[Les (Ré)enchanteurs] Explorer les saveurs : Portrait de Caroline Champion

« Le goût a toujours été mon sens le plus développé. L’univers alimentaire est un champ d’exploration passionnant car infini ! Transversal par définition, il ne se laisse pas réduire à une seule discipline. Prenons un verre de vin. Du point de vue du cuisinier, il s’agit avant tout de déterminer avec quel plat il se marie, comment le vin a été fabriqué, par quel producteur, avec quels cépages, sur quel terroir, etc. D’un point de vue économique et commercial, l’essentiel est plutôt de savoir comment le vin a été développé, quel est le coût matière, comment la bouteille va pouvoir être étiquetée… Pour le philosophe, la question commence par l’expérience esthétique que l’on peut avoir avec ce verre de vin, qui ne sera pas visuelle mais temporelle, avec toute la symbolique du vin qui se déploie en arrière-plan. »

Nouvelle (ré)enchanteuse, Caroline Champion utilise toutes les ressources de la culture pour entreprendre et mettre en œuvre sa vision. Elle décloisonne des mondes trop souvent éloignés en créant son propre métier ou encore en élaborant le protocole artistique ExpérimenTable. Elle questionne sans cesse les relations entre le goût, l’art et la société par son activité de recherche. Enfin, et surtout, elle ose laisser libre cours à son imagination.

 Un métier sur mesure : « Exploratrice de saveurs »

Etre exploratrice, cela veut dire « aller voir » sans frontières, sans limite et sans cloisonnement. « On ne sait jamais ce qu’on va trouver et c’est justement le principe. Il faut aller voir… J’ai choisi le terrain des saveurs parce que c’est à mes yeux ce qui rapproche les gens : la table sert de trait d’union entre les humains, l’alimentation est ancrée dans le rituel quotidien de chaque individu. Comme on peut l’envisager de différentes façons, je sais que je ne serai jamais coincée là-dedans. »

Justement, Caroline Champion ne veut pas être « coincée » dans un de ses domaines de compétences ou sujets d’expertise. Après trois années de prépa littéraire, un double master de Lettres et de Philosophie esthétique à la Sorbonne et un MIB Management International à Dauphine, les diplômes ne manquent pas. Entre temps, elle est passée par les cuisines de l’Arpège aux côtés d’Alain Passard et par Fauchon, en tant que manager produit junior. « Je me suis inventée un métier car rien ne correspondait à ce je voulais faire et à ce que je sais faire. La réalité est une. Choisir de l’envisager à travers une fenêtre ne doit pas priver de tout le reste. »

Ce métier se construit tout d’abord avec Convergences Culinaires, sa société de conseil : elle travaille avec des restaurants, épiceries fines et marques de luxe alimentaires pour repositionner leur stratégie et développer leur créativité. Grâce à ses expériences précédentes, elle maîtrise leur langage : « Je sais ce que c’est de travailler en cuisine. Et quand je parle à un cuisinier, je peux utiliser son vocabulaire, je connais les réalités de son métier. Quand je m’adresse à un chef d’entreprise, je parle une autre langue, c’est un autre univers. »

Pour ne pas « faner » dans une activité purement opérationnelle, elle lance son blog Exploratrice de saveurs, avant de publier son premier livre Hors d’œuvre, essai sur les relations entre arts et cuisine (2010). Elle y interroge l’identité du goût, son esthétique. « Il y avait déjà des colloques avec des historiens de l’alimentation, mais personne ne se posait ces questions. Tout le monde parlait d’ « art culinaire », sans s’interroger sur le sens du mot « art ». Quant à la gastronomie, on l’utilise en permanence pour désigner les grands restaurants, alors qu’étymologiquement, c’est la science de l’estomac ! » Revenant sur l’évolution de la notion d’art culinaire, elle a souhaité croisé alimentation et histoire de l’art en retraçant la genèse de « l’art culinaire contemporain. »

ExpérimenTable : « interpeller les gens, investir l’espace public »

« ‘ExpérimenTable’ est une performance destinée à ouvrir un espace de parole au cœur de la ville, à partir d’un moment culturellement fort : le repas.

Le principe :

– réunir trois ingrédients, soit une table, un invité, et un lieu ;

– voir ce qui se passe. » (Début du Manifeste ExpérimenTable, disponible ici).

