[Opération] Evaluer les politiques culturelles – Portrait de Naomi Peres

Entretien réalisé le 10 septembre 2012. Les propos tenus dans cet entretien n’engagent que Naomi Peres, qui parle en son nom et non au nom du ministère de la Culture et de la Communication.

Diplômée de Polytechnique puis d’HEC, Naomi Peres est aujourd’hui directrice de cabinet de Guillaume Boudy, secrétaire général du ministère de la Culture et de la Communication. « Si on m’avait dit il y a cinq ans que je travaillerai au ministère de la Culture, je ne l’aurais pas cru. » Aujourd’hui, elle a une vision bien établie sur les moyens d’améliorer l’administration de la culture : « il faut trouver les moyens d’évaluer notre action pour éviter de faire des choses qui n’ont peu d’impact et pour rendre des comptes aux citoyens. »

Malheureusement, pour certains, vouloir évaluer questionne la légitimité de leur action. Mais si Naomi Peres fait aujourd’hui partie des (Ré)enchanteurs, c’est parce que cette vision s’intègre dans l’intérêt général et le service public. En évaluant la culture – pas uniquement avec des chiffres – nous pourrions connaître ses retombées économiques, ses effets de levier ou encore le nombre d’emplois créés grâce à elle. « Sans référentiel largement appliqué, comment aider le monde de la culture à remplir sa mission ? »

« Convaincue que la culture est plus que ce que l’on croit »

Naomi Peres est arrivée à la culture par la culture scientifique. « J’ai l’impression d’avoir eu une énorme chance de faire ces études et d’avoir les clés nécessaires pour comprendre le monde. Comment donner cette chance à d’autres ? Le savoir et la culture en général, scientifiques en particulier, permettent de ne pas se laisser manipuler, de ne pas avoir peur de l’autre ou de l’avenir. Si on expliquait à tout le monde comment un homme est biologiquement constitué, plus personne ne serait raciste… »

A ce constat s’ajoutent les difficultés de l’enseignement scientifique : « L’enseignement scientifique est très technique, très peu contextualisé. Personne ne t’explique comment les penseurs ont fait toutes les grandes découvertes, comment elles ont modifié le monde à l’époque, ni que les grands scientifiques étaient avant tout des sachants généralistes, souvent philosophes. » En sortant d’HEC, ses convictions la mènent à la Cité des sciences, où elle travaille comme chargée de mission pour Guillaume Boudy, alors directeur général.

C’est lui qui la prend sous son aile et lui ouvre les portes du ministère de la Culture lorsqu’il est nommé Secrétaire général du ministère en 2008. « J’ai attrapé tardivement le virus du secteur public. » C’est de celui-ci que viennent les convictions de la jeune femme. « Personnellement, mon expérience au ministère m’a transformée : les sujets, les gens que j’ai rencontrés et l’ouverture d’esprit. » « Grâce à mon engagement dans le secteur public, je n’ai pas eu de crise de sens comme ont pu l’avoir certains de mes camarades d’école. Je sais au service de quoi je mets mon expérience et ma formation. »

Evaluer les politiques culturelles : une nécessité pour avancer

« La culture n’est pas une marchandise comme les autres c’est vrai, mais c’en est une quand même. » Naomi Peres déplore l’absence de données consolidées sur l’effet de levier culture ou même de comparaison entre les financements de l’Etat et ceux des collectivités. « Et pourtant, nous avons le meilleur service de statistiques culturelles en Europe : le Département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS). » Même si l’impact d’une politique culturelle est difficile à quantifier, cela ne veut pas dire qu’elle est ni « critérisable » ni « objectivable ». Elle rappelle l’exemple de l’échelle de Richter : les critères ne sont pas établis avec des données chiffrées mais avec des symptômes observables – une rivière qui sort de son lit, des murs qui tremblent.

« J’ai un idéal de responsabilité et de transparence par rapport à l’argent qui nous est confié. Quand quelqu’un dit en réunion « 30 000 € c’est une petite somme », cela me rend folle ! Cela représente la somme de l’impôt sur le revenu que chacune des personnes dans la salle doit payer ! Je ne doute pas que les gens fassent des choses formidables, il faut juste le montrer. Surtout lorsqu’il s’agit de l’argent du contribuable. »

Au fil de la discussion, la vision de Naomi Peres se précise. Deux exemples montrent qu’évaluer l’action culturelle peut être pertinent et non outil de jugement redouté. « Pour certaines subventions, la procédure n’est pas formalisée : une personne seule dans son bureau pourrait décider de les affecter, et on ne sait pas vraiment sur la base de quels critères. Cela ne veut pas dire qu’ils sont mauvais, mais pourquoi ne pas les expliciter et les afficher ? » On ne parle pas de chiffres, seulement d’une des missions d’un ministère. Celui-ci choisit de financer une action plutôt qu’une autre, il est dans son rôle d’arbitre en demandant par exemple comment les différentes cibles de l’action culturelle vont être touchées, notamment les publics éloignés. Plus loin encore, une partie de la procédure pourrait être systématisée. « L’argent et l’énergie gagnés à ne pas traiter administrativement le dossier pourraient être consacrés aux politiques culturelles et à leur mise en œuvre. »

Deuxième exemple : essayer de calculer la valeur ajoutée d’une exposition. Lors de son passage à la Cité des Sciences, le comité de direction avait accepté de se prêter à l’exercice. « Le modèle de calcul était simple, il incluait trois variables : la valeur scientifique de l’exposition et le nombre de visiteurs, rapportés au coût au m² de l’exposition. »  Si le résultat du calcul n’était pas scientifiquement exact, « au bout de deux heures, tout le monde était globalement d’accord sur l’évaluation de la valeur scientifique, concept pourtant flou. Sur une échelle de 1 à 5, nous avions tous le même résultat à 0,5 près. »


L’intérêt de l’exercice était de permettre de travailler ensemble sur ce qu’était une bonne saison, équilibrée dans sa programmation. En somme, « tout ce qui n’est pas quantifiable est objectivable par collégialité. »

« La culture c’est une chance, ça devrait être un droit. »

Hasard du calendrier, je rencontre Naomi le jour de l’annonce de l’arrêt de plusieurs projets culturels par la Ministre, Aurélie Filippetti. « La Ministre est quand même courageuse… Elle met en avant le besoin de circulation des œuvres et de médiation, et elle a raison ! Elle explique aussi que dans le contexte actuel, construire un budget c’est se poser de vraies questions : ‘Qu’est-ce qui doit être prioritaire ? Une salle supplémentaire dans un musée parisien ou une action en région ?’ » Naomi Peres se retrouve dans les déclarations de sa Ministre, sauf peut-être sur la publicité après 20 heures sur les chaînes publiques. « Dans l’absolu, bien sûr que c’est mieux sans publicité. Mais on pourrait trouver un juste milieu, car le budget de l’Etat aurait besoin de cet argent… »

