Quel sens donner à l’annonce du Gabon ? [Francophonie] par Damien Soupart

Instaurer la langue anglaise dès la fin de l’école primaire, c’est la décision souveraine qu’a prise la République Gabonaise.

Décision honorable et respectable si l’on s’en tient à une lecture nationale minimaliste.

Décision davantage symbolique à l’aune de la tenue du Sommet de la Francophonie à Kinshasa.

Décision qui interloque lorsque l’on se penche sur les motivations de celle-ci.

Il se dresse en creux de cette décision un constat d’échec de l’action francophone. Comment expliquer cette décision de la part du Gabon ? Une justification économique d’abord. Comme le dit Ali Bongo lui-même : « le Gabon veut se développer et s’offrir les meilleures opportunités. Quand vous sortez de l’espace francophone, si vous ne savez pas l’anglais vous êtes quasiment handicapés ». Une justification scientifique ensuite : « Les scientifiques français font des publications en anglais et dans la plupart des conférences internationales les diplômés français interviennent en anglais alors que les Africains sont devenus pratiquement les seuls à intervenir en français. Si les Français eux-mêmes vont vers l’anglais, pourquoi voudriez-vous que le Gabon se l’interdise? ».

D’aucuns ont beau répéter des contre-exemples censément valables, tels les cas de Michelin ou de Bombardier, réussites économiques mondiales où l’on parle toujours français au sein de l’entreprise. Pourtant, ces contre-exemples ne restent que de belles exceptions qui confirment une règle tacite : « langue anglaise = recherche scientifique = réussite économique ».

Ensuite, remarquons que le précédent pays à avoir pris de telles mesures est le Rwanda. Soit, au final, deux pays anciennement proches de la France. Dès lors, la République Française ne devrait-elle pas clarifier sa position vis-à-vis de la notion de francophonie ? Alors que de plus en plus d’observateurs parlent du XXIème siècle comme du siècle de l’Afrique, que les besoins de financements se font croissants pour des projets de développement conséquents, la France continue à envisager la Francophonie d’un point de vue uniquement culturel et linguistique. On y parle également de valeurs. Mme la Ministre de la Francophonie partageait dernièrement sur Twitter : « Je veux élargir le Ministère de la Francophonie à la défense des droits des femmes partout où ils sont bafoués ». Vaste programme mais qui ne répond guère aux enjeux francophones. La France ne s’est pas exprimée sur le sujet du Gabon alors que le Québec, par l’intermédiaire de son Ministre des relations internationales, s’est « inquiété » de cette décision.

Qu’est-ce donc qu’une politique qui ne répond pas aux aspirations des peuples, comme cela semble être le cas aujourd’hui ? Au-delà de la manifeste erreur d’appréciation historique, c’est une dynamique intentionnellement bonne qui risque de se briser sur l’écueil de la réalité, tout en empêchant indirectement d’autres saines dynamiques d’éclore. Un réel gâchis.

 

Se pose enfin la question des outils francophones. Sont-ils réellement calibrés pour les missions que doit mener l’OIF ? La récente décision du Gabon pose à nouveau avec acuité cette question. La France, premier contributeur francophone, finalement présente au Sommet de Kinshasa par l’intermédiaire du plus haut personnage de l’Etat, sera-t-elle suffisamment inspirée pour oser poser les jalons d’une réflexion approfondie sur les missions de la francophonie et s’enquérir des attentes des pays adhérents vis-à-vis de cet objet politique non identifié qu’est l’OIF ?

Damien Soupart

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Francophonie – Portrait d’Yves Montenay par Damien Soupart

Damien Soupart a rencontré Yves Montenay, esprit francophone encyclopédique, ancien cadre d’entreprise, professeur, écrivain

Pourquoi la francophonie ?

Pour répondre à cette question, Yves Montenay est fort ennuyé. En effet, pour lui, la francophonie est une évidence qu’il a rencontrée dès le plus jeune âge. Il la résume grâce à la métaphore suivante : « je suis tombé dedans lorsque j’étais petit ». A l’instar d’Obélix, Yves Montenay s’intéresse très tôt, mais de façon indirecte, à l’étymologie et à la géographie. De cette association de matières censément iconoclaste, il en ressortira des « bizarreries toponymiques », comme lorsqu’il découvre sur une ancienne carte de l’Océan Atlantique une île dont les villes répondent à la fois à des consonances anglophones, francophones et hispanisantes (Trinité-et-Tobago).

