[Opération] Actialuna, l’artisanat du livre numérique – Portrait de Denis Lefebvre

Actialuna tire son nom du papillon Actias Luna, dont l’aile a des propriétés proches du papier électronique.Généralement présentée comme entreprise de design éditorial, Denis Lefebvreprésente son entreprise comme spécialiste de « l’ergonomie du livre numérique ». En d’autres termes, elle « conçoit, développe et promeut des applications de lecture numérique », tout en « parlant la même langue que les éditeurs », ses fondateurs étant eux-mêmes issus du milieu de l’édition traditionnelle.

Si Actialuna fait aujourd’hui partie des (ré)enchanteurs, c’est qu’elle a su allier innovation, artisanat et poésie. Elle n’est pas tombée dans la simple duplication du livre papier qui nous propose un format type PDF sur des readers. Son offre ne surcharge pas non plus la lecture d’apparats numériques. Plutôt, son but est de proposer un produit de lecture numérique cohérent, en s’adaptant au contenu des éditeurs : l’expérience lecture papier est enrichie par le numérique, mais conserve son essence première.

Un projet artisanal sur support technologique

En entretenant la mixité de son équipe entre des pôles artistiques et technologiques, les réalisations d’Actialunaintègrent illustrations interactives, animations et bande-son aléatoire à une narration traditionnelle, sur nos iPhones et tablettes. Le numérique propose ici une expérience différente de l’existant et non une alternative à celui-ci.Cette vision du livre numérique n’entrave pas notre réseau de petits libraires indépendants, mais le complète.

Le projet en développement « A Word’s a Bird », atteste du savoir-faire artisanal de la start-up.Cette nouvelle application propose des poèmes et aquarelles interactives. Elle regroupera les textes d’une poétesse new-yorkaise et les aquarelles d’une illustratrice franco-américaine. Chaque aquarelle est réalisée à la main. Lorsqu’il me montre l’application, Denis Lefebvre précise : « Tout est fait à la main. Une pivoine qui s’anime, cela représente 25 illustrations. Elles sont toutes scannées puis intégrées à l’application. »

 

L’aventure de L’Homme volcan

La capacité de création d’Actialuna a pris son envol avec le projet L’Homme volcan, livre de Mathias Malzieu illustré par les peintures de Frédéric Perrin sur une bande de Dionysos. Comme l’affirment les auteurs, le livre numérique a permis d’augmenter le mystère du texte grâce aux animations et à la musique. Du volume a pu être rajouté, ce qui n’aurait pas pu exister sur un livre papier. Denis Lefebvre de préciser : « Si un jour on devait le décliner en livre papier, le but serait d’avoir un rendu différent, pour proposer une expérience spécifique à chaque support. »

La valeur de L’Homme volcan réside dans l’univers qui est créé : une brume se répand sur chaque page, puis se déchire progressivement jusqu’à une illustration, tantôt animée, tantôt interactive.Le livre n’est pas rempli d’illustrations, contrairement à d’autres applications de lecture numérique. Plutôt, la brume donne une atmosphère à chaque page.L’attitude du lecteur est active car tous les gestes sont possibles pour interagir avec une illustration, sans être pour autant parasitée par du surplus numérique.

 

Un modèle économique maîtrisé pour une innovation intelligente

« Les modèles économiques pour rentabiliser un tel livre numérique sont de trois ordres » racontedit Denis Lefebvre. Si les innovations d’Actialuna peuvent être porteuses sur le marché, c’est parce que l’entreprise maîtrise trois leviers essentiels. Tout d’abord, le multilinguisme offre un marché plus large et permet de se diriger vers les marchés émergents. Ensuite, la mutualisation de l’effort par des partenariats :L’Homme Volcan est ainsi le projet pilote d’une collection littéraire numérique co-dirigée par Flammarion et Actialuna, avec d’autres projets à venir pour lesquels certaines technologies seront réutilisées, tandis que de nouvelles seront ajoutées.Enfin, la vente des lithographies des illustrations accroît non seulement la rentabilité mais aussi la réputation de l’entreprise : Actialuna vendra ldes lithographies de L’Homme volcan via son application, en partenariat avec l’atelier Idem.