Lorsque Naomi Peres définit la culture, elle l’entend d’abord comme un droit. « La culture c’est le moyen d’appréhender un peu mieux le monde qui nous entoure, de ne pas en avoir peur : c’est ce qui crée le lien humain entre les êtres. C’est ce qui nous distingue des animaux, en somme. »

La difficulté de la définition vient lorsqu’on ajoute l’adjectif « française » :

« Ca m’évoque un peu la spécificité du rôle de l’Etat français en matière culturelle. Nous avons la chance inouïe d’avoir été précurseurs et d’avoir un patrimoine exceptionnel, ne perdons pas notre avance – un peu comme notre système de santé, pour faire un parallèle. Surtout que côté création, je pense que nous sommes déjà un peu dépassés… »

Camille Delache

[Opération] Actialuna, l’artisanat du livre numérique – Portrait de Denis Lefebvre

Actialuna tire son nom du papillon Actias Luna, dont l’aile a des propriétés proches du papier électronique.Généralement présentée comme entreprise de design éditorial, Denis Lefebvreprésente son entreprise comme spécialiste de « l’ergonomie du livre numérique ». En d’autres termes, elle « conçoit, développe et promeut des applications de lecture numérique », tout en « parlant la même langue que les éditeurs », ses fondateurs étant eux-mêmes issus du milieu de l’édition traditionnelle.

Si Actialuna fait aujourd’hui partie des (ré)enchanteurs, c’est qu’elle a su allier innovation, artisanat et poésie. Elle n’est pas tombée dans la simple duplication du livre papier qui nous propose un format type PDF sur des readers. Son offre ne surcharge pas non plus la lecture d’apparats numériques. Plutôt, son but est de proposer un produit de lecture numérique cohérent, en s’adaptant au contenu des éditeurs : l’expérience lecture papier est enrichie par le numérique, mais conserve son essence première.

Un projet artisanal sur support technologique

En entretenant la mixité de son équipe entre des pôles artistiques et technologiques, les réalisations d’Actialunaintègrent illustrations interactives, animations et bande-son aléatoire à une narration traditionnelle, sur nos iPhones et tablettes. Le numérique propose ici une expérience différente de l’existant et non une alternative à celui-ci.Cette vision du livre numérique n’entrave pas notre réseau de petits libraires indépendants, mais le complète.

Le projet en développement « A Word’s a Bird », atteste du savoir-faire artisanal de la start-up.Cette nouvelle application propose des poèmes et aquarelles interactives. Elle regroupera les textes d’une poétesse new-yorkaise et les aquarelles d’une illustratrice franco-américaine. Chaque aquarelle est réalisée à la main. Lorsqu’il me montre l’application, Denis Lefebvre précise : « Tout est fait à la main. Une pivoine qui s’anime, cela représente 25 illustrations. Elles sont toutes scannées puis intégrées à l’application. »

 

L’aventure de L’Homme volcan

La capacité de création d’Actialuna a pris son envol avec le projet L’Homme volcan, livre de Mathias Malzieu illustré par les peintures de Frédéric Perrin sur une bande de Dionysos. Comme l’affirment les auteurs, le livre numérique a permis d’augmenter le mystère du texte grâce aux animations et à la musique. Du volume a pu être rajouté, ce qui n’aurait pas pu exister sur un livre papier. Denis Lefebvre de préciser : « Si un jour on devait le décliner en livre papier, le but serait d’avoir un rendu différent, pour proposer une expérience spécifique à chaque support. »

La valeur de L’Homme volcan réside dans l’univers qui est créé : une brume se répand sur chaque page, puis se déchire progressivement jusqu’à une illustration, tantôt animée, tantôt interactive.Le livre n’est pas rempli d’illustrations, contrairement à d’autres applications de lecture numérique. Plutôt, la brume donne une atmosphère à chaque page.L’attitude du lecteur est active car tous les gestes sont possibles pour interagir avec une illustration, sans être pour autant parasitée par du surplus numérique.

 

Un modèle économique maîtrisé pour une innovation intelligente

« Les modèles économiques pour rentabiliser un tel livre numérique sont de trois ordres » racontedit Denis Lefebvre. Si les innovations d’Actialuna peuvent être porteuses sur le marché, c’est parce que l’entreprise maîtrise trois leviers essentiels. Tout d’abord, le multilinguisme offre un marché plus large et permet de se diriger vers les marchés émergents. Ensuite, la mutualisation de l’effort par des partenariats :L’Homme Volcan est ainsi le projet pilote d’une collection littéraire numérique co-dirigée par Flammarion et Actialuna, avec d’autres projets à venir pour lesquels certaines technologies seront réutilisées, tandis que de nouvelles seront ajoutées.Enfin, la vente des lithographies des illustrations accroît non seulement la rentabilité mais aussi la réputation de l’entreprise : Actialuna vendra ldes lithographies de L’Homme volcan via son application, en partenariat avec l’atelier Idem.

Surtout, le modèle d’Actialuna repose sur une innovation intelligente. Elle répond à un besoin des lecteurs, mais ne l’abreuve pas de contenus inutiles. Après plusieurs tests utilisateurs et études diverses et variées, Actialuna a créé un savoir-faire pertinent, disponible sur iPad et iPhone. « Par exemple, dans l’industrie du polar, 20 % des personnes vont voir la fin avant d’avoir fini le livre ».Or, « scroller » sur un iPhone un livre numérique normal rend cette pratique difficile et fastidieuse.Remède facile, les applications Actialuna proposent toutes l’option « Feuilleter ». Vous pouvez parcourir rapidement le livre numérique pour connaître sa longueur, les pages animées, ou simplement le nom de l’assassin de votre polar.

Outre la possibilité de « Feuilleter », les livres applications Actialuna se différencient des livres homothétiques (livres dupliqués) et des livres enrichis (le numérique n’est qu’un ajout au contenu initial). Ils intègrent le numérique à la narration et créent une expérience pour le lecteur. La prochaine étape que la start-up va franchir est la création d’une plateforme offrant plusieurs contenus, afin d’accélérer son développement.