De ces expériences, Yves Montenay en tire un credo, celui de toujours questionner ce qui l’entoure et de ne jamais prendre pour acquis quelque chose qui est constamment présenté comme tel. Fort de cette conviction, Yves Montenay ne cessera plus désormais de se questionner au sein de ces divers domaines d’activités sur l’idée francophone, activité qu’il continue encore aujourd’hui[1].

Quelle traduction de cet engagement ?

Du fait du parcours bigarré d’Yves Montenay, la traduction de son credo a été multiple. Initialement ingénieur (diplômé de Centrale), il va évoluer dans le monde économique avant de le quitter pour se tourner vers le monde universitaire. Il avait envie d’écrire une thèse. A ce moment de sa vie, il réfléchit beaucoup quant au domaine dans lequel il souhaiterait mener des recherches. Il voulait être original, servir d’aiguillon et produire des résultats originaux. C’est alors qu’il choisit de relier la thématique de la francophonie à celle des pays arabes, et plus particulièrement de sa démographie. Dès les années 1980, il met à nue la transition démographique en cours dans les pays arabes et francophones. Déjà avec Youssef Courbage, mais une vingtaine d’années avant Emmanuel Todd, Yves Montenay soutient cette idée et fait émerger par là-même la notion de démographie politique, discipline peu connue et peu enseignée, absente des cercles de réflexion français et francophones. Encore aujourd’hui.

Il soutient également cette idée francophone auprès des jeunes générations, par l’intermédiaire des cours qu’il a pu délivrer (Sciences Po Paris), qu’il délivre (ESCP-EAP depuis 1993) et les cours/formations permanents ou conférences ponctuelles qu’il est amené à produire régulièrement.

Enfin, il a créé une Organisation Non Gouvernementale, l’Institut de la Culture, de l’Economie et de la Géopolitique (ICEG[2]) avec pour objectif « d’expliquer le Sud au Nord et le Nord au Sud », notamment par le biais de la francophonie et cette notion de « francosphère », encore peu théorisée mais qui ne demande qu’à l’être.

En 2005, vous aviez publié un ouvrage intitulé « La langue française à la mondialisation »[3]. Le constat peu optimiste que vous dressiez à l’époque est-il toujours véridique aujourd’hui ?

A cette question, Yves Montenay ne peut que confirmer la trajectoire peu rassurante que semblent suivre les autorités en charge de la francophonie. Malgré une réalité démographique, notamment en Afrique, qui nous est souvent présentée comme positive et rassurante, le questionnement des faits donne des résultats beaucoup plus nuancés. S’il est vrai que la démographie de l’Afrique francophone est forte, que la proportion de francophones dans le monde devrait mécaniquement augmenter, cela présuppose des postulats qui sont loin d’être fondés sur le temps long. En effet, vingt ans après la chute du Mur, nous sommes en pleine reconfiguration du jeu mondial et les nouvelles/multiples stratégies des puissances post Guerre Froide, des pays dits émergents, n’ont pas encore produits leurs effets, notamment dans le domaine linguistique. La conception fixiste et rigide des autorités francophones quant au maintien d’une appétence pour la langue française en dépit des évolutions politico-économiques et géostratégiques est d’un optimisme forcené.

D’autant que la France, qui devrait supposément être le catalyseur d’une politique active en faveur de la sphère francophone, n’est toujours pas sensibilisée à la thématique de la francophonie et à ses enjeux afférents. Yves Montenay distingue, depuis la parution de son livre, deux évolutions majeures qui doivent nous interpeller :

Au niveau des élites, celles-ci ne se rendent pas compte de la coupure sociale qui est en train de prendre forme. Cette nouvelle fissure est due à la pratique non contrôlée de la langue anglaise. Elle devient de plus en plus « un nouveau moyen de différenciation sociale », créant de nouvelles frustrations et de nouvelles hiérarchies sociales, se surajoutant à celle déjà existantes.

