Quid de la diversité linguistique ? par Damien Soupart

Cette rubrique s’intitule « Francophonie ». Pourtant, lorsque l’on s’attache à définir les valeurs et les finalités de la Francophonie, l’on se rencontre qu’elle tend invariablement, d’une manière ou d’une autre, vers « la diversité linguistique ».

Derrière ce vocable qui peut sembler à la mode (le mot de diversité étant utilisé à tort et à travers de nos jours) se cache une réalité simple mais essentielle qu’il convient de rappeler. Albert Camus disait que « mal nommer aux choses, c’est ajouter au malheureux du monde » : dans le cas de la diversité linguistique, c’est effectivement vrai. Utiliser un mot aussi usité pour décrire une réalité à la fois universelle et singulière, celle de la pluralité des langues dans le monde, est maladroit. Soutenir un terme et œuvrer à sa diffusion, ce n’est pas forcément le pervertir ou en détourner le sens.

Soutenir la diversité linguistique, c’est avant tout le définir, le développer, le concrétiser, l’exemplifier et le défendre coûte que coûte, telle une ligne de front imaginaire qui ploierait sous le poids des stratégies adverses. C’est ce à quoi nous nous emploierons dans le présent article.

the last lingua franca

Définir la diversité linguistique en quelques mots, cela pourrait donner cela : stratégie durable qui vise à permettre à chaque personne de s’exprimer dans la langue à travers laquelle il se sent le plus à l’aise. C’est donner la possibilité, technique, financière et juridique de l’expression, dans le plus d’endroits possibles, de cette diversité linguistique. Le reste n’est que verbiage.

Développer la diversité linguistique consiste en un ensemble de dispositifs complémentaires. Recherche fondamentale dans le domaine de la traduction automatique, recherche appliquée dans celui de l’intercompréhension. Développer cette diversité linguistique pourrait également passer par une politique volontariste de soutien à l’enseignement des langues rares sur son propre territoire. Rappelons à ce sujet que la France est l’un des pays qui propose le plus de langues étrangères lors de l’examen au baccalauréat.

Concrétiser la diversité linguistique, c’est envisager et construire une coopération iconoclaste entre les grandes aires linguistiques. C’est sublimer le conflit latent entre langue anglaise et toute autre langue « concurrente » par une offre généreuse et solide de la part des autres langues. C’était la volonté de la défunte Union Latine[1]. Maintenant que celle-ci n’est plus, faute de financements, ce devrait être l’une des réflexions de la Francophonie. Et pourquoi pas de l’UNESCO, désormais majoritairement financée par des États francophones ou membres de l’OIF.

Exemplifier la diversité linguistique, c’est mettre en exergue des liens de cause à effets qui ne seraient pas immédiatement visibles. C’est poser des questions qui dérangent. C’est par exemple oser demander si la diversité linguistique est un pilier de la construction régionale. C’est s’interroger sur des faits historiques : la langue arabe, défendue par aucune instance supranationale et par aucun État de la Ligue des États Arabes, est-elle une des explications du non-regroupement politique des États arabes entre eux ? Pourquoi est-ce que les regroupements les plus efficaces sur le plan régional se font, au sein des pays arabo-musulmans, sur la base de critères religieux (exemple du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), représentatif du sunnisme) ?

Finalement, la diversité linguistique n’est autre que la respiration des différents peuples par l’expression de leurs singularités. C’est aussi une façon fine de comprendre l’Histoire qui est, comme le rappelle Nicholas Ostler, « un tourbillon permanent d’ascensions et de chutes de langues dites mondiales ».

 Par Damien Soupart

Les (Ré)enchanteurs de la francophonie : l’édito de Damien Soupart

« Les (ré)enchanteurs de la francophonie » ne sont pas tous aussi jeunes que ceux présents dans les chroniques de Camille. Le contexte est en effet différent : la francophonie est historiquement une idée promue et soutenue par des personnes qui ont avant tout œuvré dans les années 1970-80-90 en faveur de l’aspect institutionnel de la francophonie, la Francophonie. Certains voulaient même faire de l’OIF une « ONU-bis ».

Pourtant, c’était méconnaître la quintessence même de l’idée francophone, qui consiste à rapprocher des personnes d’horizons divers autour d’une même langue et d’un sentiment commun, celui qui conduit à croire que l’avenir est au multilinguisme.

Si la francophonie est aussi peu connue en France aujourd’hui, si personne ne sait que le 20 mars est la Journée Internationale de la Francophonie, c’est en grande partie à cause de la claire mécompréhension de nos gouvernants quant à cette idée. Ne rentrant pas dans les critères habituels, brisant les frontières institutionnelles classiques, la francophonie est telle la construction européenne, un Objet Politique Non Identifié. Bien plus encore, je serais tenté de dire que la francophonie est un Objet Sociétal Non Identifié. D’un genre particulier, en germes d’un paradigme iconoclaste pour ce XXIème siècle sans horizon, la francophonie pourrait faire partie de la recette sociétale de notre époque en construction.