« Européenne » et « accessible », la culture à la Actialuna dynamise l’exception culturelle

Lorsqu’il définit la culture française, Denis Lefebvre pense à « européenne » et « accessible ». « Européenne » d’abord car c’est là qu’il voit les possibles pour les industries créatives et culturelles.Pour lui, une Europe de cohésion culturelle est possible, en atteste son engagement au comité de pilotage de la plateforme européenne de traduction littéraire TLhub.

« Accessible » ensuite, car de nombreux moyens sont mis à notre disposition pour comprendre et apprécier notre culture. Il cite par exemple des émissions comme La Boîte à musique, D’art d’art ou encore des initiatives comme Art Shopping ouvrant l’art contemporain à tous au Carrousel du Louvre.« On a les moyens de faire comprendre la culture et d’éviter qu’elle ne soit réservée à une élite. »

Depuis les débuts du livre numérique, nombreuses sont les craintes quant à la préservation du notre exception culturelle. Récemment, Brice Couturier évoquait la difficulté de la France à s’adapter à cette nouvelle économie et à faire face à Bruxelles, s’interrogeant ainsi : « L’exception culturelle est-elle tenable à l’heure où la dématérialisation des contenus rend l’existence même des frontières nationales largement
illusoire ? »
Et si l’exception culturelle aujourd’hui n’était plus une question de frontière, de quotas et autres limites. Si elle était une question de savoir-faire national ?

En affirmant une « technologique artistique » sans empiéter sur les platebandes du livre papier, Actialuna crée un modèle alternatif où l’expérience de lecture a une atmosphère particulière, sans jamais parasiter le texte en lui-même. Enfin, en valorisant les savoir-faire traditionnels, Actialuna a créé un artisanat du livre numérique. Avec elle, l’exception culturelle française peut entrevoir un futur pas si noir qu’il n’y paraît.

Camille Delache


Quelques liens : le site internet, la page Facebook et le compte Twitter.

[Opération] La reconnaissance de l’immatériel et des industries créatives – Portrait de Vincent Barat

Fondé en mars 2010 par trois ingénieurs Supélec, Antoine Aubois, Vincent Barat et Jocelyn Muret, Akoya Consulting est un cabinet de conseil spécialisé dans la valorisation de l’immatériel. Son concept part d’un constat simple : la valeur d’une entreprise ne se retrouve pas dans son bilan et dans son compte de résultat. La valorisation des actifs matériels seule représente davantage l’économie agraire ou les économies industrielles.

Si Akoya Consulting apparaît aujourd’hui parmi les (ré)enchanteurs de la culture, c’est parce qu’elle place le soft power au centre de son activité : si l’immatériel peut paraître dérisoire à côté des actifs habituels des entreprises, il est pourtant essentiel de parier sur lui au vu de l’évolution de notre économie : deux tiers de la valeur des entreprises aujourd’hui provient de ses actifs immatériels.

Pourquoi sur ce blog me direz-vous ? Notre économie peine à capitaliser sur ses savoir-faire et semble obsédée par les comparaisons avec les puissances industrielles dont l’Allemagne. La démarche d’Akoya Consulting témoigne d’une prise de conscience : il est aujourd’hui inévitable de parier sur les aspects créatifs au sens large. Créer de la valeur, une œuvre d’art, une stratégie de marque ou un récit replace l’imaginaire et l’humain au cœur de notre économie. Une start-up qui s’est inventée autour de ce constat valait bien le détour. Vincent Barat, associé et fondateur, raconte sa vision.

Capitaliser sur l’immatériel : une nécessité pour les PME et start-up

Si les marques, brevets et autres licences sont valorisées, les entreprises comptent au minimum 10 actifs immatériel non pris en compte. Akoya consulting a apporté la méthodologie qui manquait pour appréhender ce qui crée de la valeur dans les organisations. Son offre se structure en deux activités principales : l’analyse de la performance principalement pour des grands comptes d’une part, l’évaluation et la valorisation financière à destination des PME et des start-up d’autre part.

Dans le premier cas, les questions sont très concrètes : « Investir dans la formation de nos employés, combien cela rapporte à une entreprise ? » Pour les PME et start-up, l’immatériel est beaucoup plus déterminant : « Ces structures n’ont pas d’élément solide à mettre en gage face à un banquier. Or, leur réputation ou une R & D non brevetable permettent une valorisation. Akoya Consulting devient une entreprise de conseil qui leur apporte ces réponses. »Pour les petites structures et pour les industries culturelles et créatives, l’immatériel devient un levier de croissance à part entière.

Les industries culturelles et créatives : le vivier de l’immatériel

Si les industries créatives ne sont pas le cœur de métier initial d’Akoya Consulting, elles sont rapidement devenues un sujet de prédilection du cabinet.

Il y a un an et demi, le cabinet est mandaté conjointement par le Ministère de l’Economie, des Finances et de l’Industrie et par le Ministère de la Culture pour mener une étude sur la gestion des actifs immatériels dans les industries culturelles et créatives, en particulier dans le design textile, l’architecture et le jeu vidéo (disponible ici). En interviewant plus de 60 acteurs de ces industries, ils se sont naturellement rapprochés d’elles. Vincent Barat cite ainsi FaberNovel, Cap Digital, Imaginove, l’IFCIC (Institut pour le financement du cinéma et des industries créatives), Zynga, Quantic Dream, l’Atelier Français. La liste est encore longue.

Pour valoriser nos industries culturelles et créatives à l’international, Akoya Consulting conseille entre autres (cf. leur présentation ici) d’élaborer un référentiel de ces industries, d’établir une fiscalité plus favorable et de promouvoir une structure de référence, centre dynamique des industries culturelles et créatives.

Le cabinet préconisait par ailleurs la promotion du fameux « Made in France ». « Les Français sont schizophrènes : nous voulons du ‘Made in France’, mais un prix trop haut peut couper toute volonté d’acheter français. » Le label national pourrait alors tout aussi bien être le « Designed in France ». « Sur le dos de nos iPhones, il y a écrit ‘Designed by Apple in California. Assembled in China.’ Cela convient à tout le monde. »

L’immatériel va plus loin dans les industries culturelles et créatives : « Parfois il est difficile d’expliquer pourquoi à un lieu donné il va y avoir une dynamique artistique et technologique. » En reprenant les paroles de Stéphane Distinguin, Vincent Barat pense à Versailles avec Air, Phoenix ou Daft Punk ou Manchester avec Oasis, The Smiths, New Order. « Comment stimuler la créativité sur un territoire donné ? Il faut parler de l’existant. L’Atelier Français aurait pu avoir ce rôle. Il aurait permis à des gens avec des idées de les partager et d’appliquer celles d’autres créateurs quels qu’ils soient. »

L’exemple du jeu vidéo : des savoir-faire labellisables, regroupés mais facilement en danger

Vincent Barat évoque souvent le jeu vidéo. Malgré des avancées visibles au niveau collectif, certaines entreprises connaissent des situations difficiles. Le secteur dans son ensemble est en effet parvenu à se fédérer, défendre une fiscalité favorable et à créer un label. Le Syndicat National du Jeu Vidéo a en effet imposé un crédit impôt jeu vidéo auprès de Bruxelles et développer la marque « le-game », label du jeu vidéo français à l’international (cliquez ici pour en savoir plus).