Au niveau de la société civile et des associations de défense de la langue française, Yves Montenay rappelle que cette force éclatée trouve de plus en plus de limites à son action du fait de leurs propres conceptions et de leur faible ouverture au monde du XXIème siècle. Deux limites majeures : « chacun mène sa goutte d’eau » comme le dit joliment Yves Montenay. Il y a un tel éclatement des structures associatives en France sur cette thématique que celle-ci dessert in fine la cause francophone initiale.

La seconde raison tient à leur méconnaissance du monde économique. Les associations vivent en partie des subventions publiques, et se frottent très peu aux réalités dures et concurrentielles de notre mondialisation. Dès lors, une incompréhension se fait jour entre ces deux mondes. De cette incompréhension naît une relative imperméabilité des idées défendues par ces associations vis-à-vis du monde économique dans sa globalité.

 

Si vous aviez la possibilité d’engager trois actions ciblées en faveur de la francophonie, quelles seraient-elles ?

« Ces actions seraient nécessairement complémentaires et devraient avoir lieu dans trois lieux distincts ». En premier lieu, Yves Montenay souhaite engager une action vis-à-vis des entreprises, afin qu’elles intègrent « un réflexe francophone ». Elles devraient être incitées à privilégier une politique active de recrutement francophone. Enfin, elles devraient se pencher sur le coût de l’anglais comme langue unique en Europe, comme avait tenté de le faire le Rapport Grin[4] (2005).

En second lieu, une action devrait être engagée dans le domaine de la culture. Se doter des moyens, surtout humains, pour promouvoir la culture francophone dans chacun des pays qui se montre intéressé. Des pays sont aujourd’hui très francophiles sans que « l’offre » francophone ne soit formalisée et déployée, à la hauteur des espérances du pays tiers.

En dernier lieu, les actions précédemment évoquées ne pourront avoir de la consistance sans un franc soutien politique. L’OIF ne semble pas conçue pour amener cette impulsion et cette vision stratégie qui manquent tant à la francophonie. Elle est davantage un forum de discussions qu’une instance décisionnelle.

Damien Soupart

[Opération] Francophonie – Portrait de Marc Beaufrère par Damien Soupart

Portrait de Marc Beaufrère, créateur de l’un des rares blogs français sur la réalité francophone et l’actualité de cette idée: « Le français en partage »[1]

Pourquoi la francophonie ?

Le parcours de Marc Beaufrère est intéressant à plus d’un titre. C’est pourquoi nous allons brièvement l’expliciter. Né en 1980, il a passé son baccalauréat avant de faire des études d’anglais. Il a ensuite poursuivi par une licence à l’Université de Galway en Irlande. Ce propos liminaire permet de battre en brèche une critique récurrente que l’on adresse souvent à l’endroit des tenants de l’idée francophone : celle suivant laquelle les francophones sont rétifs à toute autre langue, a fortiori à celle de « Shakespeare ».

L’intérêt de Marc pour la francophonie et, plus particulièrement pour la langue française, remonte à son enfance. Sans que l’on puisse parler d’élément fondateur, c’est à l’occasion d’un échange linguistique (6 mois en Irlande et inversement) avec un petit irlandais à l’âge de 10 ans que Marc découvre une autre langue, une autre culture et une singularité linguistique qui ne cessera de le questionner depuis. Lors de ce même échange, il se frotte à « l’Encyclopaedia Britannica », volumes de sciences et d’universalité qui alimentent la réflexion de Marc quant à la dynamique de l’Histoire, et par-là même de celle des aires linguistiques.

En effet, il découvre, « indigné », l’Histoire linguistique de l’Irlande. Comme il le raconte, « malgré le fait que les Irlandais soient indépendants depuis 1922, qu’ils souhaitent réapprendre leur langue (le gaélique, langue celte), malgré toute cette bonne volonté, le nombre de locuteurs du gaélique ne cessent de décliner depuis la date de leur indépendance ». Il en déduit alors que « la volonté ne suffit pas ». Comme il le rapporte aujourd’hui, « il existe des dynamiques qui demandent une énergie et une réflexion considérables pour être inversées ». Implicitement, si on ramène ce propos à la situation actuelle de la francophonie, qui plus est à la situation de la francophonie en France, « cela remet en cause notre confort et notre apparente réussite ».

