La francophonie économique, premier échec par Damien Soupart

C’est en République Démocratique du Congo (RDC), régulièrement décrit comme le pays africain francophone le plus peuplé, que va se tenir le XIVème Sommet de la Francophonie. Au-delà des polémiques stériles sur la présence ou la non-présence de François Hollande à ce Sommet, concentrons-nous et tentons des mises en rapport de faits et de réalités peu évoquées dans la presse. Aujourd’hui, nous allons voir que la tenue et la teneur de ce XIVème Sommet de la Francophonie va à l’encontre flagrante de la notion de « francophonie économique »[1].

 

Comme nous l’apprennent les statistiques du Ministère des Affaires Étrangères[2] et du Ministère de l’Économie[3], la France et la Belgique sont déjà distancées en termes d’échanges et d’investissements avec la RDC, au profit de la seule Chine. Elle est désormais le second investisseur, avec plus de 15 % des parts de marché. Au détour d’un article pioché sur la Toile[4], nous apprenons que c’est la société chinoise « SINOHYDRO » qui est en train de réaliser l’autoroute sur laquelle vont se déplacer les Chefs d’État francophones lors de ce Sommet. Dans le même ordre d’idée, l’article mentionne que « 5000 voitures de luxe » serviront à transporter et à acheminer les délégations présentes lors de ce Sommet. Pas n’importe quelle marque : des Jaguar (marque récemment rachetée par Tata, conglomérat indien) et des Lexus (marque de luxe du groupe Toyota).

À côté de ces faits bruts, les partisans de la Francophonie économique sont régulièrement bercés par des tribunes ou des études intellectuellement fondées, mais dépourvues de portée concrète. Une récente étude publiée par l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF)[5] rappelle à raison que « la francophonie est une valeur sûre » et que les pays membres et observateurs de l’OIF représentent « 14 % de la population mondiale » et « 20 % des échanges mondiaux ». Mais l’on n’y apprend toujours pas la part des échanges réellement « francophones », entre pays membres de l’OIF. Pareillement, une récente tribune dans Libération affirme sans aucune nuance que « la francophonie sera économique et africaine »[6]. Cet article est une combinaison hasardeuse de considérations économiques, politiques, géostratégiques, mais aussi morales puisque l’on peut y lire que « la francophonie économique doit faire émerger la voie médiane, celle de la raison éthique ».

 

Après l’exposé de ces faits, la francophonie économique semble vidée de son contenu. Car, au-delà des détails de l’Histoire concernant la logistique du Sommet, l’Afrique reste le continent de toutes les convoitises et des stratégies offensives. Un exemple ? Forbes lance une édition francophone intitulée « Forbes Afrique »[7]. Ce magazine a pour cible claire les « vingt-trois » pays d’Afrique francophone. Le lancement de ce nouveau magazine anglo-saxon s’est évidemment tenu à Brazzaville, en RDC. Dans le même temps, l’hebdomadaire Jeune Afrique nous rappelle que « les États-Unis se sont lancés à la conquête des territoires francophones d’Afrique »[8].

 

Face à cette stratégie constituée et solide, notre position semble bien fragile et timorée : préférence francophone inexistante, faible coordination des acteurs, faible mobilité, implantation massive de « business schools »[9] et surtout, méconnaissance généralisée et continue des potentialités ouvertes par cette notion de « francophonie économique ».

 

Une seule solution pourrait encore nous permettre de ne pas complètement disparaître économiquement de ces espaces, que d’aucuns envisagent encore comme autant de prés carrés français. Il s’agirait de ne pas recommencer l’erreur française, celle qui consiste à vouloir faire des échanges, soutenir l’export et développer le commerce sans pratiquer l’intelligence économique, qui lui est pourtant consubstantielle.

 

Comme le rappelle M. Hervé Cronel, Conseiller économique auprès du Secrétaire Général de l’OIF, il faut « utiliser tous les outils de l’intelligence économique au service d’une vision politique ». Jean-Louis Levet, un des promoteurs de l’intelligence économique en France, écrivait dans son dernier ouvrage[10] que « la promotion d’un modèle de pensée français et francophone était un facteur essentiel de puissance économique, une priorité géostratégique ».

 

Quel dispositif de « diplomatie économique » sera ainsi mis en place lors du Sommet de la Francophonie ? L’avenir proche nous le dira. Quoi qu’il en soit, l’impératif de francophonie économique demeure.

 

Damien Soupart


[1] http://www.cercle-richelieu-senghor.org/index.php?option=com_content&view=article&id=185
[2]http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/pays-zones-geo/republique-democratique-du-congo/presentation-de-la-republique-1274/article/presentation-1760#sommaire_3
[3] http://www.tresor.economie.gouv.fr/3343_presence-chinoise-en-rdc
[4] http://www.digitalcongo.net/article/86207
[5] http://www.francophonie.org/IMG/pdf/Impact_economique_francais.pdf
[6] http://www.liberation.fr/monde/2012/08/26/la-francophonie-sera-economique-et-africaine_841934
[7] http://www.slateafrique.com/91667/forbes-lance-sa-version-africaine-francophone
[8] http://www.jeuneafrique.com/Articles/Dossier/JA2683p072.xml0/usa-p
[9] http://www.africadiligence.com/les-business-schools-un-enjeu-strategique-pour-lafrique-par-serge-tchaha/
[10] « Réindustrialisation, j’écris ton nom », http://www.jean-jaures.org/Publications/Les-etudes/Reindustrialisation-j-ecris-ton-nom

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