Malgré cette réussite collective, le secteur du jeu vidéo a vu plusieurs structures s’effondrer car elles comptaient sur un client unique. « Elles étaient condamnées à réussir ou mourir : la plupart n’étaient que prestataire, sans même détenir la propriété intellectuelle de leurs travaux. »

Il y a tout de même des succès français, l’exemple est Heavy Rain du studio Quantic Dream. Si la conception est française, il « fait beaucoup plus référence aux Etats-Unis par la narration, les lieux et la culture qu’à la France. » Il s’agit d’un jeu émotionnel avec quinze fins différentes car le comportement du joueur influe sur le jeu. Par exemple, une personne offre un verre au joueur, sans attitude particulière. Si le joueur perçoit son interlocuteur comme hostile, il refuse le verre. S’il le perçoit sympathique, il accepte le verre, et termine le jeu drogué, incapable de continuer.

 

La France, le pays de l’avant-garde : les travers d’avoir raison trop tôt

« Avant, les gens venaient en France pour peindre. Aujourd’hui, j’entends la même musique sur une radio américaine que sur une radio française. On a perdu le statut de grande culture et de grande nation. » Selon Vincent Barat, la qualité principale de la France est son avant-gardisme (son article ici !). « Je suis assez fier de la France du Minitel, elle a créé des emplois. »

« Notre société s’est construite avec le beau. Notre droit est théoriquement parfait. C’est la même chose avec la technologie. » Malheureusement, l’avant-gardisme est aussi notre défaut. Si les Archos sont technologiquement plus performants, ils se vendent beaucoup moins bien que les produits Apple. « Il faut accepter de se poser les bonnes questions. » Nous sommes un pays d’ingénieurs, nous avons le culte du produit. Nos entreprises sont entraînées par la technologie et les avancées innovantes. Les pays anglo-saxons produisent des financiers, plus proches du consommateur et de ses besoins.

Mais la culture française n’est pas qu’avant-gardiste, elle est aussi « un mélange assez subtil entre impertinence et arrogance. On n’hésite pas à montrer la nudité dans des films. En revanche, traduisez ‘exception française’ en anglais et vous obtenez ‘french arrogance’ ! »

Le site d’Akoya Consulting

Le blog d’Akoya Consulting

Camille Delache

[Opération] La passion de la danse : pratiques amateurs et la démocratisation culturelle – Portrait d’Orianne Vilmer

Créée en 2010, l’association Danse en Seine mêle cours de danse, compagnie et ouverture de la danse à de nouveaux publics. A l’origine de cette structure qui monte, trois jeunes femmes actives en manque de danse : Orianne Vilmer, Laure Nouraout et Valérie Szönyi. Partie d’une aventure personnelle, l’association œuvre aujourd’hui pour faire connaître la danse auprès de publics qui n’ont pas accès à la culture.

Danse en Seine (ré)enchante aujourd’hui la culture car elle a été mise sur pied par une forte volonté, sans financement extérieur et s’est surtout ouvert à l’autre. En s’associant avec des structures « en besoin » de culture, l’association n’a pas attendu les subventions et autres financements. Plutôt, elle s’est construite comme un puzzle. Chaque partenariat apportait une autre pièce à celui-ci pour créer une identité forte : affirmer la pratique amateur et ouvrir la danse aux personnes dans le besoin.

Répondre à un besoin personnel puis collectif

Danseuses depuis leur plus tendre enfance, les trois fondatrices arrivées dans la vie active s’interrogent : « quelle place a maintenant la danse dans notre vie ? Comment concilier notre vie professionnelle avec notre envie de danser ? »

« Bien » danser à Paris n’est pas de tout repos : trouver les bons horaires, le bon lieu, le bon prix et surtout le niveau adapté n’est pas chose aisée. Plutôt que de passer par ces « usines » parisiennes, elles décident de monter une association, compagnie de danse et acteur de promotion de la danse auprès de publics en difficulté : en décembre 2010, Danse en Seine est créée.

La frontière amateurs/professionnels

Lorsque l’Ecole des Amandiers (20ème arrondissement de Paris) leur ouvre une salle, les cours peuvent commencer en septembre 2011, offrant aux autres jeunes actifs parisiens des cours de bonne qualité, abordables et à des horaires accessibles. Tous ces amateurs se réunissent donc pour pouvoir danser à un niveau quasi professionnel, ce que les autres structures de danse apportent rarement. Danse contemporaine et yoga la semaine, jazz, moderne, hip hop et autres le week-end, les cours alimentent aussi la compagnie.

Si les pratiques amateurs sont très peu reconnues dans les activités culturelles en France, c’est que la frontière entre amateurs et professionnels n’est pas toujours évidente. Plusieurs danseuses de la compagnie sont passées par le conservatoire, mais ont poursuivi une carrière professionnelle sans lien avec la danse. Rapidement, leur pratique de la danse ne rentre pas dans des cases traditionnelles. Des projets comme Danse en Seine comblent le manque dans le secteur culturel français.

Reconnaissance de cette qualité, la Maison des pratiques artistiques amateur (MP2A) les contacte pour un créneau de 25 minutes en avril 2012. La pièce Cache-corps est créée, la compagnie se produit et gagne en réputation. « Avec la MP2A, Danse en Seine a monté une marche ».

Une certaine démocratisation culturelle

Premières rencontres, la Résidence du Marais et l’Hôpital Robert Debré. La première, maison de retraite, leur ouvre ses portes une fois par mois pour l’approfondissement d’un thème, avec photos et vidéos. Le second, les invite à participer à l’émission Boomerang sur Robert TV pour pouvoir apporter la danse aux enfants malades. Lorsqu’un retraité se lève pour les accompagner au piano et que l’Hôpital leur demande de continuer à danser auprès des enfants, la compagnie sait qu’elle a rempli son contrat : apporter la danse à l’autre, ouvrir la culture à ceux qui en ont besoin.

