De l’intérêt des Cent-Jours par Damien Soupart

Première manifestation publique de la fibre francophone de M. le Président de la République, François Hollande ? La nomination de Mme Yamina BENGUIGUI, « Ministre déléguée auprès du Ministre des Affaires Etrangères, chargée des Français de l’étranger et de la francophonie »[1].

Remarquons que c’est la première fois qu’un ministre de plein exercice a en charge concurremment le dossier des « Français de l’étranger » et celui de « la francophonie ». C’est censément une bonne idée puisqu’inconsciemment, on mêle volontairement la présence française à l’étranger et la langue française parlée par l’ensemble des francophones. Cela permet de rappeler que la francophonie est avant tout une idée qui est née hors de France, qui n’a reçu que très tard le soutien du Général de Gaulle. Cet intitulé de poste confirme le propos de Léopold Sedar Senghor sur la francophonie : « le français, le Soleil qui brille hors de l’Hexagone »[2].

Derrière cette euphorie tempérée, des attentes innombrables. La thématique des Français de l’étranger a de nombreux points communs avec celle de la francophonie. Petit verbatim non exhaustif :

Le problème de définition du périmètre. Les Français de l’étranger, l’on sait à peu près qu’il y en a 2 millions à 2,5 millions dans le monde. Qui sont-ils ? Que font-ils ? Entretiennent-ils un dialogue régulier avec les autorités nationales métropolitaines ou expatriées ? Idem dans le domaine de la francophonie où les chiffres sont tout aussi approximatifs (ce qui est normal). Néanmoins, l’absence de stratégie francophone au sein de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) symbolise l’absence de partage de l’information et de bonnes pratiques entre des personnes qui parlent pourtant la même langue. L’intérêt d’une stratégie réside dans sa transversalité, transversalité qui reste à organiser dans les deux domaines.

Le problème des référents à l’étranger. Sur qui va-t-elle s’appuyer pour mener à bien sa mission ? Comment va-t-elle s’organiser avec nos postes diplomatiques et consulaires à l’étranger ? Sur quels fondements va-t-elle dialoguer avec l’OIF ? Le fait que la francophonie soit écrite avec une lettre minuscule indique que l’action portera prioritairement sur les personnes francophones et non sur les structures institutionnelles.

Le rapport à l’économie. Les Français de l’étranger représentent notre dernier avantage comparatif sous-utilisé, voire inconsidéré. Ces expatriés meurent d’envie de faire partager les bonnes informations, leurs connaissances du pays dans l’intérêt national. Malheureusement, ils ne sont jamais consultés. Insidieusement, ce sont sûrement des offres commerciales qui s’évaporent. Dans le cas de la francophonie, le « Forum Francophone des Affaires » (FFA) existe depuis 1987, avec peu de réalisations concrètes. Une conférence récente rappelle également que l’Afrique francophone est distancée par l’Afrique anglophone en termes de résultats économiques[3].

La diffusion au grand public. L’enjeu de chacun de ces domaines est d’émerger comme thématique d’avenir ayant de l’intérêt. Aujourd’hui considérés comme des sujets mineurs, ils pourraient demain devenir des leviers d’influence majeurs[4].

La lettre de mission. Quels seront les objectifs et les attendus fixés à Mme la Ministre ? S’l s’agit de produire un énième rapport, cela est inutile. S’il s’agit plutôt de penser ces deux thématiques ensemble de façon transversale dans une logique opérationnelle, c’est alors que ce sujet prend toute sa dimension.

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La nouvelle arrivante rue de Valois : les premiers mots d’Aurélie Filippetti

En attendant d’avoir des annonces suffisamment conséquentes d’Aurélie Filipetti, nouvelle ministre de la Culture et de la Communication, voici quelques (jolies) phrases de la passation de pouvoir avec M. Mitterrand.

Qui est Aurélie Filippetti ?

Aurélie Filippetti est une fille de mineur lorrain, ancien maire communiste. Elle a commencé sa carrière chez les Verts puis s’est tournée vers le PS. A 38 ans, elle devient Ministre de la Culture et de la Communication après en avoir fait sa spécialité au sein du PS (ici, pour plus de détails).

La député de Meurthe-et-Moselle, agrégée de lettres classiques, expose avec émotion ses missions au sein du ministère, « intimement lié à une certaine idée que nous avons de la France, de ses valeurs et de ce que nous voulons transmettre aux générations qui suivent, le meilleur de ce qui nous a été légué en héritage par ceux qui nous ont précédés ».

