Les enchantements de 2012

A l’approche de cette fin d’année (et du premier anniversaire de ce blog), revenons sur quelques belles idées de 2012 : ces visions, ces projets, ces événements qui placent la culture et les industries culturelles et créatives au centre de leur action.

Le redressement créatif d’Aurélie Filippetti

« Je crois que la culture est un moyen de lutter contre les forces centrifuges de la crise parce que sans partage, sans échange, sans dialogue, il n’y a pas de culture pas plus d’ailleurs qu’il ne peut y avoir de commerce. Pas de redressement productif sans redressement créatif, donc. »

Lors du discours d’ouverture du Forum d’Avignon, la ministre de la Culture et de la Communication a livré sa vision des liens entre économie et culture, listant les efforts à faire pour les renforcer. Quelques exemples : améliorer les données culturelles et leur périmètre, changer la perception de la culture comme non marchande et uniquement subventionnée, etc.

Les industries culturelles et créatives (ICC) deviennent ici un moteur de notre compétitivité. S’il faut voir ce que 2013 nous réserve, les prévisions économiques actuelles ne doivent pas pour autant exclure celles-ci de nos politiques (au même titre que l’économie numérique, dont la frontière avec les ICC est assez floue).

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The Spiral, série européenne et crossmedia

La série met en scène un vol de 6 tableaux dans 6 pays, au même moment, par un collectif d’artistes militant pour l’art pour tous. Diffusée sur Arte en septembre 2012, elle excelle pour 2 raisons.

La première est sa capacité à avoir fédérer des pays européens : Hans Herbots, le réalisateur est belge ; tous les acteurs s’expriment en anglais alors qu’ils viennent des pays scandinaves ; les 7 diffuseurs sont issus de l’Europe du Nord : Suède (SVT), Norvège (NRK), Finlande (Yle), Danemark (TV3), Pays-Bas (VARA), Belgique (VRT) et du duo France-Allemagne (Arte).

La seconde est son prolongement sur le net à travers le site thespiral.eu. Les internautes sont invités à partir à la recherche des oeuvres volées entre chaque épisode de la série, participant ainsi à la création d’une communauté. En chiffres, cela donne : 107 841 internautes, 1 274 305 recherches sur la carte au total et 19 752 images originales créées puis uploadées sur le site.

Enfin, l’expérience se termine par un événement créatif devant le Parlement européen et les 6 musées victimes des vols : la Spirale.

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La vente aux enchères de l’immatériel au Palais de Tokyo

15 octobre 2012, le Palais de Tokyo organise un événement de fundraising d’un nouveau genre en association directe avec des artistes.

« En réaction à la possession pure et simple d’un objet (fût-il une œuvre d’art), cette vente aux enchères atypique propose l’acquisition d’un moment unique, éphémère mais précieux, dont la valeur incomparable tient à la qualité de l’expérience qu’il donne à vivre et à la personnalité impliquée […] une expérience hors norme à partager avec l’acquéreur sous la forme d’un don de soi de l’artiste. Autant de lots immatériels à la gloire de l’instant, moment d’éternité, quelques secondes ou quelques heures qui parfois suffisent pour faire basculer une vie… »

Parmi les lots, une visite des réserves de la Fondation Pierre Bergé, un thé japonais à New York avec Hiroshi Sugimoto, ou un petit-déjeuner dans le château de Wim Delvoye, préparé par ses soins.

Après ses nombreuses associations avec des marques (l’exposition Ultra Peau de Nivéa, exemple parmi d’autres), le Palais de Tokyo réinvente des modèles de financement par la créativité et avec l’aide des créateurs eux-mêmes !

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La foule au rendez-vous : crowdfunding et autres sollicitations

2012 a vu fleurir les initiatives invitant la foule à participer : des plateformes de crowdfunding, des appels à souscription publique (mécénat populaire) ou encore des sites de contributions aux critiques culturelles.

La mobilisation en masse semble s’être imposée, pour le plus grand bonheur des créateurs.

En chiffres, cela donne :

  • Ulule : 1492 projets créatifs et innovants qui ont été financés dans 39 pays, avec le soutien d’internautes de 139 pays
  • KissKissBankBank : 2,7 millions d’euros levés pour 1 250 projets (source : Le Parisien)
  • et évidemment My Major Company : 12 millions d’euros sur près de 42.000 projets en France, en Allemagne et en Angleterre

Mais le succès ne se limite pas à ses plateformes web : on parle aussi des appels à souscription publique des institutions culturelles, mouvement lancé par le Louvre avec Les Trois Grâces de Cranach : la BNF s’est essayé à l’exercice pour Le Livre d’heures de Jeanne de France, le musée Courbet d’Ornans pour Le chêne de Flagey, ou encore le musée des Beaux-Arts de Lyon pour L’Arétin et l’envoyé de Charles Quint d’Ingres.

