[Opération] Francophonie – Portrait de Marc Beaufrère par Damien Soupart

Portrait de Marc Beaufrère, créateur de l’un des rares blogs français sur la réalité francophone et l’actualité de cette idée: « Le français en partage »[1]

Pourquoi la francophonie ?

Le parcours de Marc Beaufrère est intéressant à plus d’un titre. C’est pourquoi nous allons brièvement l’expliciter. Né en 1980, il a passé son baccalauréat avant de faire des études d’anglais. Il a ensuite poursuivi par une licence à l’Université de Galway en Irlande. Ce propos liminaire permet de battre en brèche une critique récurrente que l’on adresse souvent à l’endroit des tenants de l’idée francophone : celle suivant laquelle les francophones sont rétifs à toute autre langue, a fortiori à celle de « Shakespeare ».

L’intérêt de Marc pour la francophonie et, plus particulièrement pour la langue française, remonte à son enfance. Sans que l’on puisse parler d’élément fondateur, c’est à l’occasion d’un échange linguistique (6 mois en Irlande et inversement) avec un petit irlandais à l’âge de 10 ans que Marc découvre une autre langue, une autre culture et une singularité linguistique qui ne cessera de le questionner depuis. Lors de ce même échange, il se frotte à « l’Encyclopaedia Britannica », volumes de sciences et d’universalité qui alimentent la réflexion de Marc quant à la dynamique de l’Histoire, et par-là même de celle des aires linguistiques.

En effet, il découvre, « indigné », l’Histoire linguistique de l’Irlande. Comme il le raconte, « malgré le fait que les Irlandais soient indépendants depuis 1922, qu’ils souhaitent réapprendre leur langue (le gaélique, langue celte), malgré toute cette bonne volonté, le nombre de locuteurs du gaélique ne cessent de décliner depuis la date de leur indépendance ». Il en déduit alors que « la volonté ne suffit pas ». Comme il le rapporte aujourd’hui, « il existe des dynamiques qui demandent une énergie et une réflexion considérables pour être inversées ». Implicitement, si on ramène ce propos à la situation actuelle de la francophonie, qui plus est à la situation de la francophonie en France, « cela remet en cause notre confort et notre apparente réussite ».

Ensuite, lorsqu’il arrive à l’Université en Irlande, il constate non sans amertume l’étrange hiérarchie tacite entre « la musique anglaise », souvent décrite comme « cool » et « branchée » alors que l’image de la chanson française est plutôt définie comme « ringarde ». « Cette réalité dont il n’avait jamais pris conscience auparavant » se traduit chez Marc par une sorte d’intuition qui explique l’existence de ce blog aujourd’hui : en dehors des attributs censément neutres donnés à telle ou telle langue, il y voit « une sorte de colonisation douce et acceptée », une sorte de servitude volontaire pourrait-on dire, qui représente « une injustice de l’Histoire » qu’il souhaite continuer à interroger.

Enfin, le contenu du cursus universitaire de Marc (étymologie, linguistique et psychanalyse) lui fait prendre conscience « des mécanismes de construction des mots et de leurs origines ». Cette formation lui permet de déceler au quotidien l’influence que peut avoir une culture ou une langue sur d’autres langues, à un moment ou à un autre de l’Histoire.

Toutes ces inspirations, Marc a voulu les exprimer, les formaliser et les diffuser au travers de son « cyber-carnet », dont nous allons à présent parler.

 

Pourquoi ce blog ?

Comme le lui a inspiré sa formation universitaire, Marc « essaie de remonter le fil des causes et des conséquences qui ont amené à ce niveau d’influence d’une langue sur une autre en France ». Pour « comprendre quelles décisions (conscientes ou subies) ont été prises à un moment de notre histoire afin de les mettre en évidence, en vue de les désamorcer ».

Le blog recouvre donc deux objectifs principaux : un davantage théorique et un pratique. L’objectif théorique est un travail lent et profond, consistant à fournir un corpus de textes, de références et de données irréfutables. Cet ouvrage du temps long permettrait à une personne qui serait aux manettes de la France, qui voudrait arrêter « l’anglicisation sans comment savoir s’y prendre », de disposer d’un honnête « mode d’emploi » pour amorcer un début d’action. Ce « cyber-carnet » sert ainsi à fournir les outils théoriques pour comprendre la réalité telle qu’elle est, tout en n’omettant pas de proposer des solutions opérationnelles.