 

Sa vision de la culture

“La culture, c’est ce qui rassemble les individus. La culture, c’est cette rencontre quasi miraculeuse entre la subjectivité d’un artiste, dans ce qu’elle a de plus intime, de plus profond, de plus incommunicable, et le partage, l’intersubjectivité. En exprimant ce qu’on a de plus intime on va toucher dans autrui ce qui relève de l’universel. C’est ce rapport entre l’intime et l’universel qui fait le miracle de l’art. »

Et de conclure sur un « petit cadeau » : un livre de l’auteur italien De Luca, avec une citation de Carlos Fuentes : « La littérature est une blessure par où jaillit l’indispensable divorce  entre les mots et les choses. Par cette blessure nous pouvons perdre tout notre  sang ».

La nouvelle locataire de la rue de Valois a évidemment rappelé l’importance de l’accès à la culture pour tous.

Après cette passation en douceur et en émotion, attendons les premières mesures, qui, espérons-le, pourront « enchanter la culture française ».

La vidéo, c’est ici !

La dissonance culturelle : vers la fin de la culture savante et de la culture populaire ?

A l’heure d’un nouveau Ministère de la culture, intégrant désormais les industries créatives numériques (ici!), il est temps de se demander où en est le modèle culturel français face à la traditionnelle distinction culture savante / culture populaire. On entend souvent que les nouvelles générations ne répondraient plus de celle-ci. Nous serions dissonants culturellement. En témoignent les séries TV : entre Friends, The Good Wife, Gossip Girl ou The West Wing, tout le monde y trouvera son compte dans un format plus ou moins comparable. La question est d’autant plus pertinente que nos chères PUF accueillent les séries TV dans leurs collections ().

La vision de la culture entre savante et populaire a longtemps marqué le modèle culturel français et prévaut encore. La culture savante, ou cultivée, est celle pour laquelle il faut avoir un capital culturel assez élevé afin d’en saisir les codes et les références. L’œuvre de Wagner Le Crépuscule des Dieux répond tout à fait de cette logique : cinq heures de représentation, difficilement compréhensibles sans avoir assisté aux trois premiers volets de L’Or du Rhin. A l’opposé, la culture populaire serait appréhendable par tous car ne nécessite aucun capital culturel particulier. Nathalie Marteau, directrice du Théâtre du Merlan à Marseille, résume cette approche cloisonnante et dévalorisante de la culture de la façon suivante : « C’est toute l’histoire de la politique culturelle française où, après Malraux, le social en culture a été considéré comme suspect. Les maisons des jeunes et de la culture ont été balayées et remplacées par des lieux dits de prestige. »[1]

         L’existence même de cette distinction a longtemps rendu difficile les politiques culturelles envers le public, lui-même divisé. Or, cette dernière se révèle de moins en moins pertinente. Comme le démontre le sociologue Bernard Lahire, « les Français ont très majoritairement des pratiques culturelles appartenant à plusieurs registres, plus ou moins « légitimes », et qu’ils pratiquent le « mélange des genres ». Cette situation est le reflet de la pluralité de l’offre culturelle et de la pluralité des influences socialisatrices vécues dans toutes les classes sociales. »[2] Selon lui, le modèle culturel français serait dans un processus d’acceptation de ce qu’il appelle la « dissonance culturelle ».

         Alors que la dissonance culturelle a longtemps été considérée comme une exception notable, elle se généralise de plus en plus. Bernard Lahire donne l’exemple du karaoké, attirant plus de cadres et de professions libérales que d’ouvriers.[3] Dans les années 1950, nous aurions attendu de ces cadres de rester cantonné à la culture savante et légitime relevant des grandes œuvres littéraires et de la musique classique. A ce phénomène s’ajoute « une concurrence entre l’industrie culturelle et le système classique de légitimation de la culture. Aujourd’hui, le rapport de forces est de plus en plus défavorable à la culture lettrée. Celle-ci est souvent attaquée comme une culture « prise de tête. »[4]

L’acceptation de la dissonance culturelle permettrait au modèle culturel français de retrouver son public et d’annoncer la fin de la division culture savante/culture populaire. Et si la démocratisation culturelle commençait par là ?

Camille Delache


[1] DELAPORTE Ixchel, « Une vagabonde entre culture savante et culture populaire », L’Humanité, 9 août 2010 http://humanite.fr/node/451215 consulté le 17 février 2011
[2] LAHIRE Bernard, « Molière et le karaoké : le mélange des genres », L’Histoire, Octobre 2004, n°291, p2.
[3] LAHIRE, op.cit. p3
[4] LAHIRE, op.cit. p4

Notre nouveau Président et la Francophonie par Damien Soupart


                  Alors que l’élection présidentielle vient de prendre fin, que les promesses électoralistes vont commencer à être oubliées et que la réalité implacable va immanquablement reprendre le dessus, il me paraît important de fixer les grandes orientations annoncées par François Hollande durant la campagne présidentielle.

