Vers une démocratisation culturelle entrepreneuriale ?

24 juillet 1959, le décret fondateur du Ministère des Affaires culturelles lui donne « pour mission de rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France, au plus grand nombre possible de Français. »

Depuis, des projets et des visions sont passés : les maisons de la culture de Malraux, le 1% culturel, la gratuité et j’en passe. Longtemps, nous avons cru au « pouvoir magique et sacré » de l’œuvre d’art, comme le définit Jean Caune. Les politiques culturelles ont voulu « apporter » la culture en confrontant le public aux œuvres d’art. « C’est à l’œuvre d’art, qu’il a été demandé d’établir le contact, de construire les liens et de structurer un imaginaire commun. »[1] En somme, l’ambition de démocratisation culturelle a été conçue comme « une politique de l’offre, fondée sur l’espoir magique d’une rencontre entre les œuvres et le public ». [2]

Les problèmes arrivent : Bourdieu et le capital culturel reviennent à grand pas.

Les nombreuses controverses et déceptions se font jour attestant des limites de la démocratisation culturelle. Le capital culturel des publics visés n’augmente pas. Hérité, il correspond aux « dispositions cultivées transmises au sein de la famille, plus que d’inclinations naturelles et spontanées. »  Le rôle discriminant de l’origine sociale augmente en s’éloignant de la culture scolaire et en s’intéressant à l’offre culturelle.

Parue en 1990, l’étude sur les pratiques culturelles des Français (1973-1989) enfonce le clou. Selon elle, la politique de démocratisation culturelle ne prend pas en compte « [le] contexte socio-économique, [les] stratifications sociales, et [les] autres conditions d’exercice des loisirs et des activités de communication ou d’expression. »[3] Si Jack Lang a tenté de rectifier le tir, nous sommes encore loin des résultats escomptés.

Nouveau rebondissement : le numérique redonne espoir.

Avec le numérique, les pratiques culturelles évoluent, des portes s’ouvrent et des mondes se mélangent. Un projet particulier retient l’attention, mêlant le monde des geeks et la culture dite savante : le projet Opérabis de l’Opéra de Rennes. Lancé en novembre 2010, le monde de l’Opéra se virtualise dans SecondLife et OpenSim. Le spectateur peut créer son avatar pour assister aux représentations des Noces de Figaro ou de L’Enlèvement au Sérail. Suivent évidemment la Gaité lyrique et ses « révolutions numériques » qu’on ne présente plus.

Mais où en sommes-nous aujourd’hui ? Le numérique a t-il réellement changé les habitudes ? La gratuité a t-elle ouvert les portes des musées, théâtres, opéras ? Voit-on des performances dans les rues ?

Non.

Tout n’est pas perdu : la société civile veille.

En rencontrant plusieurs associations culturelles, je me suis rendue compte qu’elles n’avaient pas attendu les pouvoirs publics. Plutôt, une fois leur projet construit et abouti et grâce à une forte volonté, les structures publiques leur ont ouvert les bras. En quelque sorte, un entreprenariat de la démocratisation culturelle.

Pour ne citer un seul exemple, j’évoquerai les Concerts de Poche. Association créée par la pianiste Gisèle Magnan, elle se donne pour mission de « démocratiser la musique classique ». Celle-ci affirme la frustration de n’offrir de la musique qu’à un public d’initiés : 
« Le monde du concert de musique classique tel qu’il est actuellement est parfois en décalage avec le monde dans lequel on vit aujourd’hui. Tout au long des concerts que je donnais, j’avais toujours l’impression que cette musique ne s’adressait pas assez en profondeur à tous ceux qui pouvaient en avoir véritablement envie, soif et besoin. »[4]

Aujourd’hui, l’association propose des ateliers expliquant une œuvre, des concerts et surtout une production : Carmen. Bien sûr, elle est à la fois soutenue par les pouvoirs publics et le mécénat privé !

De la même manière, Arte lance « Open Opera : Qui sera Carmen ? » (décidemment !) – après avoir promu « Photo for Life » avec Oliviero Toscani. De la télé-réalité mélangée avec un art dit noble, dont le contenu est aussi informatif que divertissant.

La démocratisation culturelle n’est donc pas veine. La culture a effectivement des vertus thérapeutiques et d’éveil. Néanmoins, en sacralisant chaque œuvre d’art, en entourant chaque dispositif de cérémoniaux, on en oublie le public ! Les pouvoirs publics doivent pouvoir se saisir et s’inspirer des expériences de la société civile.

Doit-on aller vers une démocratisation culturelle entrepreneuriale ?

