir suivi la Baguette culturelle et à bientôt pour la suite des aventures !

Camille Delache & Damien Soupart

L’économie de l’entre-deux : le cas de Sens critique

Il y a maintenant quelques jours, La Baguette culturelle s’interrogeait l’apparition d’une économie de l’entre-deux à travers les récentes évolutions du crowdfunding. L’entre-deux, c’est ce semi-vide qui existe entre les dispositifs de financement et d’investissement classiques, et les dispositifs de mécénat dédiés à l’intérêt général. Or, depuis quelques années, cet entre-deux ne cesse de croître accueillant toujours plus de nouveaux acteurs. En analysant plusieurs exemples, nous allons tenter d’en définir les contours, les acteurs et les modèles de financements existants.

Hema Upadhyay, Think Left, Think Right, Think Low, Think Tight

Parmi ceux-ci, je veux aujourd’hui vous parler du site senscritique.fr qui ouvre la critique de produits culturels à tout un chacun et veut “démultiplier la puissance du bouche à oreille culturel”.

Clément Apap, un des co-fondateurs rencontré il y a quelques semaines, m’explique le concept du site : pouvoir partager son point de vue sur un produit “consommé” partout et à n’importe quel moment (aujourd’hui comme dans dix ans). Chaque membre peut créer des “listes”, suivre des éclaireurs et ainsi d’autres œuvres lui seront proposées.

Le site capitalise ainsi sur une double recommandation : celle de vos éclaireurs et celle générée par les données du site web. La magie du bouche à oreille culturel opère donc bel et bien … et gratuitement !

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La question de l’économie de l’entre-deux se pose alors : comment financer ce modèle ? Clément Apap et ses associés ont adopté la politique de la “publicité intelligente”. Lorsque l’internaute arrive sur la page d’accueil … rien ne saute aux yeux. L’équipe s’explique ainsi sur le blog :

“Les formats que nous diffusons sont donc intégrés à notre charte (et toujours précisés comme sponsorisés). Nous voulons promouvoir la culture, jusque dans la publicité, et nous privilégions les annonceurs culturels.”

Concrètement, les annonceurs sont invités à alimenter deux espaces dédiés sur la plateforme : “ça donne envie”, publicité indiquée comme sponsorisée, et “privilèges”, invitations à des événements, offres exclusives etc.

Je vous vois déjà venir : non, Sens critique ne commercialise pas nos données en échange, le big data culturel n’a qu’à bien se tenir.

Dès lors, quel modèle de financement pour Sens critique ? Doit-on attendre que les investisseurs s’intéressent à cette économie naissante ? A l’instar d’X-Ange qui prend des participations dans les Kisskissbankbank, La Ruche qui dit oui et autre fer de lance de l’économie collaborative ? Si le crowdfunding permet de tester son audience, sera t-il suffisant en termes de volumes pour ces nouveaux modèles ? Quant au dispositif de mécénat, il ne s’applique qu’aux organisations reconnues d’intérêt général.

Que reste t-il pour des modèles comme Sens critique et autres comparses ? Rendez-vous bientôt pour la suite des aventures de l’économie de l’entre-deux !

Camille Delache

Assises de la finance participative : premier épisode d’une économie de l’entre-deux

A l’occasion des premières assises de la finance participative, La Baguette culturelle lance une série d’articles sur cette nouvelle économie de l’entre-deux : une économie entre le marchand et le non marchand ; entre le profit et le participatif; plus collaborative et plus connectée; mais qui bouscule les modèles traditionnels.

Premier épisode de la série : Lundi se tenaient les premières assises de la finance participative au ministère du redressement productif : entre annonces ministérielles, panels d’acteurs français et comparaisons étrangères, la journée fut riche en événements.

Dilution

Revenons tout d’abord sur les chiffres clés du secteur. Le marché du financement participatif pesait 40 millions d’euros en 2012 et devrait au moins peser 80 millions en 2013. Au niveau mondial en 2012, le nombre de plateformes est estimé à 500, pour une levée de fonds atteignant 3 milliards de dollars. Forbes estime qu’en 2020 le montant du marché attendrait 1 trillion de dollars (source babyloan).