Car oui, même si ce type de propositions ne fait pas la Une des grands médias, notre nouveau Président s’est exprimé durant la campagne sur la thématique de la Francophonie, par l’intermédiaire de son responsable « Francophonie », en la personne de M. Jean-Paul Bachy[1]. Alors que sous le quinquennat désormais clos de Nicolas Sarkozy, le seul acte volontariste dont il ait fait preuve en faveur de la Francophonie est son inscription dans la Constitution, en son article 87, nous attendons davantage du nouveau Président qui, au regard des réponses fournies au présent questionnaire, semble avoir saisi les opportunités et l’intérêt stratégique que représente la Francophonie.

Il est important de fixer et d’ancrer cette stratégie, car deux rendez-vous majeurs francophones vont avoir lieu, dont l’un cet été. Le Forum Mondial de la Langue Française, premier du genre, du 2 au 6 Juillet. Un tel rassemblement à Québec laisse espérer la naissance d’une dynamique jeune et transnationale autour de la langue française et de ses attributs. Puis aura lieu le Sommet de Kinshasa, en Octobre. Davantage politique mais tout aussi nécessaire pour engager une réflexion de long terme sur les traductions opérationnelles de cette belle idée francophone.

Je me propose donc de faire un petit florilège des principales mesures envisagées par notre nouveau Président de la République. Il souhaite avant tout créer certaines nouvelles structures. Une « Fondation de la Francophonie », chargée de « collecter et de redistribuer des fonds pour les redistribuer sous forme de microcrédits. L’idée est attrayante mais la construction institutionnelle amène de nouvelles questions : qui dirigera cette Fondation, par qui sera-t-elle financée et soutenue ? De même est évoquée la possibilité de constituer des “filières entre les entreprises francophones”. Quand l’on connaît quelque peu la difficulté qu’ont les seules entreprises françaises à se fédérer au sein d’une entité commune, nous voyons difficilement quel sera l’attrait pour des entreprises qui ne se connaissent pas, se découvrent et sont potentiellement concurrentes de s’allier au sein de filières prédéfinies. L’initiative est une bonne idée mais semble difficilement réalisable.

François Hollande évoque également l’idée d’un “espace économique francophone”. Il ose même parler “d’opportunités de marché” immenses, notamment en Afrique. Néanmoins, nulle remarque sur la façon d’organiser une idée si riche et si complexe. S’inspire-t-on du fonctionnement du Forum Francophone des Affaires (FFA), qui s’est réuni deux fois depuis son lancement en 1987 ? L’OIF devrait-elle être organisatrice de telles rencontres/manifestations ? Ou devrait-elle plus simplement confier cette tâche à une entité dédiée ? Qui prendrait la direction et la responsabilité des décisions qui seraient prises au sein de cette enceinte ?

À côté de ces considérations d’ordre politiques et économiques, il existe également des propositions concernant l’éducation. Constitution d’un “Erasmus francophone” ou encore création d’un “Institut des Hautes Etudes Francophones”, l’aspect formation n’est pas oublié. Questions qui amènent de nouvelles questions : la mise en place d’un Erasmus francophone suppose l’existence d’un “Visa francophone”, afin de faciliter les déplacements de chacun. Sans que cela ne soit précisé, cette politique va à l’encontre des programmes français des dernières années.

Pour chapeauter l’ensemble et avoir une visibilité qui n’était sûrement pas celle de son prédécesseur, M. Hollande avoue réfléchir à élargir les moyens donnés à la cellule “Francophonie” à l’Élysée. Certainement pour s’occuper des autres mesures énoncées ci-dessus. Cet “élargissement” est potentiellement une bonne nouvelle mais, une fois encore, aucune clarification n’est apportée sur le circuit de l’information entre les différentes entités en charge de ces dossiers, simplement au sein de l’État. Le rôle du Ministère des Affaires Etrangères et Européennes, du Ministère de la Culture, du Ministère de l’Economie, de l’Organisation Internationale de la Francophonie ? Qui aura le pouvoir sur qui ?

Au final, ces propos que l’on garde précieusement en mémoire sont fondés mais ne semblent pas encore avoir d’épaisseur suffisante pour pouvoir passer du stade théorique au stade pratique et opérationnel. Le fait que pas une seule fois ne soit citée dans son premier discours[2] la notion de Francophone ne rassure guère sur la suite des évènements. Espérons que l’agenda, qui va se rappeler à lui de façon automatique, le pousse à concrétiser et à s’intéresser de façon plus suivie à ce projet qui représente encore aujourd’hui un avantage comparatif à l’avantage de la France, qu’elle n’utilise pas ou qu’elle utilise mal.

Damien Soupart