Réaffirmer l’imaginaire européen, contribution pour le Forum d’Avignon

Contribution publiée le 21 mai sur le Forum d’Avignon

Alors que l’heure du vote européen approche, la peur alimente les débats. Méfiance du politique, appel au boycott du vote de tous bords, avance dans les sondages des partis qui défient l’Europe … mais pour quoi allons-nous voter ? Pour la plupart d’entre nous, il ne s’agit que d’un instant éphémère de la vie politique, parfois pour sanctionner parfois pour affirmer ses convictions. La communication se chargera de nous faire oublier. Pour d’autres, il s’agit là de renouer avec le temps long de l’histoire européenne, dans lequel l’Europe est un concept harmonieux porté par nos intellectuels et nos artistes.

Halte à l’instant éphémère du politique, retour sur l’Europe des artistes et de l’imaginaire.

L’Europe, espace culturel pérenne

Le rêve d’Europe n’est pas apparu seulement par nécessité économique ou politique. Il a muri sous la plume d’artistes qui ont vécu l’Europe de la guerre mais aussi celle des voyages et du partage culturel. Ils y voyaient là un formidable levier d’échange et d’enrichissement.

Erasme de Rotterdam le premier bien évidemment, fervent défenseur de la République des Lettres et de l’Europe de la Paix. Victor Hugo plus tard, réclamant la création des « Etats-Unis d’Europe ». Figures emblématiques parmi d’autres, ils ont vécu et façonné le rêve européen. Celui-ci trace déjà les lignes de l’identité européenne. Comme le rappelle Stefan Zweig dans sa biographie d’Erasme : « La mission de l’Européen est de toujours insister sur ce qui lie et ce qui unit les peuples, d’affirmer la prépondérance de l’européen sur le national. »

Plus récemment, l’appel de Chaillot à l’occasion du premier forum européen de la culture retraçait les lignes du rêve qui a traversé le temps :

« Depuis des siècles, notre continent est une terre de création, où prospèrent la créativité, la diversité, et l’originalité. Mais aujourd’hui, le doute est permis : tout est-il fait pour que l’Europe reste cette terre de liberté et de vitalité de la création ? […] La culture en Europe est forte de ses différences, de la diversité de ses expressions, de ses langues. » 

Se demander si l’Europe de la culture existe et comment son liant persiste, c’est tout simplement revenir aux racines de cet idéal qui s’inscrit dans le temps long. Bien sûr, la confrontation de cet idéal à la réalité n’est pas de tout repos, mais doit-on pour autant le renier en votant à son antipode ?

Stefan Zweig, l’amour de l’Europe : faire renaitre le « monde d’hier »

« C’est en Stefan Zweig que s’est incarnée, aux jours les plus sombres de la tourmente européenne, quand tout semblait détruit, la foi inaltérable en la communauté intellectuelle de l’Europe, la grande Amitié de l’Esprit, qui ne connaît pas de frontières. »

Romain Rolland

Né en Autriche, Stefan Zweig a vécu à Paris, Berlin, Londres, Bruxelles et a parcouru l’Europe pour créer des pièces, donner des conférences, échanger avec l’intelligentsia de l’époque… en somme, il a redonné vie à la République des Lettres. Accusé de « bourgeois » loin des réalités par certains de ses successeurs, notamment Hannah Arendt, il demeure l’ambassadeur d’une « certaine idée » de l’Europe, qui doit aujourd’hui être défendue face au désamour médiatique et citoyen.

Stefan Zweig militait en effet pour les idéaux paneuropéens, le principe de paix et d’harmonie entre les nations et leurs habitants au nom des échanges que lui-même a alimenté. Il résume cette vision dans Le Monde d’hier : souvenirs d’un européen.

La première guerre mondiale marque une première déception qui éveille en lui le doute de voir cette Europe s’affirmer et perdurer. Son amour de l’Europe se voit surtout une seconde fois trahi par l’accession d’Hitler au pouvoir, le conduisant à quitter le « Vieux continent » pour les Etats-Unis puis pour le Brésil. C’est à Petrópolis qu’il décide de mettre fin à ses jours en 1942, ne supportant plus l’état du monde ni l’évolution de la situation en Europe, écrasée par la Seconde guerre mondiale. Ses derniers mots résument cette nostalgie de l’Europe, destructrice :

 « Le monde, ma propre langue est perdu pour moi. Ma patrie spirituelle, l’Europe, s’est anéantie elle-même. Il fallait à soixante ans des forces exceptionnelles pour tout recommencer à nouveau et les miennes sont épuisées par des années d’errance sans patrie. Aussi, je juge préférable de mettre fin, à temps et la tête haute, à une vie pour laquelle le travail intellectuel a toujours représenté la joie la plus pure et la liberté individuelle le bien suprême sur cette terre. Je salue tous mes amis ! Puissent-ils voir encore les lueurs de l’aube après la longue nuit ! Moi, je suis trop impatient. Je les précède. » 

A tous les « désamoureux » de l’Europe et de la politique, souvenez-vous de ce « monde d’hier » : une Europe unie, ouverte et qui n’a pas peur. Allez voter pour le faire renaitre, pour laisser la part belle à l’Europe qui crée et imagine et pour retrouver le rêve européen.

Camille Delache

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