La présence montante des entreprises et une rhétorique nouvelle : retour sur deux tendances

N’ayant pu assister qu’aux deux premières tables rondes, je reviendrai particulièrement sur 2 points :

Les interventions d’Arnaud Burgot d’Ulule et de Peter Baeck de Nesta mettent en lumière la présence grandissante des entreprises sur le marché du financement participatif. Elles testent des produits, proposent des deals plus avantageux que sur le marché traditionnel. Surtout, le crowdfunding leur permet de couvrir les besoins en fond de roulement. Ulule a ainsi accompagné plusieurs entreprises :

  • Overade et son casque pliable : le but était de financer une innovation produit et d’aider à la production des prototypes et in fine du produit,
  • 1083 et ses vêtements made in France : l’objectif est cette fois de soutenir une entreprise militante et de réduire l’empreinte carbone de la livraison (1083 km entre les deux villes les plus éloignées de France.

Philippe Lemoine du Forum Action Modernités est revenu sur les difficultés à penser cette nouvelle économie de manière globale et à travers des concepts positifs. Or, l’émergence même de la finance participative est selon lui au croisement de 3 phénomènes :

  • Economique d’abord : par la baisse des coûts de transaction, les capacités de mobilisation augmentent, comme l’atteste la campagne d’Obama financée grâce aux 150 millions de dollars du grand public
  • Rhétorique ensuite : via le media Internet, la temporalité et l’interactivité ne sont pas les même. Le discours des porteurs de projets sur les plateformes de crowdfunding sortent des modèles traditionnels du monde caritatif où l’on tente de “faire pleurer”. On assiste à la création d’un nouveau type de générosité.
  • Sociologique enfin : la notion d’engagement se transforme en étant plus “horizontale” car les liens sont plus directs entre le sens et l’entreprise.

Le lancement de Tousnosprojets.fr et les annonces gouvernementales

Fleur Pellerin a ouvert la journée avec le lancement de Tousnosprojets.fr dont le but est de fédérer les projets portés par les plateformes de crowdfunding et de faire un peu de pédagogie sur les grands principes du secteur.

Page d'accueil de Bpifrance

Plus d’un an après le lancement du Crowdfunding JOBS Act aux Etats-Unis, le gouvernement se lance dans la grande aventure de la règlementation :

  • Les plateformes référencées sur Tousnosprojets.fr sont “ [sélectionnées] conformément à un cahier des charges pour devenir partenaires de Bpifrance.” Il s’agit donc non seulement d’agréger les données des opérateurs de financement participatif mais aussi de laisser paraitre un cadre commun régi par Bpifrance.
  • Un nouveau statut a été créé : conseiller en financement participatif sans fonds propres (pour information : versus 730 000 € de fonds propres obligatoires pour les sociétés de conseils en financement traditionnelles)
  • Les règles de l’offre au public de titres financiers ont été assouplies : pour toute levée de fonds inférieure à 300 000 €, l’entreprise pourra passer outre la sollicitation de 150 investisseurs (versus 100 000 € auparavant).
  • Le prêt quant à lui est plafonné : chaque prêteur ne pourra prêter plus de 250 €.

Depuis lundi, les initiatives se multiplient : prise de parole media des plateformes de crowdfunding (par exemple Vincent Ricordeau de KissKissBankBank ici et Joachim Dupont d’Anaxago ), publication d’un livre blanc “Plaidoyer et propositions pour un nouveau cadre réglementaire” par Finpart.org, …

Le gouvernement est lancé, une réforme annoncée, et Bpifrance désignée comme porteur de projet public. Tant que ce marché reste faible en volume, les intermédiaires traditionnels veillent et surveillent son évolution et sa réglementation. Qu’en sera t-il en 2020 si le marché global atteint effectivement 1 trillion de $ ? Comment la finance traditionnelle perçoit-elle cette évolution ? Le gouvernement saura t-il faire place à tous ces acteurs ?