Encore plus loin, la critique culturelle pour tous a trouvé une plateforme : Sens Critique. Si les internautes n’avaient pas attendu le site lancé en 2011 pour devenir des critiques à part entière, celui-ci utilise le principe du « bouche à oreille culturel ».

A la morosité ambiante, ces exemples montrent une mobilisation toujours plus grande aux actions entourant la création.

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Les étincelles

3 acteurs dont les actions ont marqué 2012 ou à suivre pour 2013

  • Oscar Hincapié, réalisateur colombien qui engage des jeunes sicaires colombiens pour tourner dans ses films (vu dans L’Effet Papillon)
  • Antonio Manfredi, directeur du Musée d’Art Contemporain de Casoria en Italie, qui brûle des oeuvres d’art pour protester contre les coupes budgétaires (Le Monde et Courrier International)
  • Muséomix, communauté qui milite pour :

« Un musée ouvert où chacun trouve sa place,
Un musée labo vivant qui évolue avec ses utilisateurs,
Un musée en réseau auprès de ses communautés »

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Joan Miro, L’Espoir, 1946

2013 doit apporter de nouvelles visions dépassant les frontières traditionnelles de la culture, par sa création, ses supports, son économie et son partage.
Surtout, 2013 doit nous donner plus d’audace. La plupart du temps, les milieux culturels ne se mélangent plus, ils se regardent. Les entreprises ne les regardent que comme une économie à part, une économie de « quand ça va bien. » L’audace vient au contraire des mélanges et des partages dont nous avons perdu l’habitude. 2013 doit remédier à cela.

La Baguette culturelle vous souhaite une belle année 2013 et vous donne rendez-vous très bientôt pour de nouvelles rencontres !

Camille Delache

L’Europe & la culture (2) : une politique communautaire introuvable ?

A l’heure où les candidats à la présidentielle s’étranglent autour des politiques culturelles et numériques, je voudrais redonner un peu de perspectives en passant par les perspectives européennes. 80 % des lois émanant de Bruxelles, il est donc temps de se demander où en est l’Europe de la culture. Après avoir brièvement décrit la diversité et la complexité des modèles dans un précédent article, je veux montrer ici ce qui a été fait ou pas fait, mais dire qu’une volonté est là.

J’ai bien conscience que la culture n’est pas la priorité européenne en ce moment. Je veux tout de même rappeler le « commentaire » de Uffe Elbæk, le ministre danois de la culture, et Androulla Vassiliou, la commissaire européenne à l’éducation, à la culture, au multilinguisme et à la jeunesse sur Euractiv le 23 février : « Si nous ne pouvons nier la gravité de la crise actuelle, il reste à l’Europe de nombreuses raisons d’être optimiste et confiante. Ce que nous proposons, en tant qu’individus et responsables politiques européens passionnés d’art et de culture, c’est de prendre conscience que le secteur de la culture est une véritable mine d’idées, d’espoirs et de perspectives nouvelles de croissance économique capable de nous aider à sortir de la crise. »

La directive Télévisions sans frontières 

La directive Télévisions sans frontières, unique émanation d’une politique européenne dans le domaine de la culture et des médias, illustre les difficultés de l’UE à établir une politique communautaire culturelle. Adoptée en 1989, entrée en vigueur en 1991, modifiée en 1997, elle « établit le cadre légal de référence pour la libre prestation de services télévisuels […] afin de promouvoir le développement d’un marché européen de télévision ainsi que des services connexes, comme la publicité télévisuelle et la production de programmes audiovisuels. »[1] Par cette directive, les États membres garantissent d’une part la libre réception et la retransmission sur leur territoire des programmes des autres États membres, d’autre part la protection des émissions nationales et européennes contre l’importation de programmes non européens. Selon le cadre de la directive, une chaîne de télévision européenne est censée accorder un droit de préférence à tout programme européen auquel s’ajoutent au moins 10% de leur temps d’antenne dédié à des œuvres de producteurs indépendants. Télévisions sans frontières semblerait proposer une ébauche de modèle européen culturel, spécifique à la télévision.

