Bercy et le mécénat : « la mort de la culture française » bis repetita ?

Nombre d’articles ont été écrits pour défendre l’importance du mécénat et la nécessité absolue de maintenir l’avantage fiscal à 60% pour les entreprises.

Car non, le mécénat n’est pas une niche fiscale. Mon propos aujourd’hui sera différent. Il s’agit de montrer en quoi culture, intérêt général et financements sont des questions qui se mêlent, s’entrechoquent et se délaissent perpétuellement à travers 3 visions des relations entre culture et financement.

La vision de Daniel Cohen : le paradoxe sur les comédiens

Daniel Cohen s’interroge sur la difficulté du monde de la culture à s’adapter au capitalisme financier. Alors que « nos temps modernes » poussent l’homme à asservir les objets, il était attendu que les activités dont l’homme est la matière première, tel le théâtre, prennent de l’importance et deviennent rapidement rentables. En réalité, et c’est ici que s’exprime le paradoxe sur les comédiens, « les techniques semblent éliminer l’homme, et de fait elles en limitent l’usage. Mais la cause pour laquelle elles diffusent ce principe d’économie est la hausse irrésistible du prix de l’homme lui-même par rapport aux objets. C’est ici sans doute que se joue le malentendu le plus tragique sur notre époque. »[1]

Face à ce constat, la question des financements de la culture apparaît centrale dans l’avenir du secteur culturel. Et a fortiori dans tous les secteurs d’intérêt général.

Jacques Rigaud : la perception anglaise de notre modèle de financement de la culture

Lors d’une étude comparative des financements de la culture entre la France et la Grande-Bretagne, Jacques Rigaud note que les conclusions du rapport ont provoqué la surprise des Anglais. En effet, les sommes consacrées à la dimension culturelle par des Ministères autres que celui de la Culture et de la Communication, l’importance croissante du mécénat d’entreprise et l’implication de plus en plus forte des collectivités territoriales dans la « chose culturelle » sont autant d’éléments étonnants pour le peuple d’outre-Manche.[2]

Cette réaction met en évidence la singularité et la pertinence de la question du financement de la culture en France.

« La mort de la culture française » annoncée en 2007

Lorsque le 21 novembre 2007, la version européenne du Time exposait la mort de la culture française,[3] Donald Morrison écrivait que « si [les Français] ne [dominent] plus la scène culturelle mondiale, c’est parce qu’en [les] subventionnant, en transformant la culture en service public et en garantissant une politique de quotas, l’État [les] assiste et [les] endort. […] Et parce qu’ils [tardent] à s’inspirer du “miracle” culturel américain fondé sur les donations et les déductions d’impôts. »[4] La critique de Morrison ne touchait pas uniquement à la nature de notre culture ou à son héritage. Surtout, au cœur de la critique américaine se trouvait la question des financements de la culture et la complexité du rapport entre culture et économie. Le « miracle » de la renaissance de la culture française devrait alors naître d’un financement privé.

La loi de 2003 était une réponse à cette complexité. Les pouvoirs publics autorisaient d’autres acteurs – entreprises et particuliers – à financer des oeuvres d’intérêt général. Presqu’une décennie plus tard, le mécénat s’est développé, en témoignent le nombre de services/postes dédiés en entreprise et dans les associations. Cependant, nombre de projets ne voient toujours pas le jour faute de financements. Les particuliers peinent à entrer dans la logique de la philanthropie, malgré notre cher crowdfunding.

Si l’annonce de Bercy s’avère réelle, elle viendrait couper ce – lent – mouvement de diffusion des pratiques philanthropiques dans le modèle français… La critique – de 2007 !!- du Time n’en deviendrait que plus amère. Ironie du sort, le ministère de la culture lance un appel au mécénat d’entreprise pour l’acquisition d’un trésor national le 29 juillet : ici.

En espérant que les pensées de MM. Cohen, Rigaud et Morrison résonneront dans les couloirs des ministères…

Par Camille Delache


[1] COHEN Daniel, Nos Temps Modernes, Prologue, Flammarion, 1999, Paris, p25
[2] RIGAUD Jacques, Préface, Le financement de la culture en France et en Grande-Bretagne, sous la direction de DEVLIN Graham et HOYLE Sue, L’Harmattan, Paris, 2001, p11
[3]MORRISON Donald « In search of lost time », Time magazine, 21 novembre 2007 http://www.time.com/time/magazine/article/0,9171,1686532,00.html
[4] ASSOULINE Pierre, La République des livres, « Notre culture n’était pas morte, elle déclinait seulement », http://passouline.blog.lemonde.fr/2008/10/02/notre-culture-netait-pas-morte-elle-declinait-seulement/

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s