Les consommateurs, nouveaux réenchanteurs de la culture ?

Début juin, le Forum d’Avignon lançait son premier petit-déjeuner débat autour du thème « Livre, musique, cinéma, jeux vidéos… comment le numérique entraîne-t-il une redistribution des pouvoirs entre les consommateurs, les producteurs et les distributeurs ? ».

Annonçant l’édition 2013 du Forum sur « Les pouvoirs de la culture », ce petit-déjeuner réunissait :

La Baguette culturelle y était.

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Consommateur roi aux Etats-Unis, consommateur passif en France ?

Comme présenté dans l’étude de Kurt Salmon, les nouveaux pouvoirs des consommateurs sont avant tout le partage et la critique, le crowdfunding, la co-création et enfin l’achat direct à l’artiste.

Les géants Google, Amazon et Apple ont déjà pris le parti du consommateur. L’exemple souvent cité est celui du financement du film Veronica Mars par ses fans, faisant du crowdfunding une étude de marché avant même la création d’une oeuvre de l’esprit.

« Sans les enfermer dans une marque de matériel » précise Philippe Colombet de Google Livres …

… mais en maniant les normes européennes à leur faveur ajoute Alain Kouck d’Editis.

A l’heure où la France défend l’exception culturelle dans son accord de libre-échange avec les États-Unis, ces remarques mettent en exergue la difficulté éprouvée par le modèle français. Nous voulons protéger notre culture et la mettre en valeur, mais le consommateur culturel ne prend que progressivement et non spontanément le pouvoir.

L’étude présentée par Kurt Salmon révèle en effet que 69 % des Français ne financeront pas une œuvre culturelle contre 60 % aux États-Unis ,44% en Chine et 51 % en Inde ! Sur les 1 000 personnes interrogées dans chacun des 4 pays, seuls 20 % des Français pensent que le pouvoir est au consommateur contre 64 % en Chine, 40 % aux États-Unis et 42 % en Inde.

Les représentants du secteur culturel assis autour de la table ont tous souligné l’évolution de leur métier avec cette fameuse prise de pouvoir.

« La logique pour nous c’est la recommandation : comment une entreprise qui a une marque, une histoire peut développer un dialogue avec ses consommateurs. »

Luc Babeau d’Harmonia Mundi

« Avec la dématérialisation, un nouveau modèle économique a été inventé : le freemium. Oon paye pour le supplément qui va modifier l’expérience de jeu. »

Nicolas Gaume du SNJV

« Nous fonctionnons encore beaucoup avec le système de l’adhésion. Cette ancienne forme est désormais une nouvelle forme de soutien et d’engagement. C’est un bon indicateur pour nous. »

Georges Sanerot de Bayard

« Si dans le cinéma le crowdfunding est un appoint à tout projet, il est pourtant au coeur de notre activité. Adolph Zukor, un des fondateurs de Paramount, avait même déjà publié dans les années 1950 ‘The Public Is Never Wrong: My 50 Years in the Picture Industry.' »

Serge Hayat, Cinemage

Et la création ?

Si les modèles de relation au consommateur se réinventent, « la création n’est pas aussi simple que cela » nuance Alain Kouck. Pour lui, plusieurs questions se posent :
– Qui va payer la création ?
– Comment respecter le droit d’auteur et de la propriété intellectuelle
– Comment faire vivre la prescription : distributeurs physiques, bouche à oreille, les médias
– Comment se battre à armes égales face aux géants américains qui utilisent l’Europe. Il faut des règles à peu près identiques.

Ici, il s’agit avant tout de définir une politique culturelle, européenne surtout, compétitive. L’issue du débat sur l’exception culturelle nous en dira plus : La Gaule a encore frappé (Le Monde du 19 juin) ou l’ambiguïté française vis-à-vis de l’Europe (RTBF du 24 juin) ?

