Les (Ré)enchanteurs : Noël Dolla, de la politique de l’art

« Je suis peintre, ce qui ne veut pas dire que j’utilise uniquement des pinceaux et une toile, bien au contraire. C’est générique de la pratique de l’art, ça me permet d’avoir des références, de me positionner par rapport à mes pairs, sans pour autant avoir la prétention de les atteindre. » L’artiste niçois Noël Dolla a commencé à peindre en 1967, dans l’atelier de Ben. Aujourd’hui reconnu, il a enseigné l’art pendant 37 ans : « J’ai essayé de faire en sorte que mes étudiants se développent au mieux de leur potentiel, qu’ils deviennent eux-mêmes ».

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Premier (ré)enchanteur de 2013, il nous livre sa vision de la société, du rôle de l’artiste et les difficultés de pratiquer l’art au regard de ses convictions économiques et sociétales … mais toujours avec optimisme ! (Nous ne parlerons pas d’œuvre en particulier, ni de son art, mais de la place de l’artiste uniquement).

“Je suis peintre, pour certaines choses et contre d’autres.”

« Combattre les croyances, c’est continuer à se poser des questions que les hommes se sont toujours posées. Comme Socrate, est-ce que ce que je fais est juste ? Bien ? Utile ? L’idée de la croyance, c’est toujours être en dehors de l’interrogation, avoir des certitudes. »

L’artiste niçois veut affirmer ses convictions dans sa pratique artistique « contestataire », mais la principale difficulté réside dans son rapport à l’histoire de l’art. Se positionner dans le temps long de l’art, en parallèle, en contradiction, en complémentarité de ses pairs est compliqué, en particulier car il explore la mémoire de son propre travail.

« Après Carré blanc sur fond blanc de Malevitch, qu’est-ce qu’on fait ? Je suis né à l’art quand Marcel Duchamp est mort, ce n’est pas de ma faute ! Je dois me dépatouiller avec ce que je fais, au même titre que les artistes qui sont arrivés après Michel-Ange ou Léonard de Vinci. Être peintre à ce moment-là, c’est se retrouver dans une merde noire, comme moi aujourd’hui. »

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Enitram 8681241, 1984

« J’ai une vision humaniste de l’artiste dans la société : il a inévitablement sa part de responsabilité. »

Artiste engagé dès ses débuts en 1967 aux côtés de Ben, du groupe Supports/Surfaces, Noël Dolla se définit comme athée, forcené, laïque, républicain, « absolument ». L’artiste est dans la société et a une responsabilité vis-à-vis d’elle, à la fois dans ce qu’il peint, ce qu’il écrit et ce qu’il dit. Avec lui, peindre, c’est représenter le monde dans sa version optimiste. Résolument à gauche, il définit sa vision de son propre engagement :

« Je suis engagé comme un petit bourgeois. Je ne prends des risques que dans mon domaine, la pratique artistique. J’écris ce que j’ai envie d’écrire, je dis ce que j’ai envie de dire dans un pays où on peut le faire sans risquer sa vie. Est-ce que j’aurais le courage de dire toutes ces choses dans d’autres circonstances ? Je n’en sais rien. Je suis toujours admiratif des gens qui ont pris le risque de mettre leur vie en péril pour les idées, mais si je ne suis pas d’accord avec celles-ci. La parole n’a de sens que si les actes suivent. Je disais souvent à mes élèves qu’on ne pouvait pas être pucelle et vouloir faire la putain. »

Chauds les marrons aux Buttes-Chaumont, Nuit Blanche 2009

Chauds les marrons aux Buttes-Chaumont, Nuit Blanche 2009

La question de l’engagement est centrale pour l’artiste niçois car elle conditionne non seulement son travail mais aussi sa place dans le monde. « Pour avoir une reconnaissance internationale, on ne peut pas accepter un certain type d’engagement. Mon engagement politique est connu. Il me met dans l’impossibilité d’accepter certaines choses et dans l’obligation d’en refuser d’autres. Je ne joue pas le jeu qu’on aimerait que je noue pour avoir un certain type de reconnaissance. »

