La dissonance culturelle : vers la fin de la culture savante et de la culture populaire ?

A l’heure d’un nouveau Ministère de la culture, intégrant désormais les industries créatives numériques (ici!), il est temps de se demander où en est le modèle culturel français face à la traditionnelle distinction culture savante / culture populaire. On entend souvent que les nouvelles générations ne répondraient plus de celle-ci. Nous serions dissonants culturellement. En témoignent les séries TV : entre Friends, The Good Wife, Gossip Girl ou The West Wing, tout le monde y trouvera son compte dans un format plus ou moins comparable. La question est d’autant plus pertinente que nos chères PUF accueillent les séries TV dans leurs collections ().

La vision de la culture entre savante et populaire a longtemps marqué le modèle culturel français et prévaut encore. La culture savante, ou cultivée, est celle pour laquelle il faut avoir un capital culturel assez élevé afin d’en saisir les codes et les références. L’œuvre de Wagner Le Crépuscule des Dieux répond tout à fait de cette logique : cinq heures de représentation, difficilement compréhensibles sans avoir assisté aux trois premiers volets de L’Or du Rhin. A l’opposé, la culture populaire serait appréhendable par tous car ne nécessite aucun capital culturel particulier. Nathalie Marteau, directrice du Théâtre du Merlan à Marseille, résume cette approche cloisonnante et dévalorisante de la culture de la façon suivante : « C’est toute l’histoire de la politique culturelle française où, après Malraux, le social en culture a été considéré comme suspect. Les maisons des jeunes et de la culture ont été balayées et remplacées par des lieux dits de prestige. »[1]

         L’existence même de cette distinction a longtemps rendu difficile les politiques culturelles envers le public, lui-même divisé. Or, cette dernière se révèle de moins en moins pertinente. Comme le démontre le sociologue Bernard Lahire, « les Français ont très majoritairement des pratiques culturelles appartenant à plusieurs registres, plus ou moins « légitimes », et qu’ils pratiquent le « mélange des genres ». Cette situation est le reflet de la pluralité de l’offre culturelle et de la pluralité des influences socialisatrices vécues dans toutes les classes sociales. »[2] Selon lui, le modèle culturel français serait dans un processus d’acceptation de ce qu’il appelle la « dissonance culturelle ».

         Alors que la dissonance culturelle a longtemps été considérée comme une exception notable, elle se généralise de plus en plus. Bernard Lahire donne l’exemple du karaoké, attirant plus de cadres et de professions libérales que d’ouvriers.[3] Dans les années 1950, nous aurions attendu de ces cadres de rester cantonné à la culture savante et légitime relevant des grandes œuvres littéraires et de la musique classique. A ce phénomène s’ajoute « une concurrence entre l’industrie culturelle et le système classique de légitimation de la culture. Aujourd’hui, le rapport de forces est de plus en plus défavorable à la culture lettrée. Celle-ci est souvent attaquée comme une culture « prise de tête. »[4]

L’acceptation de la dissonance culturelle permettrait au modèle culturel français de retrouver son public et d’annoncer la fin de la division culture savante/culture populaire. Et si la démocratisation culturelle commençait par là ?

Camille Delache


[1] DELAPORTE Ixchel, « Une vagabonde entre culture savante et culture populaire », L’Humanité, 9 août 2010 http://humanite.fr/node/451215 consulté le 17 février 2011
[2] LAHIRE Bernard, « Molière et le karaoké : le mélange des genres », L’Histoire, Octobre 2004, n°291, p2.
[3] LAHIRE, op.cit. p3
[4] LAHIRE, op.cit. p4

Une réflexion sur “La dissonance culturelle : vers la fin de la culture savante et de la culture populaire ?

  1. Cela me semble évident, et à mon avis, « le mélange des genres » sera une des clés du renouvellement et de la modernisation de ces institutions culturelles françaises encore parfois trop … « poussiéreuses » ! Du rap au musée, du djembé à la salle Pleyel?

    Mais le pari reste difficile : il semble en effet moins facile d’intéresser un jeune fana de séries à un Opéra en trois actes alors que le jeune habitué de la culture savante n’a lui aucun mal à regarder Gossip Girl, Twilight ou lire Hunger Games !

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