La Baguette culturelle : La culture, une affaire qui compte

Lorsque le 21 novembre 2007, la version européenne du Time dénonçait la mort de la culture française,[1] Donald Morrison écrivait que « si [les Français] ne [dominent] plus la scène culturelle mondiale, c’est parce qu’en [les] subventionnant, en transformant la culture en service public et en garantissant une politique de quotas, l’État [les] assiste et [les] endort. […] Et parce qu’ils [tardent] à s’inspirer du “miracle” culturel américain fondé sur les donations et les déductions d’impôts. »[2] Les multiples réactions de l’intelligentsia française traduisent l’importance de la culture pour l’opinion publique.

En ces temps gris de crise où rien ne va plus – et où on nous dit que rien ne va plus – il me semble capital de redonner à la culture ses lettres de noblesse. Pourquoi ? Parce que plus de 200 millions de Français sont allés au cinéma en 2011, record jamais atteint depuis 45 ans.[3] Parce que plus de 65 millions de personnes ont vu nos films à l’étranger.[4] Parce que la France est la première destination touristique au monde depuis au moins 20 ans.[5]

Même si, à côté de ces réussites, de nombreuses compagnies ne trouvent pas de financement ou certains projets restent lettres mortes, il n’en demeure pas moins que la culture est une affaire qui compte.

Elle compte tout d’abord au niveau étatique : il existe un vrai service public culturel, qui va du Ministère aux villes, en passant par les régions et les départements. Pour Philippe Poirrier, historien spécialiste de la culture, « L’enjeu essentiel – au-delà même de la survie de la structure ministérielle – est celui du rôle de l’État, par rapport aux autres collectivités publiques et aux acteurs du marché, dans la régulation du paysage culturel. La question est politique, au sens noble du terme, et participe de la définition d’un modèle de société ».[6]

La culture est capitale au niveau économique : les activités culturelles génèrent une effervescence économique qui navigue entre l’innovation, du fait de la créativité du secteur, la création d’emplois et le développement de projets à échelon local, régional voire entre pays. La couveuse d’entreprises CADO, située à Marseille, est un bon exemple de l’importance économique de la culture. Financée par le projet Sustenudo de l’Union Européenne – qui pense « la culture comme un facteur d’innovation économique  et sociale », a pour but de former et de conseiller les entrepreneurs culturels de la région PACA, leur offrant une certaine flexibilité comme la convention d’accompagnement pour les projets associatifs ou un contrat d’appui au projet d’entreprise. Les entrepreneurs peuvent « tester » leur projet pendant une certaine période afin de s’assurer de sa fiabilité.

Enfin, la culture est un instrument de rayonnement d’un pays. « On ne saurait réduire la culture à une billetterie ou à un chiffre d’affaires » affirmait Jacques Rigaud, ancien directeur de cabinet de Jacques Duhamel et ancien PDG de RTL. C’est justement là toute la singularité du modèle culturel français : parce que la culture revêt une importance sociale et politique, elle doit être dynamique au niveau national et au niveau international. Partout, les grandes œuvres culturelles ont souvent coïncidé avec les périodes glorieuses d’un pays. Shakespeare écrivit pendant la période élisabéthaine, Molière sous le règne de Louis XIV ou Léonard de Vinci grâce à la famille des Médicis puis à François Ier.

Ainsi, il est temps de se poser les bonnes questions : lorsqu’on ouvre une annexe du Louvre à Abu Dhabi, il ne s’agit pas de manquer l’occasion de faire de l’agence France Muséum un relai international de la culture française. Trop tard ? Peut-être ! Mais il n’est jamais trop tard pour apprendre nos leçons : pensons la culture comme un levier stratégique de la France, sur notre territoire et à l’international !


[1]MORRISON Donald « In search of lost time », Time magazine, 21 novembre 2007, Article original
[2] ASSOULINE Pierre, La République des livres, « Notre culture n’était pas morte, elle déclinait seulement », Blog de P. Assouline
[3] France 24 « Fréquentation record dans les cinémas en 2011 », France 24, 3 janvier 2012 http://www.france24.com/fr/20120103-frequentation-record-cinemas-francais-2011-45-ans-cnc-salles
[4] 20minutes.fr « 2011, une belle année pour le cinéma français à l’étranger », 13 janvier 2012 http://www.20minutes.fr/cinema/859086-2011-belle-annee-cinema-francais-etranger
[5] Veille tourisme (Québec), « Classement mondial des émetteurs et des meilleures destinations », 20 juin 2011 http://veilletourisme.ca/2011/06/20/classement-mondial-des-destinations-et-des-marches-emetteurs/
[6] POIRRIER Philippe « Le Ministère de la Culture, 1959-2009 : quel bilan ? Quelles orientations ? » Les politiques culturelles, Les Cahiers Français n°348, Paris, Janvier-février 2009 p4

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2 réflexions sur “La Baguette culturelle : La culture, une affaire qui compte

  1. Petit commentaire : lorsque vous écrivez « Partout, les grandes œuvres culturelles ont souvent coïncidé avec les périodes glorieuses d’un pays. Shakespeare écrivit pendant la période élisabéthaine, Molière sous le règne de Louis XIV ou Léonard de Vinci grâce à la famille des Médicis puis à François Ier. », je pense qu’il est intéressant de considérer cette histoire à l’envers et cela éclaire beaucoup : c’est aussi la puissance de ces pays qui a fait que l’on a regardé du côté des artistes de leurs grandes époques comme pour justifier de leur puissance, et je suis sûr que l’on trouverait des Molière, des Shakespeare et des Vinci pour peu que l’on regarde. En Irlande, les petits écoliers apprennent des poèmes de Yeats (poète irlandais) par coeur et c’est cela AUSSI qui en fait un grand auteur. C’est le ciment culturel d’un peuple que d’avoir des référents culturels communs et si des poèmes de Jacques Prévert étaient appris à l’école en Irlande, sans nul doute considéreraient-ils que la France a été un grand pays d’effervescence intellectuelle du temps de Jacques Prévert. Tout cela pour dire qu’il m’apparait des fois que l’enchaînement cause conséquence est inverse que celui qu’il paraît. Comme le fait que l’anglais est langue internationale PARCE QUE c’est une langue claire ou facile ou…
    En tout cas, merci pour votre article, et bravo au cinéma français. Une autre industrie culturelle française sous-estimée à mon avis est la BD. Allez faire un tour dans une librairie, certaines ont des rayons BD quasiment aussi grand que les romans. Et on trouve des choses de qualité !
    Dernière remarque : il est clair que produire des oeuvres culturelles, c’est bien, en vivre et les vendre, c’est mieux. J’ai en tête les américains qui ont rentabilisé de nombreuses séries télévisées et qui les vendent à travers le monde pour des sommes modiques, faisant ainsi concurrence à la production culturelle locale et prenant sa place. Apparement, Frédéric Mitterand s’est pas mal battu (avec Luc Besson) pour donner des débouchés commerciaux à nos films à l’étranger. Après tout, c’est un produit d’exportation également.
    Au plaisir de vous lire

    • Merci beaucoup d’avoir passé du temps sur mon blog !
      Concernant l’industrie de la BD, je vous invite à consulter le numéro de Février 2012 de Technikart. Un article explique comment Picsou Mag a pendant longtemps vu passer les talents de la BD française : aussi surprenant qu’intéressant !

      Dès que j’aurai assemblé suffisamment d’éléments, je m’intéresserai en effet à ce sujet 🙂

      En vous souhaitant une bonne continuation pour votre blog,
      Camille.

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