Rapidement, les partenariats s’enchaînent. A Fécamp’dicap, Danse en Seine organise un flash mob adapté à tout type de personne avec un handicap mental ou physique. A l’Ecole des Amandiers, des soirées portes ouvertes réunissent enfants et familles autour de ballets, de thèmes ou d’ateliers. « L’école est très paupérisée, c’était une expérience très troublante. Les gens n’ont rien mais arrivent avec des mains pleines de gâteaux. Ils sortent de leur quotidien dans ce partage. On se sent utile ! » Cette année, l’association animera une dizaine d’ateliers le dimanche avec les familles autour de plusieurs thèmes (danse classique, danse jazz, flash mob, hip hop). A chaque thème, un concours sera organisé pour permettre à 3 couples parents-enfants d’assister à des représentations, comme à l’Opéra de Paris.

En présentant l’association, Orianne n’emploie qu’une seule fois le mot « médiation ». Lorsque je lui demande si l’association/compagnie ne serait pas en train de démocratiser la danse, elle avoue n’y avoir jamais pensé en ces termes-là. « Si la démocratisation culturelle est utilisée dans nos supports de communication, au quotidien, on partage un moment avec des personnes, on n’a pas l’impression de démocratiser. » Pourtant, au fil de ses partenariats, l’association s’est toujours ouverte aux publics dits empêchés.

 

Utiliser tous les potentiels de la culture : la force de Danse en Seine.

Lorsqu’Orianne Vilmer définit la culture française, l’identité de Danse en Seine réapparaît : la culture française est « élitiste » car trop « cloisonnée ». Même si elle est « gratuite », elle n’est pas accessible à tous, elle est réservée à un petit cercle. La culture française est complexe, si bien qu’elle ne nous donne pas « pas d’émotion ». Dans les dernières créations que la présidente de Danse en Seine a vues, rares sont celles où l’émotion brute la saisit. « Je dois me positionner dans la tête du chorégraphe, il n’y a plus d’émotion qui frappe. Je reste une Française qui aime la culture à la française : la recherche, les thèmes, l’abstrait. Mais cela nous ferme à des choses plus simples comme la performance. On a tout, mais souvent on met de la philosophie et de la pensée dans un simple mouvement. »

En se créant pas à pas, en suivant l’intuition de ses fondatrices, l’association a ainsi réussi à capter des financements attestant de sa montée en puissance : la Fondation RATP et Franprix. Si Danse en Seine fait aujourd’hui partie des (ré)enchanteurs, c’est pour sa compréhension de l’essence même de la culture. Elle devient une activité collective répondant à des besoins individuels, une pratique en amateur reconnue, une ouverture « thérapeutique » à l’autre, et surtout, un partage.

Vous voulez en savoir plus sur l’association ? Rendez-vous à l’Ecole des Amandiers samedi 22 septembre dès 14h (ici) !

[Opération] Ne pas choisir entre culture, solidarité et innovations – Portrait de Robin Sappe

Suite de l’opération de rentrée « Les (Ré)enchanteurs » (édito ici) avec Robin Sappe.

Ancien de Sciences Po Aix, Robin Sappe est aujourd’hui DRH du groupe SOS. Jusqu’à aujourd’hui, sa carrière professionnelle coïncide avec des évolutions de notre société et de notre économie : l’essor du mécénat et des fondations, rapidement rattrapé par la crise, la structuration des industries culturelles et créatives, enfin l’émergence de l’entrepreneuriat social.


Robin Sappe est ici un (ré)enchanteur grâce à son appréhension de la culture, « objet » de l’intérêt général : amoureux des belles choses, il l’entend comme un sujet de société et de solidarité. Sujet de société d’abord car elle crée du lien social. Sujet de solidarité ensuite car les questions de RSE ont rapidement intégré sa compréhension des enjeux de notre économie. Au fil de ses expériences professionnelles, sa vision allie culture, solidarité et innovations.

Culture et recherche : quand l’intérêt général devient objet

Dans la première partie de sa carrière, Robin Sappe évolue autour de la notion d’intérêt général, en particulier dans les domaines de la culture et de la recherche. Comment être un contributeur efficace au sein de deux domaines qui fonctionnent avec une « économie précaire » ? Comment fonctionnent des organisations centrées autour de l’intérêt général?

Après ses études, Robin Sappe entre dans le milieu culturel par la communication. Tantôt pour un théâtre, tantôt pour des Festivals comme Avignon ou Uzès. Son DESS de management culturel lui ouvre les portes du mécénat culturel : recherche de financements pour Bruxelles 2000, capitale européenne de la culture puis pour une galerie d’artà Bruxelles. S’il reste un féru de culture, les premiers doutes sur la gestion culturelle sont là : « J’ai eu une grosse désillusion : on traitait la culture comme un objet, sans professionnalisation des métiers et organisation. »

Afin de retrouver « l’intérêt général », les sciences sociales et la recherche deviennent ses sujets de prédilection pendant cinq ans. Il passe par des structures comme l’UNESCO, dans un réseau de  prévention de l’abus des drogues, l’Observatoire socio-épidémiologique du SIDA à Bruxelles et l’Agence nationale de recherche sur le SIDA (ANRS) à Paris. A l’issue de ces expériences, le constat est le même: les structures des organisations ne permettent pas une action efficace. Les métiers sont mal appréhendés, « il n’y a aucune rationalisation économique. Je me suis trouvé fort dépourvu. Si les sujets étaient passionnants, la nature même de l’environnement de travail n’était pas performante. »

L’essor du mécénat et des fondations : le temps des possibles

Les premières désillusions passées, l’essor du mécénat ouvre de nouveaux horizons à « l’économie précaire ». L’intérêt général devient un objet de financement à part entière. Pour Robin Sappe, les années 2003–2008 sont à la créativité des financements, des structures de financement et des liens entre mécénat et ressources humaines.

Après une formation à l’ADMICAL,il démarche les entreprises pour la création de fondation. Sa recherche l’emmène dans le BTP niçois : il va créer la fondation d’entreprise du groupe CARI, premier LMBO social. En six mois, le mécénat disséminé du groupe devient une fondation dotée de 250 000 € à trois champs d’action : la solidarité, via l’insertion professionnelle, la nature en promouvant l’éco-construction, et la culture dans le monde de la construction. Le groupe CARI a par exemple financé un spectacle de danse contemporaine avec une pelleteuse ! Dans le même temps, il complète sa formation par une formation en management des ressources humaines à l’ESSEC pour devenir le directeur du développement et des ressources humaines de CARI. Il gère à la fois la fondation, la RSE, le recrutement et les politiques de mobilité et de santé.