Ensuite, lorsqu’il arrive à l’Université en Irlande, il constate non sans amertume l’étrange hiérarchie tacite entre « la musique anglaise », souvent décrite comme « cool » et « branchée » alors que l’image de la chanson française est plutôt définie comme « ringarde ». « Cette réalité dont il n’avait jamais pris conscience auparavant » se traduit chez Marc par une sorte d’intuition qui explique l’existence de ce blog aujourd’hui : en dehors des attributs censément neutres donnés à telle ou telle langue, il y voit « une sorte de colonisation douce et acceptée », une sorte de servitude volontaire pourrait-on dire, qui représente « une injustice de l’Histoire » qu’il souhaite continuer à interroger.

Enfin, le contenu du cursus universitaire de Marc (étymologie, linguistique et psychanalyse) lui fait prendre conscience « des mécanismes de construction des mots et de leurs origines ». Cette formation lui permet de déceler au quotidien l’influence que peut avoir une culture ou une langue sur d’autres langues, à un moment ou à un autre de l’Histoire.

Toutes ces inspirations, Marc a voulu les exprimer, les formaliser et les diffuser au travers de son « cyber-carnet », dont nous allons à présent parler.

 

Pourquoi ce blog ?

Comme le lui a inspiré sa formation universitaire, Marc « essaie de remonter le fil des causes et des conséquences qui ont amené à ce niveau d’influence d’une langue sur une autre en France ». Pour « comprendre quelles décisions (conscientes ou subies) ont été prises à un moment de notre histoire afin de les mettre en évidence, en vue de les désamorcer ».

Le blog recouvre donc deux objectifs principaux : un davantage théorique et un pratique. L’objectif théorique est un travail lent et profond, consistant à fournir un corpus de textes, de références et de données irréfutables. Cet ouvrage du temps long permettrait à une personne qui serait aux manettes de la France, qui voudrait arrêter « l’anglicisation sans comment savoir s’y prendre », de disposer d’un honnête « mode d’emploi » pour amorcer un début d’action. Ce « cyber-carnet » sert ainsi à fournir les outils théoriques pour comprendre la réalité telle qu’elle est, tout en n’omettant pas de proposer des solutions opérationnelles.

L’objectif pratique est un réel travail de convaincu. Il consiste à réveiller ce qu’il appelle « les francopessimistes » qu’il définit comme « des personnes apriori favorables à l’idée francophone mais qui, du fait du discours ambiant, baissent les bras, pour devenir des francopessimistes ». Bref, des victimes du « terrorisme intellectuel » pourrait-on dire… Ainsi, en sus du travail théorique, Marc conçoit également son blog comme un outil solide de conviction, permettant d’ouvrir la discussion et d’accoucher d’une vérité qui est parfois malmenée. Cette vérité, c’est celle de toute soumission tacite : on a conscience de l’hégémonie de l’anglais mais « on ne sait pas comment faire » pour inverser la tendance et au final, accepter passivement cette domination.

 

Que représente la langue française pour vous ?

« La langue française n’est pas pour moi un fétiche. Je ne m’intéresse pas au fait que cette langue puisse être plus belle ou plus précise qu’une autre. Ce sont des arguments secondaires à mes yeux. Pour moi, le seul véritable intérêt que représente la langue française, c’est le fait que ce soit ma langue et celle de la communauté à laquelle j’appartiens, la langue des Français. Du fait de son nombre de locuteurs, des dynamiques en place et de son histoire, j’estime que nous devons défendre et valoriser notre langue et notre culture. »

 

Si vous aviez la possibilité d’engager trois actions ciblées en faveur de la francophonie, quelles seraient-elles ?

La première consisterait à développer davantage l’étude de la francophonie. Construire un cursus universitaire sur l’Histoire et la Géographie du monde francophone plutôt qu’un enseignement (où figure simplement l’idée francophone) centré sur la seule France. Actuellement, « les Français sont très peu au courant de ce qui se passe dans les autres pays francophones ». Afin de toucher nos élites de demain, l’on pourrait même « imaginer un petit module à l’ENA et à Polytechnique pour développer et transmettre les enjeux et les réflexions » quant à cette idée francophone.