Plus loin, cet engagement le différencie en tant qu’artiste, loin du consensus qu’il déplore. « On est en train d’élever au rang de grands artistes des gens qui ne sont que les marionnettes d’un système. Ils produisent des œuvres adéquates au système qui les soutient. »

Quand je l’interroge sur l’absence de soulèvement culturel en France au moment de la crise, une manifestation artistique non un défilé politique, sa première réaction désigne la particularité de la France. « Comment l’ensemble d’une nation peut faire exister ses artistes ? La France fait beaucoup pour ses artistes, mais comme tout système, ce soutien est problématique depuis 30 ans. Par exemple, la vision de Sarkozy sur le monde était celle des anglo-saxons, celles des économistes de type Milton Friedman. C’est cette idéologie de cette oligarchie qui domine le monde. Pour dominer, elle a besoin de monstres sacrés que sont les artistes. Les Etats-Unis ont réinventé leurs artistes pendant les années 1950, cela a été un vrai travail de fond. De notre côté, nous avons perdu le leadership qui s’était créé au fil des siècles. »

Fumer n'empêche pas mourir à (Guantanamo), 2008

Fumer n’empêche pas mourir à (Guantanamo), 2008

« Je suis pour l’Etat, ce que certains appelleraient ‘l’Etat-providence’, pour que les gens soient soignés tous, éduqués tous. »

Pour Noël Dolla, les soins, l’éducation et donc l’art et la culture ne doivent pas être libérales. « L’Etat, c’est nous. Ce que fait l’Etat pour les autres hommes, c’est toujours fait pour les hommes. C’est bien fait car ce sont les citoyens qui paient. C’est fait pour que plus personne n’ait faim, froid ou peur. Malheureusement, lorsqu’elles sont libérales, ça peut dérailler. »

Convaincu de l’importance du financement public de l’art, il précise qu’il ne faut pas confondre sa vision avec un art d’Etat.

« Si l’art s’apparente à la publicité ou à une marchandise, c’est là que commence le début du désastre. Les règles qui régissent la société ne sont pas celles qui doivent régir l’art selon moi. Nous sommes dans le passage au tout commerce, à la marchandisation de tout y compris de la pensée. Des gens pensent que je ne sais pas très bien om je vais car il n’y a pas de répétition dans mon travail, ce qui créerait une image de marque. Beaucoup de peintres pratiquent aujourd’hui dans ce sens-là. Ils ont trouvé une bonne forme qu’ils répètent tant qu’elle est efficace du point de vue de la reconnaissance du marché. »

Comme tous les (ré)enchanteurs, il me donne sa définition de la culture française pour conclure notre entretien : « C’est une lecture de notre histoire qui commence en 1789. Depuis le monde va de manière ondulatoire mais sur une droite ascendante. Ascendante, parce qu’au fond je suis un optimiste. »

Noël Dolla représente l’engagement de l’artiste dans toute sa splendeur : un embrasement de l’esprit qui se traduit par ses œuvres, par la transmission de son savoir et par la conscience d’être en équilibre sur le fil du rasoir. Manier cet embrasement est une des qualités de l’artiste comme je l’entends : tenir face à ses convictions dans un monde de réseaux entremêlés, penser son travail dans la société. Je ne dis pas que chaque artiste, chaque œuvre doit être politique. Plutôt, les travaux de l’esprit quels qu’ils soient doivent rester en cohérence avec celui-ci. Comme le disait John Steinbeck, l’embrasement est « une fonction individuelle, mais elle nous unit à la collectivité. Elle est à la fois mère de toute création et elle définit l’homme par rapport aux autres hommes. » Noël Dolla est de ces embrasements qui nous rappelle que audace et culture sont toujours compatibles.

A voir : une interview de Noël Dolla par Documents d’artistes

L’exposition « Léger vent de travers », au MAC/VAL, première retrospective consacrée à Noël Dolla en 2009

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