Rattachée à la Direction des ressources humaines, la fondation CARI va lui ouvrir la voie de la RSE. Le mécénat est en effet un levier d’attractivité et de fidélisation de personnel pour la PME niçoise qui emploie 2300 personnes. Avec Robin Sappe, CARI affirme son engagement social et solidaire. Les projets RSE voient rapidement le jour : l’insertion des jeunes, une école interne dans laquelle les jeunes sont embauchés en CDI ou contrat professionnel ; l’intégration des femmes dans le secteur du BTP ; la mise en place d’une politique pour les travailleurs handicapés suite à la loi de 2006.

La crise arrivant, CARI est rachetée par le géant français Fayat dont la vision flirte surtout avec la rentabilité. « En quatre mois j’étais parti : il n’y avait plus de fondation, la RSE n’était plus une priorité. »

 

Le retour au monde associatif : le groupe SOS

Après cette expérience niçoise, Paris le rappelle au poste de DRH du groupe SOS, groupement d’entreprenariat social.Il retrouve ici l’intérêt général au travers des ressources humaines. « Entreprise en plein développement, nous sommes passés de 3 700 personnes à 10 000 en deux ans. J’étais enfin confronté  à une réelle professionnalisation des métiers dans ce secteur. Il a fallu  adapter la politique RH à la taille du groupe. Je fais ce qu’on appelle de ‘la conduite du changement’. »

Il retrouve chez SOS la RSE et toutes les questions de société qui s’y rattachant, ce que CARI avait abandonné suite à son rachat. C’est l‘occasion de voir les réponses imaginées à desproblématiques actuelles comme l’émergence des travailleurs pauvres dans une société française de plus en plus précaire. Ce qui lui plaît chez le groupe SOS ? « Notre délégué général a pour habitude de dire : « nous avons un seul but, c’est de changer le monde ». Nous évoluons dans un environnement rapide, dans l’entreprenariat dans toute sa splendeur. On est même en train de dupliquer le modèle en Corée du Sud ! »

L’avenir de « l’économie précaire » : le crowdfunding

Si le financement des causes d’intérêt général n’est plus aujourd’hui au cœur de son métier, il reste un de ses sujets de prédilection, notamment au travers du financement participatif. «  J’ai la conviction que c’est un modèle qui va fonctionner de plus en plus. Le Téléthon et le Sidaction marchent grâce au financement par le grand public. Solliciter le grand public a toujours existé et s’inscrit dans une dimension logique car les financements publics baissent. » Pour Robin Sappe, le crowdfunding est un enjeu de solidarité et communautaire. Comment peut-on aider les associations et les artistes que nous apprécions ? Comment financer les industries culturelles et créatives en croissance ?

« Je réfléchis à monter des projets sur le crowfunding. Quand je vois le modèle anglo-saxon, je me dis que ça doit encore plus se développer chez nous. »

Quand je l’interroge sur sa vision de la culture française, Robin Sappe la sait « créative » avec de nombreuses idées et industries impliquées, mais malheureusement « ethnocentrée ». Il n’y a « pas de décloisonnement, on croit que la culture française est toujours belle car on est persuadé d’être une grande puissance. » Il déplore les barrières entre les secteurs culturels, les pratiques artistiques et la diffusion des œuvres culturelles. « Quand un artiste réussit, on pense souvent qu’il s’est vendu alors que non. A côté de ça, combien d’artistes ne parlent pas d’autres langues et ne se donnent pas toujours les moyens de promouvoir leur art ? ». La culture française doit voir « plus haut et plus loin ».

Sa conclusion résume de façon efficace et pertinente les travers de notre culture : « Ne commence pas tes phrases en disant non, et sois force de proposition ».

Suivre le blog de Robin Sappe : http://lecercle.lesechos.fr/221145248/robin_sappe

Robin Sappe a choisi les photographies figurant dans l’article.

Camille Delache

[Opération] L’étincelle de l’industrie : innovation et industries créatives – Portrait de Mehdi Tayoubi, Dassault Systèmes

Suite à un article sur le projet Giza3D sur mon blog, j’ai eu la chance de passer deux heures sur le campus de Vélizy et de découvrir le monde de la réalité virtuelle. Dans le précédent billet, je décrivais déjà « le soft power de Dassault », c’est-à-dire cette capacité d’attraction de la société civile et d’influence, cette volonté de détourner le savoir-faire initial de la firme au profit d’acteurs jusqu’ici ignorés.

La vision actuelle de Dassault Systèmes, portée par Mehdi Tayoubi, a commencé avec l’Egypte. Grâce à son savoir-faire – concevoir et simuler en 3D tous les produits du quotidien du monde de l’industrie – l’architecte Jean-Pierre Houdin  a pu soumettre sa théorie de construction de la pyramide de Khéops à l’épreuve des faits : une rampe intérieure aurait permis d’ériger une des sept merveilles du monde.

« Le pétrole et la publicité dans les médias : deux industries nées, à peu près, au même moment, deux industries auxquelles il faut trouver des alternatives ! »

Mehdi Tayoubi a fait ses armes dans le monde des agences interactives à la fin des années 90.  Evoluant dans la publicité et la communication, son constat sert la vision du département « Stratégie digitale et expérientielle » de Dassault Systèmes. Plutôt que d’utiliser les moyens traditionnels de promotion, la marque « 3DS » construit aussi son identité par la force de ses partenariats multidisciplinaires en créant elle-même le contenu.

Le programme « Passion for Innovation » : co-construire des projets avec la société civile.

Pour créer ce contenu, Mehdi Tayoubi et ses équipes ont mis sur pied « Passion for Innovation » : les innovations de « 3DS » sont mises à disposition de la société civile. Les méthodes de l’industrie sont appliquées aux projets scientifiques et culturels. Avec ce programme, les logiciels et le savoir-faire de Dassault Systèmes permettent d’innover par de nouveaux concepts dans les projets scientifiques, éducatifs, associatifs et surtout dans les industries créatives.