Camille Delache

[1] CAUNE, « La démocratisation culturelle : une évaluation à construire » Politiques et pratiques de la culture sous la direction de Philippe Poirrier, La documentation française, Paris, 2010, p18
[2]SAEZ Jean-Pierre, « La culture, une question politique, une affaire de société » Culture & Société – Un lien à recomposer sous la direction de Jean-Pierre Saez, Editions de l’Attribut, Toulouse, février 2008, p16
[3] CAUNE Jean, op.cit, p17
[4] http://www.blogfondation.orange.com/2010/06/23/portraits-de-femmes-dexception-gisele-magnan/

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La dissolution de l’Union Latine, prélude à l’extinction de la diversité culturelle ? par Damien Soupart

                   Malgré le titre en apparence éloigné des thématiques régulièrement traitées sur ce blog, je crois que l’actualité détaillée ci-dessous dépasse largement son périmètre traditionnel pour venir questionner directement une structure telle que l’OIF et par là-même, la francosphère toute entière.

                  Le 31 Juillet 2012 est une date qui est déjà oubliée dans les mémoires collectives. Elle symbolise pourtant la date effective de la dissolution du Secrétariat Général de l’Union Latine. Qu’était l’Union Latine ? Une Organisation Internationale, née en 1954, afin de « mettre en valeur et diffuser l’héritage culturel et les identités du monde latin », principalement des mondes francophones, hispanophones et lusophones. Cette Union Latine regroupait 40 Etats dans l’optique de « défendre les langues latines, le plurilinguisme et la diversité culturelle sous la menace d’uniformisation issue de la mondialisation ».

Dès le début de l’année 2012, le Congrès de l’Union Latine a décidé, eu égard à la crise financière qui déstabilisait cette Organisation Internationale, de « dissoudre le Secrétariat Général »[1], ce qui a directement eu pour effet « une interruption immédiate des actions entreprises ». Sans aucune publicité de la part des médias, une Organisation Internationale, vieille de plus de 50 ans, disparaît dans l’indifférence la plus totale. Dans sa déclaration finale, l’Union Latine n’oublie pas de réaffirmer « de façon inconditionnelle », la valeur de Convention constitutive de l’Organisation, et implicitement le premier alinéa du premier article : « Conscients de la mission qui incombe aux pays latins dans l’évolution des idées, ainsi que dans le perfectionnement moral et les progrès matériels du monde »[2].

Nombre d’interrogations demeurent. Dans ses considérations finales, le document souligne que l’Union Latine doit « passer à une nouvelle phase », opérer « une reconversion » et ne plus être « conçu comme un opérateur de programmes mais comme un forum d’échanges entre les Etats membres ». Mais le nouveau Secrétaire Général par intérim n’a toujours pas été désigné.

Au-delà de l’effet d’annonce, en quoi cela a-t-il à voir avec la Francophonie ? Premièrement, les deux Organisations Internationales travaillaient ensemble sur des sujets comme celui de « l’intercompréhension ». L’OIF vient donc de perdre donc un allié historique. Deuxièmement, sur les 40 membres de feue l’Union Latine, 12 sont également membres de l’OIF (Andorre, Cap-Vert, Côte-d’Ivoire, France, Guinée Bissau, Haïti, Mozambique, Monaco, Roumanie, Moldavie, Sao Tomé et Principe, Sénégal). Est-il imaginable que la valeur ajoutée de cette défunte Organisation Internationale soit utilisée au sein de l’OIF ? Typiquement, les accords intergouvernementaux de coopération[3] ? Que deviendra « le système novateur de diffusion de la terminologie pour les langues[4] » ? Troisièmement, cette disparition ne pose-t-elle pas une question existentielle à l’OIF, qui devient peu à peu le seul organe – impotent – capable de défendre une autre vision que celle qui est véhiculée quotidiennement par nos grands médias de masse ?

Comme le rappelle la Convention de Madrid, fondatrice de l’Union Latine, la réalisation des objectifs cités précédemment passe par « la plus intense coopération intellectuelle entre les pays adhérents et par le renforcement des liens spirituels et moraux qui les unissent ». Cette assertion résonne étrangement à nos oreilles aujourd’hui. L’Union Latine disparue, l’OIF se retrouve être le seul organe, plutôt représentatif, capable de relever ces défis verbalisés il y a plus de cinquante ans.

La France, principale contributrice financière de l’Union Latine et principale contributrice financière de l’OIF, devrait certainement prendre en compte ce non-évènement qui préfigure pourtant l’avenir de la lutte en faveur du multilinguisme : anonymat médiatique, banqueroute financière et paralysie stratégique.

Par Damien Soupart