[Opération] Evaluer les politiques culturelles – Portrait de Naomi Peres

Entretien réalisé le 10 septembre 2012. Les propos tenus dans cet entretien n’engagent que Naomi Peres, qui parle en son nom et non au nom du ministère de la Culture et de la Communication.

Diplômée de Polytechnique puis d’HEC, Naomi Peres est aujourd’hui directrice de cabinet de Guillaume Boudy, secrétaire général du ministère de la Culture et de la Communication. « Si on m’avait dit il y a cinq ans que je travaillerai au ministère de la Culture, je ne l’aurais pas cru. » Aujourd’hui, elle a une vision bien établie sur les moyens d’améliorer l’administration de la culture : « il faut trouver les moyens d’évaluer notre action pour éviter de faire des choses qui n’ont peu d’impact et pour rendre des comptes aux citoyens. »

Malheureusement, pour certains, vouloir évaluer questionne la légitimité de leur action. Mais si Naomi Peres fait aujourd’hui partie des (Ré)enchanteurs, c’est parce que cette vision s’intègre dans l’intérêt général et le service public. En évaluant la culture – pas uniquement avec des chiffres – nous pourrions connaître ses retombées économiques, ses effets de levier ou encore le nombre d’emplois créés grâce à elle. « Sans référentiel largement appliqué, comment aider le monde de la culture à remplir sa mission ? »

« Convaincue que la culture est plus que ce que l’on croit »

Naomi Peres est arrivée à la culture par la culture scientifique. « J’ai l’impression d’avoir eu une énorme chance de faire ces études et d’avoir les clés nécessaires pour comprendre le monde. Comment donner cette chance à d’autres ? Le savoir et la culture en général, scientifiques en particulier, permettent de ne pas se laisser manipuler, de ne pas avoir peur de l’autre ou de l’avenir. Si on expliquait à tout le monde comment un homme est biologiquement constitué, plus personne ne serait raciste… »

A ce constat s’ajoutent les difficultés de l’enseignement scientifique : « L’enseignement scientifique est très technique, très peu contextualisé. Personne ne t’explique comment les penseurs ont fait toutes les grandes découvertes, comment elles ont modifié le monde à l’époque, ni que les grands scientifiques étaient avant tout des sachants généralistes, souvent philosophes. » En sortant d’HEC, ses convictions la mènent à la Cité des sciences, où elle travaille comme chargée de mission pour Guillaume Boudy, alors directeur général.

C’est lui qui la prend sous son aile et lui ouvre les portes du ministère de la Culture lorsqu’il est nommé Secrétaire général du ministère en 2008. « J’ai attrapé tardivement le virus du secteur public. » C’est de celui-ci que viennent les convictions de la jeune femme. « Personnellement, mon expérience au ministère m’a transformée : les sujets, les gens que j’ai rencontrés et l’ouverture d’esprit. » « Grâce à mon engagement dans le secteur public, je n’ai pas eu de crise de sens comme ont pu l’avoir certains de mes camarades d’école. Je sais au service de quoi je mets mon expérience et ma formation. »

Evaluer les politiques culturelles : une nécessité pour avancer

« La culture n’est pas une marchandise comme les autres c’est vrai, mais c’en est une quand même. » Naomi Peres déplore l’absence de données consolidées sur l’effet de levier culture ou même de comparaison entre les financements de l’Etat et ceux des collectivités. « Et pourtant, nous avons le meilleur service de statistiques culturelles en Europe : le Département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS). » Même si l’impact d’une politique culturelle est difficile à quantifier, cela ne veut pas dire qu’elle est ni « critérisable » ni « objectivable ». Elle rappelle l’exemple de l’échelle de Richter : les critères ne sont pas établis avec des données chiffrées mais avec des symptômes observables – une rivière qui sort de son lit, des murs qui tremblent.

« J’ai un idéal de responsabilité et de transparence par rapport à l’argent qui nous est confié. Quand quelqu’un dit en réunion « 30 000 € c’est une petite somme », cela me rend folle ! Cela représente la somme de l’impôt sur le revenu que chacune des personnes dans la salle doit payer ! Je ne doute pas que les gens fassent des choses formidables, il faut juste le montrer. Surtout lorsqu’il s’agit de l’argent du contribuable. »

Au fil de la discussion, la vision de Naomi Peres se précise. Deux exemples montrent qu’évaluer l’action culturelle peut être pertinent et non outil de jugement redouté. « Pour certaines subventions, la procédure n’est pas formalisée : une personne seule dans son bureau pourrait décider de les affecter, et on ne sait pas vraiment sur la base de quels critères. Cela ne veut pas dire qu’ils sont mauvais, mais pourquoi ne pas les expliciter et les afficher ? » On ne parle pas de chiffres, seulement d’une des missions d’un ministère. Celui-ci choisit de financer une action plutôt qu’une autre, il est dans son rôle d’arbitre en demandant par exemple comment les différentes cibles de l’action culturelle vont être touchées, notamment les publics éloignés. Plus loin encore, une partie de la procédure pourrait être systématisée. « L’argent et l’énergie gagnés à ne pas traiter administrativement le dossier pourraient être consacrés aux politiques culturelles et à leur mise en œuvre. »

Deuxième exemple : essayer de calculer la valeur ajoutée d’une exposition. Lors de son passage à la Cité des Sciences, le comité de direction avait accepté de se prêter à l’exercice. « Le modèle de calcul était simple, il incluait trois variables : la valeur scientifique de l’exposition et le nombre de visiteurs, rapportés au coût au m² de l’exposition. »  Si le résultat du calcul n’était pas scientifiquement exact, « au bout de deux heures, tout le monde était globalement d’accord sur l’évaluation de la valeur scientifique, concept pourtant flou. Sur une échelle de 1 à 5, nous avions tous le même résultat à 0,5 près. »


L’intérêt de l’exercice était de permettre de travailler ensemble sur ce qu’était une bonne saison, équilibrée dans sa programmation. En somme, « tout ce qui n’est pas quantifiable est objectivable par collégialité. »

« La culture c’est une chance, ça devrait être un droit. »

Hasard du calendrier, je rencontre Naomi le jour de l’annonce de l’arrêt de plusieurs projets culturels par la Ministre, Aurélie Filippetti. « La Ministre est quand même courageuse… Elle met en avant le besoin de circulation des œuvres et de médiation, et elle a raison ! Elle explique aussi que dans le contexte actuel, construire un budget c’est se poser de vraies questions : ‘Qu’est-ce qui doit être prioritaire ? Une salle supplémentaire dans un musée parisien ou une action en région ?’ » Naomi Peres se retrouve dans les déclarations de sa Ministre, sauf peut-être sur la publicité après 20 heures sur les chaînes publiques. « Dans l’absolu, bien sûr que c’est mieux sans publicité. Mais on pourrait trouver un juste milieu, car le budget de l’Etat aurait besoin de cet argent… »

Lorsque Naomi Peres définit la culture, elle l’entend d’abord comme un droit. « La culture c’est le moyen d’appréhender un peu mieux le monde qui nous entoure, de ne pas en avoir peur : c’est ce qui crée le lien humain entre les êtres. C’est ce qui nous distingue des animaux, en somme. »

La difficulté de la définition vient lorsqu’on ajoute l’adjectif « française » :

« Ca m’évoque un peu la spécificité du rôle de l’Etat français en matière culturelle. Nous avons la chance inouïe d’avoir été précurseurs et d’avoir un patrimoine exceptionnel, ne perdons pas notre avance – un peu comme notre système de santé, pour faire un parallèle. Surtout que côté création, je pense que nous sommes déjà un peu dépassés… »

Camille Delache

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