La vision de Dassault Systèmes ne s’arrête pas au projet lui-même mais aussi à sa diffusion. Le contenu créé « au niveau industriel » va être décuplé en transmedia grâce aux technologies maîtrisées par 3DS : livres, reportages, événements. La théorie de Jean-Pierre Houdin avait ainsi investi la Géode, sous forme de spectacle de réalité virtuelle pendant plusieurs années. Livres, DVD, documentaires font aussi partie de la panoplie diffusant ce contenu, dans lequel la marque « Dassault Systèmes » affirme son identité en étant producteur de contenu à part entière.

Le spectre d’action : les industries créatives

Il est important ici de rappeler que les industries créatives sont plus larges que les industries culturelles. Elles comprennent aussi la recherche, l’éducation et la science. C’est en cela que la vision de Dassault Systèmes tranche avec la vision traditionnelle.

Le programme « Passion for Innovation » a d’abord touché le monde de la science et de la recherche : Georges Mougin a pu développer « Ice-Dream », projet ambitionnant d’utiliser les icebergs pour produire de l’eau douce ; Michel Desjoyeaux a pu imaginer et construire un monocoque de 60 pieds en 6 mois  ; Le département d’égyptologie de l’université d’Harvard a pu mettre sur pied une salle immersive de réalité virtuelle dédiée à un nouveau type d’enseignement.

En ce qui concerne les industries culturelles, Mehdi Tayoubi encourage d’autres partenariats transdisciplinaires pour créer de nouveaux concepts. Outre les aventures égyptiennes, Dassault Systèmes travaille avec l’industrie cinématographique. En s’associant à EuropaCorp, il s’agissait de réfléchir à la salle de cinéma du futur et à l’interactivité collective. A l’occasion de la sortie du film d’animation Un Monstre à Paris, un jeu musical interactif animé par un avatar a été proposé aux spectateurs du Pathé Quai d’Ivry qui consistait en un concours entre deux équipes de claps en rythme sur la musique du film. Dernier projet en date, présenté place de l’Hôtel de Ville à Paris le 29 septembre : l’histoire de Paris en 3D interactive, sur plus de 500 mètres carré d’écran à 180°.

Revivre Paris à travers les siècles

En collaboration avec des archéologues dont Didier Busson, archéologue au département d’Histoire de l’Architecture et Archéologie de Paris, le projet reconstitue grâce à la réalité virtuelle des lieux symboliques de la capitale à différentes époques. Parmi eux, vous pourrez voir les Arènes de Lutèce au 1er siècle après Jésus-Christ, le Louvre sous Philippe Auguste (1160), Notre-Dame de Paris en 1350, la Bastille à la veille de la Révolution française et la Tour Eiffel lors de l’Exposition Universelle de 1889.

Pour avoir expérimenté le projet sur le campus de Vélizy, avec le chef de projet Nicolas Serikoff et Mehdi Tayoubi, survoler Paris à travers les âges en réalité virtuelle est « bluffant ». On imagine tout à fait ce projet dupliqué pour le monde de la recherche – afin de trouver « une vérité scientifique » comme l’affirme Didier Busson – et pour le monde de l’éducation.

Pour en avoir plus, consultez : http://paris.3ds.com et survolez la ville : http://paris.3ds.com/fr-bonus.html

La politique culturelle des entreprises : une nécessité

« CreaGeeks », « Avant-garde » et « Complexe » sont les mots par lesquels Mehdi Tayoubi définit la culture française. En d’autres termes, une culture qui a les moyens de rayonner, aussi bien technologiques que stratégiques, une culture visionnaire, mais qui demeure complexe à appréhender.

L’aventure de Dassault Systèmes dans les industries créatives porte les politiques culturelles des entreprises à un niveau supérieur. Il ne s’agit plus de mécénat ou de sponsoring mais de co-construction. Partenariat significatif : le Forum d’Avignon. Nouvelles rencontres entre culture, media et économie, elles réunissent chaque année des parties prenantes de tous pays et tous horizons. En s’associant au « Lab » du Forum, Dassault Systèmes met en lumière l’importance de la prospective. Celle-ci est d’autant plus significative que l’effort de R&D de Dassault Systèmes représentait 1 300 personnes en 2010 et 300 millions d’euros – soit 23% du chiffre d’affaires mondial.[1]

Certes, ces partenariats servent aussi l’entreprise : elle crée sa marque et son identité par eux, nous ramenant même à notre cher « storytelling ». Mais qui n’aime pas raconter des histoires, qui plus est dans les industries créatives ? La vision de Dassault Systèmes encourage et dynamise les industries créatives françaises : « Lorsqu’on me dit qu’il faut changer « Systèmes » en « Systems » ? Je réponds non ! Nous sommes une entreprise française ! Le savoir-faire français est un argument marketing incontournable de l’industrie du luxe dans le monde entier, pourquoi pas dans la technologie ? » ajoute Mehdi Tayoubi. « Il n’y a pas que Google. Notre savoir-faire peut être mis au service de l’humanité et bien entendu celui de la France, pour contribuer à son rayonnement en inventant de nouveaux usages dans le monde de la culture ».

En portant les industries créatives au niveau stratégique de l’entreprise, Dassault Systèmes ouvre aujourd’hui la première série des (ré)enchanteurs de culture. Intégrer tous les potentiels de la culture à l’innovation témoigne d’une capacité prospective forte. En espérant que Mehdi Tayoubi et Dassault Systèmes aient ouvert la porte à une nouvelle tendance de stratégie de marque qui permettra à la société civile de co-construire ses projets avec nos entreprises.

Camille Delache


[1] http://www.journaldunet.com/solutions/ssii/8-centres-francais-de-r-d-qui-comptent/dassault-systemes.shtml
Chaîne Youtube présentant les projets de Dassault Systèmes. http://www.youtube.com/tvniman
Mehdi Tayoubi présentant la salle de cinéma interactive au Forum d’Avignon : http://www.youtube.com/watch?v=QJ496TWjzng
Programme Passion for Innovation : http://www.3ds.com/fr/company/passion-for-innovation/

[Opération] Rencontrez les (ré)enchanteurs !

Pourquoi faut-il (ré)enchanter la culture ?

Les frontières de la culture ne s’arrêtent pas aux musées, théâtres, cinémas et autres lieux traditionnels. Sa définition est mouvante, évoluant au gré des pratiques culturelles et des artistes, des politiques et des ministères. Tumultueuse par essence, elle se déploie partout, dans nos sociétés, nos économies et notre lien social. Depuis maintenant huit mois, c’est ce que ce blog a tenté de démontrer. Stratégique pour l’avenir, remède à la morosité, la culture est plus qu’un divertissement. Elle est un réservoir de possibles.

