La francophonie ou la Francophonie ? par Damien Soupart

Avant de trancher ce nœud gordien, il convient de définir les deux termes que j’oppose volontairement aujourd’hui.

La francophonie fait référence à cette dynamique issue de la société civile, celle des personnes partageant en permanence la langue française, au sein de leurs échanges personnels et/ou professionnels. La francophonie fait ainsi référence au cœur, à la clé de voûte de la sphère francophone puisqu’elle désigne plus de 200 millions de personnes dans le monde.

A contrario, la définition donnée pour le terme de Francophonie est beaucoup plus restrictive. Elle désigne l’entièreté des institutions intergouvernementales qui agissent pour défendre l’idée francophone au niveau politique, au sein des grandes enceintes internationales. Pour donner un ordre de grandeur, l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) rassemble plus d’un tiers des membres de l’ONU.

Après cette brève tentative de clarification étymologique, la réponse à notre questionnement initial semble toujours aussi lointaine. Qui plus est, opposer francophonie et Francophonie paraît stérile. Cette opposition n’est toutefois pas rhétorique. Elle vise à faire prendre conscience que le problème de définition d’un terme renvoie souvent de façon plus large à une incapacité d’appréhension d’un terme, d’une idée et d’une vision.

Je m’explique : dans la majorité des travaux académiques portant sur ce sujet, les auteurs s’en tiennent à ce distinguo en évoquant les deux définitions susmentionnées. Le débat s’arrête là.

Mais a-t-on réussi pour autant à approcher ce qu’était l’idée francophone ? Le lecteur a-t-il bien saisi pourquoi cette distinction byzantine entre deux termes qui appartiennent à la même idée francophone ? A-t-on perçu la quintessence de la langue française, qui reste malgré tout l’enjeu principal de cette querelle sémantique ?

La réponse est évidemment non. Présenter l’idée francophone en dissociant tout de go francophonie et Francophonie paraît aller à l’encontre de ce qu’est la langue française et la philosophie sous-jacente de cette langue.

Ainsi, comme le rappelle Antoine Sfeir, « le français est perçu comme un mode de vie et de pensée. Il s’articule essentiellement autour du doute […]. La langue française accompagne cette rébellion intellectuelle et la nourrit ». La traditionnelle définition donnée par Leopold Sedar Senghor dans le magazine Esprit en 1962 va dans le même sens : « humanisme intégral tout autour de la Terre ». Ce propos qui est aujourd’hui devenu apophtegme rappelle que le distinguo francophonie/Francophonie n’avait pas lieu à cette époque.

Cette distinction qui n’est jamais posée comme telle traduit donc une incompréhension majeure de ce qu’est l’idée francophone. Elle n’est pas séparation vaine. Elle n’est pas non plus une simple réalité démographique. Elle est encore moins cette querelle de chapelles entre les tenants d’une francophonie de masse et une Francophonie élitiste.

Souvent, le sens d’une idée se trouve au sein des écrits ou des paroles de la personne qui a donné ce nom à une réalité préexistante. Souvent, cette personne est oubliée voire piétinée alors que ses écrits et sa vision initiale se trouvent sans cesse confirmés. Dans le cas de l’idée francophone, c’est à la personne d’Onésime Reclus à laquelle je fais référence.

Onésime Reclus a inventé le terme « francophonie » et lui a donné le premier un sens. Ce sens est au mieux aujourd’hui qualifié de politiquement incorrect, au pire complètement mis de côté. Il s’agit d’un sens doué d’un courage, d’une lucidité et d’une vision puissante. Dans ses écrits, Onésime Reclus ne distinguait pas les locuteurs francophones (francophonie) des instances représentatives de ces mêmes locuteurs (Francophonie). Il ne donnait pas non plus une visée purement littéraire à une réalité davantage polymorphe et tournée vers l’action.

Certains taxent aujourd’hui Onésime Reclus de colonialiste et de raciste. Aussi fausses que soient ces accusations, elles n’en démontrent pas moins une incapacité à saisir la substantifique moelle de ce qu’est l’idée francophone. Cette idée n’est pas seulement rhétorique, passive et performative. Comme le rappelle par exemple le titre de l’un des ouvrages d’Onésime Reclus (« Lâchons l’Asie, prenons l’Afrique »), l’idée francophone s’appuyait à l’époque sur une stratégie, elle-même guidée par une vision et des valeurs.

L’opposition francophonie/Francophonie et le sort réservé à Onésime Reclus sont autant de signes d’une incapacité à donner un sens à l’idée francophone. Nous restons aujourd’hui dans les simples appels incantatoires. La récente réforme constitutionnelle française (2008) a amorcé une dynamique sans tomber dans l’erreur de la terminologie fratricide francophonie/Francophonie : « la République participe au développement de la solidarité et de la coopération entre les États et les peuples ayant le français en partage » (art.87).

Au-delà de cette lueur d’espoir, l’idée francophone doit autant que faire se peut concrétiser ses nombreux appels et ses bonnes volontés multiples. Certes, l’idée francophone n’a que cinquante ans cette année. Certes, la traduction institutionnelle est encore plus récente puisque le premier Sommet s’est tenu en 1986.

Toutefois, l’idée francophone, aussi belle soit-elle, ne pourra faire l’économie d’une réflexion vaste et pointue sur sa réalisation intrinsèque et la stratégie qui lui sera donnée. Elle doit non seulement faire sien le mot de Boutros Boutros-Ghali : « la francophonie sera subversive et imaginative, ou ne sera pas » (Cotonou, 1994) mais aussi organiser de façon successive sa stratégie. Comme le rappelle Thierry de Beaucé dans ses « Nouveaux discours sur l’universalité de la langue française », l’idée francophone doit « protéger des positions, ordonner le repli, dresser les bastions d’une reconquête, redéployer le dispositif, mener la guerre sur tous les fronts et tenir coûte que coûte les zones menacées d’une influence ».

Après la création linguistique et institutionnelle, c’est d’une véritable stratégie dédiée dont a besoin l’idée francophone pour s’exprimer pleinement. Ce qui revient en somme à trancher le noeud gordien.

 Damien Soupart

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