D’ordre plus pratique, Marc, comme seconde mesure, choisirait de « franciser notre environnement ». Notamment dans le domaine des publicités et du nom des enseignes de magasins. La réalité est aujourd’hui la suivante : la publicité donne énormément de visibilité à la langue anglaise qui nous suggère par là-même son omniprésence et son caractère ubiquiste. Le développement pratique de cette mesure est présent sur son blog.

Enfin, une chaîne du service public à la télévision devrait obligatoirement tenir informée la population des enjeux de la francophonie. Comme le rappelle de façon très juste Marc, « les choses dont on ne parle pas n’existent pas ». Conscient du déclin de la télévision comme médium universel (et universalisant ?), Marc pense que la transcription automatique des données officielles de la francophonie (telles que rapportées par les rapports de l’OIF), sur Wikipédia par exemple, ont également beaucoup d’influence. Ces informations sont ensuite reprises et diffusées à plus de personnes, ce qui a pour résultat de « changer les perceptions et de corriger les idées reçues ». « C’est ainsi une forme de correction à la source, d’un combat contre la désinformation ». Un exemple ? « Il y a trois ans, il était presqu’impossible de savoir le nombre de locuteurs francophones dans le monde ». Aujourd’hui, la mesure a été faite, les outils existent et le résultat commence à irriguer le débat public, notamment par sa forte dimension africaine.

 

Pour la « Baguette culturelle », qu’est-ce que pour vous la culture française ?

« La culture française, c’est pour moi toutes les œuvres, les récits qui sont proposés pour nous expliquer, nous faire comprendre, nous relier et nous rassembler. C’est le ciment de notre communauté Si beaucoup de personnes vivent à l’heure américaine, c’est aussi parce qu’on laisse aux Américains le soin de raconter le monde à notre place, même si des changements sont à l’œuvre. Il n’est donc pas étonnant que beaucoup de groupes veulent chanter en anglais, c’est une des seules façons (je caricature) d’être écouté en France ».

 

Damien Soupart


Les (Ré)enchanteurs de la francophonie : l’édito de Damien Soupart

« Les (ré)enchanteurs de la francophonie » ne sont pas tous aussi jeunes que ceux présents dans les chroniques de Camille. Le contexte est en effet différent : la francophonie est historiquement une idée promue et soutenue par des personnes qui ont avant tout œuvré dans les années 1970-80-90 en faveur de l’aspect institutionnel de la francophonie, la Francophonie. Certains voulaient même faire de l’OIF une « ONU-bis ».

Pourtant, c’était méconnaître la quintessence même de l’idée francophone, qui consiste à rapprocher des personnes d’horizons divers autour d’une même langue et d’un sentiment commun, celui qui conduit à croire que l’avenir est au multilinguisme.

Si la francophonie est aussi peu connue en France aujourd’hui, si personne ne sait que le 20 mars est la Journée Internationale de la Francophonie, c’est en grande partie à cause de la claire mécompréhension de nos gouvernants quant à cette idée. Ne rentrant pas dans les critères habituels, brisant les frontières institutionnelles classiques, la francophonie est telle la construction européenne, un Objet Politique Non Identifié. Bien plus encore, je serais tenté de dire que la francophonie est un Objet Sociétal Non Identifié. D’un genre particulier, en germes d’un paradigme iconoclaste pour ce XXIème siècle sans horizon, la francophonie pourrait faire partie de la recette sociétale de notre époque en construction.

La seule condition à ce que ce nouveau paradigme prenne forme, enrichi et renforcé par la contribution de chacun : que nos dirigeants prennent du recul et réfléchissent à la notion même de francophonie. A fortiori en France. Des réalités que cette belle idée recouvre, ou devrait recouvrir. Qu’ils prennent le temps de se comparer aux autres grandes aires linguistiques. Qu’ils y trouvent des similarités. Des dynamiques. Des trajectoires. Qu’ils prennent conscience de la chance et de la puissance de cette idée, issue du passé mais capable d’avenir.

C’est pour cette raison que les deux entretiens ont été réalisés avec des personnes de générations différentes. Afin de montrer que la francophonie est une idée riche, à consonance mondiale, permettant d’irriguer chaque génération de sa faconde.

Damien Soupart