Surtout, le modèle d’Actialuna repose sur une innovation intelligente. Elle répond à un besoin des lecteurs, mais ne l’abreuve pas de contenus inutiles. Après plusieurs tests utilisateurs et études diverses et variées, Actialuna a créé un savoir-faire pertinent, disponible sur iPad et iPhone. « Par exemple, dans l’industrie du polar, 20 % des personnes vont voir la fin avant d’avoir fini le livre ».Or, « scroller » sur un iPhone un livre numérique normal rend cette pratique difficile et fastidieuse.Remède facile, les applications Actialuna proposent toutes l’option « Feuilleter ». Vous pouvez parcourir rapidement le livre numérique pour connaître sa longueur, les pages animées, ou simplement le nom de l’assassin de votre polar.

Outre la possibilité de « Feuilleter », les livres applications Actialuna se différencient des livres homothétiques (livres dupliqués) et des livres enrichis (le numérique n’est qu’un ajout au contenu initial). Ils intègrent le numérique à la narration et créent une expérience pour le lecteur. La prochaine étape que la start-up va franchir est la création d’une plateforme offrant plusieurs contenus, afin d’accélérer son développement.

« Européenne » et « accessible », la culture à la Actialuna dynamise l’exception culturelle

Lorsqu’il définit la culture française, Denis Lefebvre pense à « européenne » et « accessible ». « Européenne » d’abord car c’est là qu’il voit les possibles pour les industries créatives et culturelles.Pour lui, une Europe de cohésion culturelle est possible, en atteste son engagement au comité de pilotage de la plateforme européenne de traduction littéraire TLhub.

« Accessible » ensuite, car de nombreux moyens sont mis à notre disposition pour comprendre et apprécier notre culture. Il cite par exemple des émissions comme La Boîte à musique, D’art d’art ou encore des initiatives comme Art Shopping ouvrant l’art contemporain à tous au Carrousel du Louvre.« On a les moyens de faire comprendre la culture et d’éviter qu’elle ne soit réservée à une élite. »

Depuis les débuts du livre numérique, nombreuses sont les craintes quant à la préservation du notre exception culturelle. Récemment, Brice Couturier évoquait la difficulté de la France à s’adapter à cette nouvelle économie et à faire face à Bruxelles, s’interrogeant ainsi : « L’exception culturelle est-elle tenable à l’heure où la dématérialisation des contenus rend l’existence même des frontières nationales largement
illusoire ? »
Et si l’exception culturelle aujourd’hui n’était plus une question de frontière, de quotas et autres limites. Si elle était une question de savoir-faire national ?

En affirmant une « technologique artistique » sans empiéter sur les platebandes du livre papier, Actialuna crée un modèle alternatif où l’expérience de lecture a une atmosphère particulière, sans jamais parasiter le texte en lui-même. Enfin, en valorisant les savoir-faire traditionnels, Actialuna a créé un artisanat du livre numérique. Avec elle, l’exception culturelle française peut entrevoir un futur pas si noir qu’il n’y paraît.

Camille Delache


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[Opération] Rencontrez les (ré)enchanteurs !

Pourquoi faut-il (ré)enchanter la culture ?

Les frontières de la culture ne s’arrêtent pas aux musées, théâtres, cinémas et autres lieux traditionnels. Sa définition est mouvante, évoluant au gré des pratiques culturelles et des artistes, des politiques et des ministères. Tumultueuse par essence, elle se déploie partout, dans nos sociétés, nos économies et notre lien social. Depuis maintenant huit mois, c’est ce que ce blog a tenté de démontrer. Stratégique pour l’avenir, remède à la morosité, la culture est plus qu’un divertissement. Elle est un réservoir de possibles.

La Baguette culturelle est allée à la rencontre des personnes qui font la culture aujourd’hui. J’ai choisi de faire parler ici ces hommes et ces femmes qui portent la culture et les industries créatives au niveau d’une vision. Série parisienne par proximité géographique, elle inaugure une nouvelle rubrique, qui vous introduira chaque mois la vision d’un (ré)enchanteur.

Pendant deux semaines, La Baguette culturelle vous présente le premier panel de (ré)enchanteurs. Six personnes ont accepté de me rencontrer. Autour d’une discussion, et non d’un entretien précalibré, ils m’ont tous confié leur activité, leur métier et leur vision. Les portraits délivrés ici sont le fruit de ma réflexion et de mes recherches autour de ces discussions.

A travers ces entretiens, des visions se dessinent. Elles replacent la culture et les industries créatives au cœur d’une stratégie globale.

(Ré)enchanter la culture est possible ! Venez à la rencontre de ces (ré)enchanteurs !

Camille Delache