Culture via Informatiques sans frontières

La loi doit permettre aux nouveaux réenchanteurs d’exister

En conclusion, cette table ronde pose des questions plus larges que celles des entreprises invitées. C’est le modèle de notre culture qui est en question. La mode est au consommateur, c’est un fait incontestable : crowdsourcing, crowdfunding, critique et prescription (cf. l’article sur Cinegift d’Allociné).

Plus loin encore, je pense qu’il est au cœur de la dynamique d’échange et de partage dans laquelle un pan de l’économie s’engage peu à peu. Grâce à eux, la culture (re)devient un outil militant car elle nous permet de soutenir, nous engager voire créer avec les artistes que nous apprécions.

Pour pouvoir continuer sur ce chemin, les normes et les lois doivent se mettre à jour et arrêter d’interdire. Au niveau européen d’abord : l’exception culturelle n’est pas une fin en soi. Elle est un moyen pour nous protéger suffisamment face aux géants mais elle ne suffit pas. Au niveau français ensuite, un bon gros rapport ne dynamise en rien nos industries culturels et créatives.

Les consommateurs ne sont des (ré)enchanteurs qu’à condition de pouvoir partager, échanger. Punir un partage de culture, mettre des quotas sont autant d’actions négatives sur un acte de consommation positif ! Donnons-nous enfin les moyens de pouvoir parler d’une culture d’exception !

Retrouvez ici le compte-rendu sur le site du Forum d’Avignon.

Camille Delache

Les enchantements de 2012

A l’approche de cette fin d’année (et du premier anniversaire de ce blog), revenons sur quelques belles idées de 2012 : ces visions, ces projets, ces événements qui placent la culture et les industries culturelles et créatives au centre de leur action.

Le redressement créatif d’Aurélie Filippetti

« Je crois que la culture est un moyen de lutter contre les forces centrifuges de la crise parce que sans partage, sans échange, sans dialogue, il n’y a pas de culture pas plus d’ailleurs qu’il ne peut y avoir de commerce. Pas de redressement productif sans redressement créatif, donc. »

Lors du discours d’ouverture du Forum d’Avignon, la ministre de la Culture et de la Communication a livré sa vision des liens entre économie et culture, listant les efforts à faire pour les renforcer. Quelques exemples : améliorer les données culturelles et leur périmètre, changer la perception de la culture comme non marchande et uniquement subventionnée, etc.

Les industries culturelles et créatives (ICC) deviennent ici un moteur de notre compétitivité. S’il faut voir ce que 2013 nous réserve, les prévisions économiques actuelles ne doivent pas pour autant exclure celles-ci de nos politiques (au même titre que l’économie numérique, dont la frontière avec les ICC est assez floue).

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The Spiral, série européenne et crossmedia

La série met en scène un vol de 6 tableaux dans 6 pays, au même moment, par un collectif d’artistes militant pour l’art pour tous. Diffusée sur Arte en septembre 2012, elle excelle pour 2 raisons.

La première est sa capacité à avoir fédérer des pays européens : Hans Herbots, le réalisateur est belge ; tous les acteurs s’expriment en anglais alors qu’ils viennent des pays scandinaves ; les 7 diffuseurs sont issus de l’Europe du Nord : Suède (SVT), Norvège (NRK), Finlande (Yle), Danemark (TV3), Pays-Bas (VARA), Belgique (VRT) et du duo France-Allemagne (Arte).

La seconde est son prolongement sur le net à travers le site thespiral.eu. Les internautes sont invités à partir à la recherche des oeuvres volées entre chaque épisode de la série, participant ainsi à la création d’une communauté. En chiffres, cela donne : 107 841 internautes, 1 274 305 recherches sur la carte au total et 19 752 images originales créées puis uploadées sur le site.

Enfin, l’expérience se termine par un événement créatif devant le Parlement européen et les 6 musées victimes des vols : la Spirale.

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La vente aux enchères de l’immatériel au Palais de Tokyo

15 octobre 2012, le Palais de Tokyo organise un événement de fundraising d’un nouveau genre en association directe avec des artistes.