Du fait de l’hétérogénéité des modèles, l’application de cette directive dépend de la discrétion des États. En Suède, les œuvres des producteurs indépendants ne seront diffusées que si elles ont moins de cinq ans. En Allemagne, les quotas imposés ne vont pas au-delà de ce que propose la directive. En Hongrie, les quotas de programmes européens à la télévision peuvent atteindre jusqu’à 70%.[2] La directive Télévisions sans frontières applique le principe de libre circulation au sein de l’UE uniquement en limitant les services audiovisuels étrangers. Elle traduit la difficulté des États l’Union à harmoniser les politiques nationales au profit du niveau communautaire. La culture resterait un monopole des États.

La facilité des projets bilatéraux

      De ce fait, plutôt que d’attendre la construction d’un modèle culturel européen, les États nationaux ont favorisé des projets bilatéraux, à l’instar de la chaîne de télévision Arte. En 1986, la Société d’édition de programmes de télévision culturels (Sept) est créée, espérant une ampleur européenne. Face à l’absence d’enthousiasme européen, la Sept devient Arte en 1990, chaîne franco-allemande dont chacun des deux actionnaires Sept-Arte et Arte Deutschland disposent de 50% du capital. Jusqu’en 2005, Arte partageait son canal français avec France 5, mais l’arrivée de la télévision numérique terrestre (TNT) ouvre de nouveaux horizons. Tout en restant une chaîne franco-allemande, Arte s’associe avec l’Espagne, la Belgique, la Finlande, la Grande-Bretagne, l’Autriche. Elle retrouve la vocation européenne espérée à ses débuts. Ainsi, une initiative bilatérale privée est parvenue à fédérer plusieurs pays européens autour d’une chaîne à la « contre-programmation attractive ».[3]

            En outre, la politique communautaire reste introuvable du fait du poids des « deux Europe ». Alors que l’Union européenne a éprouvé certaines difficultés à mettre en place des ébauches de politiques culturelles, le Conseil de l’Europe s’est rapidement intéressé à la question culturelle. Dès 1954, il présente une Convention culturelle européenne par laquelle il rappelle l’obligation des États d’œuvrer pour un patrimoine européen commun, tout en stimulant l’apprentissage de sa langue et de son histoire à l’échelle européenne et en facilitant la libre circulation des œuvres et des artistes.[4] A partir des années 1980, une concurrence institutionnelle s’installe, posant la question de la pertinence d’une politique culturelle européenne. Même si la plupart des États membres de l’Union européenne regrettent ce double emploi, il leur apparaît toutefois important de conserver une compétence culturelle territoriale, « le dernier refuge d’une émotion nationale partagée dans des sociétés majoritairement sécularisées. »[5] En effet, les ressortissants « approuvent l’augmentation de fonds communautaires en faveur de la culture, le processus de décision doit, selon eux, rester l’apanage des États membres. »[6]

L’Europe se retrouve face à un dilemme : concevoir une politique culturelle européenne à quarante-sept ou à vingt-sept, ou laisser les États entrer dans des logiques bilatérales. La Commission européenne propose alors l’application de la « méthode ouverte de coordination » (MOC) au champ culturel.[7] Il s’agit pour les États membres, dans le prolongement de la stratégie de Lisbonne pour faire de l’Europe « l’économie de la connaissance la plus compétitive », de mettre en place des orientations communes, des rapports nationaux de mise en œuvre, des analyses partagées et des indicateurs qualitatifs et quantitatifs.[8]

La perspective européenne pour la culture reste donc possible … ?

Camille Delache


[1] BENHAMOU, Les dérèglements de l’exception culturelle, Editions du Seuil, octobre 2006, p320
[2] BENHAMOU, op.cit., 2006, p321
[3] BENHAMOU, op.cit., 2006, p287
[4] AUTISSIER Anne-Marie « Pour une politique culturelle européenne ? » Politiques et pratiques de la culture sous la direction de Philippe Poirrier, La documentation française, Paris 2010, p288.
[5] AUTISSIER, op.cit., p289
[6] Ibid.
[7] AUTISSIER, op.cit., p291
[8] AUTISSIER, op.cit., p294, ainsi que PINI Sarah, « La Méthode Ouverte de Coordination : atout ou leurre ? » Nouvelle Europe, 13 mars 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/politiques/politiques-europeennes/la-methode-ouverte-de-coordination–atout-ou-leurre-.html consulté le 13 février 2011