L’objectif pratique est un réel travail de convaincu. Il consiste à réveiller ce qu’il appelle « les francopessimistes » qu’il définit comme « des personnes apriori favorables à l’idée francophone mais qui, du fait du discours ambiant, baissent les bras, pour devenir des francopessimistes ». Bref, des victimes du « terrorisme intellectuel » pourrait-on dire… Ainsi, en sus du travail théorique, Marc conçoit également son blog comme un outil solide de conviction, permettant d’ouvrir la discussion et d’accoucher d’une vérité qui est parfois malmenée. Cette vérité, c’est celle de toute soumission tacite : on a conscience de l’hégémonie de l’anglais mais « on ne sait pas comment faire » pour inverser la tendance et au final, accepter passivement cette domination.

 

Que représente la langue française pour vous ?

« La langue française n’est pas pour moi un fétiche. Je ne m’intéresse pas au fait que cette langue puisse être plus belle ou plus précise qu’une autre. Ce sont des arguments secondaires à mes yeux. Pour moi, le seul véritable intérêt que représente la langue française, c’est le fait que ce soit ma langue et celle de la communauté à laquelle j’appartiens, la langue des Français. Du fait de son nombre de locuteurs, des dynamiques en place et de son histoire, j’estime que nous devons défendre et valoriser notre langue et notre culture. »

 

Si vous aviez la possibilité d’engager trois actions ciblées en faveur de la francophonie, quelles seraient-elles ?

La première consisterait à développer davantage l’étude de la francophonie. Construire un cursus universitaire sur l’Histoire et la Géographie du monde francophone plutôt qu’un enseignement (où figure simplement l’idée francophone) centré sur la seule France. Actuellement, « les Français sont très peu au courant de ce qui se passe dans les autres pays francophones ». Afin de toucher nos élites de demain, l’on pourrait même « imaginer un petit module à l’ENA et à Polytechnique pour développer et transmettre les enjeux et les réflexions » quant à cette idée francophone.

D’ordre plus pratique, Marc, comme seconde mesure, choisirait de « franciser notre environnement ». Notamment dans le domaine des publicités et du nom des enseignes de magasins. La réalité est aujourd’hui la suivante : la publicité donne énormément de visibilité à la langue anglaise qui nous suggère par là-même son omniprésence et son caractère ubiquiste. Le développement pratique de cette mesure est présent sur son blog.

Enfin, une chaîne du service public à la télévision devrait obligatoirement tenir informée la population des enjeux de la francophonie. Comme le rappelle de façon très juste Marc, « les choses dont on ne parle pas n’existent pas ». Conscient du déclin de la télévision comme médium universel (et universalisant ?), Marc pense que la transcription automatique des données officielles de la francophonie (telles que rapportées par les rapports de l’OIF), sur Wikipédia par exemple, ont également beaucoup d’influence. Ces informations sont ensuite reprises et diffusées à plus de personnes, ce qui a pour résultat de « changer les perceptions et de corriger les idées reçues ». « C’est ainsi une forme de correction à la source, d’un combat contre la désinformation ». Un exemple ? « Il y a trois ans, il était presqu’impossible de savoir le nombre de locuteurs francophones dans le monde ». Aujourd’hui, la mesure a été faite, les outils existent et le résultat commence à irriguer le débat public, notamment par sa forte dimension africaine.

 

Pour la « Baguette culturelle », qu’est-ce que pour vous la culture française ?

« La culture française, c’est pour moi toutes les œuvres, les récits qui sont proposés pour nous expliquer, nous faire comprendre, nous relier et nous rassembler. C’est le ciment de notre communauté Si beaucoup de personnes vivent à l’heure américaine, c’est aussi parce qu’on laisse aux Américains le soin de raconter le monde à notre place, même si des changements sont à l’œuvre. Il n’est donc pas étonnant que beaucoup de groupes veulent chanter en anglais, c’est une des seules façons (je caricature) d’être écouté en France ».

 

Damien Soupart


Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s