« En réaction à la possession pure et simple d’un objet (fût-il une œuvre d’art), cette vente aux enchères atypique propose l’acquisition d’un moment unique, éphémère mais précieux, dont la valeur incomparable tient à la qualité de l’expérience qu’il donne à vivre et à la personnalité impliquée […] une expérience hors norme à partager avec l’acquéreur sous la forme d’un don de soi de l’artiste. Autant de lots immatériels à la gloire de l’instant, moment d’éternité, quelques secondes ou quelques heures qui parfois suffisent pour faire basculer une vie… »

Parmi les lots, une visite des réserves de la Fondation Pierre Bergé, un thé japonais à New York avec Hiroshi Sugimoto, ou un petit-déjeuner dans le château de Wim Delvoye, préparé par ses soins.

Après ses nombreuses associations avec des marques (l’exposition Ultra Peau de Nivéa, exemple parmi d’autres), le Palais de Tokyo réinvente des modèles de financement par la créativité et avec l’aide des créateurs eux-mêmes !

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La foule au rendez-vous : crowdfunding et autres sollicitations

2012 a vu fleurir les initiatives invitant la foule à participer : des plateformes de crowdfunding, des appels à souscription publique (mécénat populaire) ou encore des sites de contributions aux critiques culturelles.

La mobilisation en masse semble s’être imposée, pour le plus grand bonheur des créateurs.

En chiffres, cela donne :

  • Ulule : 1492 projets créatifs et innovants qui ont été financés dans 39 pays, avec le soutien d’internautes de 139 pays
  • KissKissBankBank : 2,7 millions d’euros levés pour 1 250 projets (source : Le Parisien)
  • et évidemment My Major Company : 12 millions d’euros sur près de 42.000 projets en France, en Allemagne et en Angleterre

Mais le succès ne se limite pas à ses plateformes web : on parle aussi des appels à souscription publique des institutions culturelles, mouvement lancé par le Louvre avec Les Trois Grâces de Cranach : la BNF s’est essayé à l’exercice pour Le Livre d’heures de Jeanne de France, le musée Courbet d’Ornans pour Le chêne de Flagey, ou encore le musée des Beaux-Arts de Lyon pour L’Arétin et l’envoyé de Charles Quint d’Ingres.

Encore plus loin, la critique culturelle pour tous a trouvé une plateforme : Sens Critique. Si les internautes n’avaient pas attendu le site lancé en 2011 pour devenir des critiques à part entière, celui-ci utilise le principe du « bouche à oreille culturel ».

A la morosité ambiante, ces exemples montrent une mobilisation toujours plus grande aux actions entourant la création.

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Les étincelles

3 acteurs dont les actions ont marqué 2012 ou à suivre pour 2013

  • Oscar Hincapié, réalisateur colombien qui engage des jeunes sicaires colombiens pour tourner dans ses films (vu dans L’Effet Papillon)
  • Antonio Manfredi, directeur du Musée d’Art Contemporain de Casoria en Italie, qui brûle des oeuvres d’art pour protester contre les coupes budgétaires (Le Monde et Courrier International)
  • Muséomix, communauté qui milite pour :

« Un musée ouvert où chacun trouve sa place,
Un musée labo vivant qui évolue avec ses utilisateurs,
Un musée en réseau auprès de ses communautés »

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Joan Miro, L’Espoir, 1946

2013 doit apporter de nouvelles visions dépassant les frontières traditionnelles de la culture, par sa création, ses supports, son économie et son partage.
Surtout, 2013 doit nous donner plus d’audace. La plupart du temps, les milieux culturels ne se mélangent plus, ils se regardent. Les entreprises ne les regardent que comme une économie à part, une économie de « quand ça va bien. » L’audace vient au contraire des mélanges et des partages dont nous avons perdu l’habitude. 2013 doit remédier à cela.

La Baguette culturelle vous souhaite une belle année 2013 et vous donne rendez-vous très bientôt pour de nouvelles rencontres !

Camille Delache