L’expérience commence lorsque son 20m2 ne lui permet d’accueillir ses amis pour fêter ses 25 ans. Elle décide donc de convier tout le monde au pied de la pyramide du Louvre, « à l’endroit où il y a presque un blanc sonore. Le dîner a pris une tournure imprévisible. L’environnement était plus qu’un décor, il agissait directement sur les invités ». De là naît ExpérimenTable, « toujours pirate, cela fonctionne un peu comme un pop-up. Les gens qui sont là ne sont pas venus pour ça. » Chaque ExpérimenTable a son message, ses recettes et son lieu évidemment. Caroline Champion est notamment passée par SLICK 2009 au 104 (‘Le goût de l’art’), l’exposition de Patrick Guns sur le dernier repas de condamnés à mort (‘Memento Mori’), la ligne 6 du métro de Paris (‘Passages’).

Plus ExpérimenTable grandit, plus l’expérience se transforme, se complète. Caroline Champion détaille « La deuxième moitié de l’orange », performance réalisée au Carré d’Art de Nî

mes, à l’occasion du mois du film documentaire. « C’était une performance destinée à interpeler le public sur les spécificités du documentaire culinaire, ses contraintes et la relation particulière qu’il peut instaurer entre l’œil, le goût, l’odorat et l’imaginaire. Quel goût ont les images ? Voilà la question que j’ai voulu poser, à travers un documentaire réalisé en direct avec le public. Je suis partie des agrumes produits par la famille Bachès, près de Perpignan. Ils cultivent plus de 400 variétés ! Si visuellement ces agrumes sont fantastiques, peu de gens les ont déjà goûtés. Il y avait donc un travail intéressant à faire sur le décalage entre l’image, la vue et le goût. Prenez par exemple la main de Bouddha (image ci-contre) : la vue ne rend pas compte du goûtL’odeur et l’imaginaire fonctionnent comme pont entre les deux.»

L’ExpérimenTable alterne ainsi entre des images projetées, des odeurs d’agrumes, et une dégustation … réalisée dans le noir. Avec en trame de fond des montages sonores réalisé avec le nom des agrumes et des sonnets comme Dansez l’Orange du poète Rilke, « parce que l’imaginaire des mots joue un rôle majeur dans l’expérience du goût. »

Enfin, parce qu’il s’agit de décrypter le processus du film documentaire, l’ExpérimenTable est diffusé en direct sur internet et en duplex, ouvrant l’ExpérimenTable à distance, pour des spectateurs qui ne disposaient alors que des images. « Le documentaire initial était donc prolongé, par un dispositif de mise en abyme. »

 

« Trêve de sémantique élastique ! »

Pour Caroline Champion, la culture française n’est pas qu’une. « Si je devais la décrire par une métaphore, ce serait plutôt une musique qui se développe dans le temps, avec différentes harmoniques qui se combinent par moment, pour former un tout dont l’unité n’annule pas la spécificité de chaque strate. Un peu comme une sonate. Une sonate particulièrement savoureuse. »

Cette métaphore éclaire la vision de Caroline. Son livre Hors d’œuvre s’est dressé contre la « sémantique élastique » attachée à l’art. « Il faut arrêter de brandir le mot « art » comme un fétiche. Quand on me parle d’art culinaire, je veux une définition simple et claire. Quand on parle du travail d’un peintre, d’un musicien ou d’un sculpteur, les choses sont claires. Mais quand on évoque celui d’un ‘artiste’, on ne voit plus du tout ce à quoi on fait référence. C’est comme si le mot « art » ne servait qu’à anoblir l’objet, la cuisine en particulier. »

En croisant ses compétences, sa passion, ses intérêts pour les arts, la mode, la cuisine, Caroline Champion montre que la culture française doit laisser tomber ses barrières, se surpasser sans craindre le jugement. « Si un jour un ExpérimenTable ne fonctionne pas, ce n’est pas un problème : ça fait partie de l’expérience. Il y a donc nécessairement quelque chose à en tirer. » Une André Breton moderne qui nous rappelle Le Manifeste du Surréalisme : « Pourquoi n’attendrais-je pas de l’indice du rêve plus que je n’attends d’un degré de conscience chaque jour plus élevé ? »

Crédits photo : Caroline Champion

Camille Delache

2 réflexions sur “[Les (Ré)enchanteurs] Explorer les saveurs : Portrait de Caroline Champion

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