La Baguette culturelle est allée à la rencontre des personnes qui font la culture aujourd’hui. J’ai choisi de faire parler ici ces hommes et ces femmes qui portent la culture et les industries créatives au niveau d’une vision. Série parisienne par proximité géographique, elle inaugure une nouvelle rubrique, qui vous introduira chaque mois la vision d’un (ré)enchanteur.

Pendant deux semaines, La Baguette culturelle vous présente le premier panel de (ré)enchanteurs. Six personnes ont accepté de me rencontrer. Autour d’une discussion, et non d’un entretien précalibré, ils m’ont tous confié leur activité, leur métier et leur vision. Les portraits délivrés ici sont le fruit de ma réflexion et de mes recherches autour de ces discussions.

A travers ces entretiens, des visions se dessinent. Elles replacent la culture et les industries créatives au cœur d’une stratégie globale.

(Ré)enchanter la culture est possible ! Venez à la rencontre de ces (ré)enchanteurs !

Camille Delache

La francophonie économique, premier échec par Damien Soupart

C’est en République Démocratique du Congo (RDC), régulièrement décrit comme le pays africain francophone le plus peuplé, que va se tenir le XIVème Sommet de la Francophonie. Au-delà des polémiques stériles sur la présence ou la non-présence de François Hollande à ce Sommet, concentrons-nous et tentons des mises en rapport de faits et de réalités peu évoquées dans la presse. Aujourd’hui, nous allons voir que la tenue et la teneur de ce XIVème Sommet de la Francophonie va à l’encontre flagrante de la notion de « francophonie économique »[1].

 

Comme nous l’apprennent les statistiques du Ministère des Affaires Étrangères[2] et du Ministère de l’Économie[3], la France et la Belgique sont déjà distancées en termes d’échanges et d’investissements avec la RDC, au profit de la seule Chine. Elle est désormais le second investisseur, avec plus de 15 % des parts de marché. Au détour d’un article pioché sur la Toile[4], nous apprenons que c’est la société chinoise « SINOHYDRO » qui est en train de réaliser l’autoroute sur laquelle vont se déplacer les Chefs d’État francophones lors de ce Sommet. Dans le même ordre d’idée, l’article mentionne que « 5000 voitures de luxe » serviront à transporter et à acheminer les délégations présentes lors de ce Sommet. Pas n’importe quelle marque : des Jaguar (marque récemment rachetée par Tata, conglomérat indien) et des Lexus (marque de luxe du groupe Toyota).

À côté de ces faits bruts, les partisans de la Francophonie économique sont régulièrement bercés par des tribunes ou des études intellectuellement fondées, mais dépourvues de portée concrète. Une récente étude publiée par l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF)[5] rappelle à raison que « la francophonie est une valeur sûre » et que les pays membres et observateurs de l’OIF représentent « 14 % de la population mondiale » et « 20 % des échanges mondiaux ». Mais l’on n’y apprend toujours pas la part des échanges réellement « francophones », entre pays membres de l’OIF. Pareillement, une récente tribune dans Libération affirme sans aucune nuance que « la francophonie sera économique et africaine »[6]. Cet article est une combinaison hasardeuse de considérations économiques, politiques, géostratégiques, mais aussi morales puisque l’on peut y lire que « la francophonie économique doit faire émerger la voie médiane, celle de la raison éthique ».

 

Après l’exposé de ces faits, la francophonie économique semble vidée de son contenu. Car, au-delà des détails de l’Histoire concernant la logistique du Sommet, l’Afrique reste le continent de toutes les convoitises et des stratégies offensives. Un exemple ? Forbes lance une édition francophone intitulée « Forbes Afrique »[7]. Ce magazine a pour cible claire les « vingt-trois » pays d’Afrique francophone. Le lancement de ce nouveau magazine anglo-saxon s’est évidemment tenu à Brazzaville, en RDC. Dans le même temps, l’hebdomadaire Jeune Afrique nous rappelle que « les États-Unis se sont lancés à la conquête des territoires francophones d’Afrique »[8].

 

Face à cette stratégie constituée et solide, notre position semble bien fragile et timorée : préférence francophone inexistante, faible coordination des acteurs, faible mobilité, implantation massive de « business schools »[9] et surtout, méconnaissance généralisée et continue des potentialités ouvertes par cette notion de « francophonie économique ».

 

Une seule solution pourrait encore nous permettre de ne pas complètement disparaître économiquement de ces espaces, que d’aucuns envisagent encore comme autant de prés carrés français. Il s’agirait de ne pas recommencer l’erreur française, celle qui consiste à vouloir faire des échanges, soutenir l’export et développer le commerce sans pratiquer l’intelligence économique, qui lui est pourtant consubstantielle.

 

Comme le rappelle M. Hervé Cronel, Conseiller économique auprès du Secrétaire Général de l’OIF, il faut « utiliser tous les outils de l’intelligence économique au service d’une vision politique ». Jean-Louis Levet, un des promoteurs de l’intelligence économique en France, écrivait dans son dernier ouvrage[10] que « la promotion d’un modèle de pensée français et francophone était un facteur essentiel de puissance économique, une priorité géostratégique ».

 

Quel dispositif de « diplomatie économique » sera ainsi mis en place lors du Sommet de la Francophonie ? L’avenir proche nous le dira. Quoi qu’il en soit, l’impératif de francophonie économique demeure.

 

Damien Soupart


[1] http://www.cercle-richelieu-senghor.org/index.php?option=com_content&view=article&id=185
[2]http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/pays-zones-geo/republique-democratique-du-congo/presentation-de-la-republique-1274/article/presentation-1760#sommaire_3
[3] http://www.tresor.economie.gouv.fr/3343_presence-chinoise-en-rdc
[4] http://www.digitalcongo.net/article/86207
[5] http://www.francophonie.org/IMG/pdf/Impact_economique_francais.pdf
[6] http://www.liberation.fr/monde/2012/08/26/la-francophonie-sera-economique-et-africaine_841934
[7] http://www.slateafrique.com/91667/forbes-lance-sa-version-africaine-francophone
[8] http://www.jeuneafrique.com/Articles/Dossier/JA2683p072.xml0/usa-p
[9] http://www.africadiligence.com/les-business-schools-un-enjeu-strategique-pour-lafrique-par-serge-tchaha/
[10] « Réindustrialisation, j’écris ton nom », http://www.jean-jaures.org/Publications/Les-etudes/Reindustrialisation-j-ecris-ton-nom