La seule condition à ce que ce nouveau paradigme prenne forme, enrichi et renforcé par la contribution de chacun : que nos dirigeants prennent du recul et réfléchissent à la notion même de francophonie. A fortiori en France. Des réalités que cette belle idée recouvre, ou devrait recouvrir. Qu’ils prennent le temps de se comparer aux autres grandes aires linguistiques. Qu’ils y trouvent des similarités. Des dynamiques. Des trajectoires. Qu’ils prennent conscience de la chance et de la puissance de cette idée, issue du passé mais capable d’avenir.

C’est pour cette raison que les deux entretiens ont été réalisés avec des personnes de générations différentes. Afin de montrer que la francophonie est une idée riche, à consonance mondiale, permettant d’irriguer chaque génération de sa faconde.

Damien Soupart

La Charte de la Francophonie, par Damien Soupart

Adoptée en 2005 à Antananarivo, cette « Charte de la Francophonie » est l’aboutissement de plus de dix ans de discussions. Une Charte est définie comme « un écrit solennel contenant les règles et les lois d’un organisme ».

Dans le cas de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), cette Charte contient à la fois les modalités de fonctionnement de l’Organisation Internationale de la Francophonie, mais aussi les grandes orientations stratégiques, « les objectifs » de cette organisation internationale. Remarquons tout de go le déséquilibre spatial au sein de ce document entre ces deux items. Sur les huit pages que compte la Charte, seule une demi-page traite des objectifs. Plus de cinq pages sont consacrées à la description de « l’organisation institutionnelle » de l’OIF.

Usuellement, une Charte ne donne pas les grands « objectifs stratégiques » d’une organisation, objectifs stratégiques qui doivent normalement faire l’objet d’une autre forme d’écrit, type « Livre Blanc ». Outre cette remarque étymologique, le fait que les objectifs d’une telle entité qui représente plus de 75 États et gouvernements (890 millions d’habitants) soient aussi succincts interpelle.

Lorsque l’on s’intéresse plus particulièrement à l’article unique du « Titre 1 : Des objectifs », ce qui frappe le plus est la litanie de termes choisis, termes souvent polysémiques (démocratie ; droits de l’Homme ; dialogue des cultures) qui sont finalement beaucoup trop généraux pour être opérationnels. A fortiori lorsqu’ils sont simplement énoncés, comme dans le cas présent, sans que soit détaillée une quelconque stratégie permettant à ces déclarations d’intentions de ne pas rester lettres mortes. A notre connaissance, aucun Livre Blanc ou autre document-cadre n’est disponible à ce jour pour tenter de rendre viable et concret cette liste d’objectifs.

Car c’est bien « une liste à la Prévert » d’objectifs à laquelle nous avons à faire ici. Dans un même temps et avec pour seule séparation entre cette kyrielle d’objectifs des points-virgules, l’OIF souhaite « aider à l’instauration et au développement de la démocratie, à la prévention, à la gestion et au règlement des conflits, et au soutien à l’État de droit et aux droits de l’Homme ; à l’intensification du dialogue des cultures et des civilisations ; au rapprochement des peuples par leur connaissance mutuelle ; au renforcement de leur solidarité par des actions de coopération multilatérale en vue de favoriser l’essor de leurs économies ; à la promotion de l’éducation et de la formation ».

Deux remarques sur ces objectifs, davantage sur le fond. Il convient de se demander, dans une optique relations internationales comment, dans un monde de plus en concurrentiel, où plus aucun territoire n’est terra nullius, où le nombre d’États et donc d’intérêts ne cessent de croître, une entité, quelle qu’elle soit, peut arriver avec peu de moyens et des objectifs aussi peu détaillés à aider à « instaurer la démocratie » ou « favoriser l’essor des économies nationales ». L’OIF se retrouve de facto supplétive de forces étatiques ou régionales plus nombreuses, plus légitimes et avec un mandat clairement défini. Cette position, inconfortable, ne fait-elle pas voler en éclats la neutralité énoncée des actions de l’OIF ? Cela nous fait penser à la sentence de Pascal : « “ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste”. L’action de l’OIF ne passe que par “l’aide”. Cette aide se révèle insuffisante à rendre les décisions justes fortes. Ainsi, ne le pouvant du fait de son caractère et de son manque de moyens, l’OIF fait en sorte que le fort soit juste. Elle se range donc du côté du plus fort et, quelque part, légitime son action. Encore une atteinte à la neutralité affichée.

D’autre part, avoir autant d’objectifs n’est-il pas in fine contre-productif ? À vouloir trop embrasser des thématiques politiques et économiques globales, l’OIF ne prend-elle pas le risque de passer à côté de son objectif initial, qui est de défendre et de promouvoir la langue française à travers le monde ? N’est-ce pas là une dilution des moyens, résultat du “paradoxe des conséquences” dont souffre l’OIF ?

Damien Soupart

Sources :

http://www.francophonie.org/IMG/pdf/charte_francophonie.pdf

La francophonie ou la Francophonie ? par Damien Soupart

Avant de trancher ce nœud gordien, il convient de définir les deux termes que j’oppose volontairement aujourd’hui.

La francophonie fait référence à cette dynamique issue de la société civile, celle des personnes partageant en permanence la langue française, au sein de leurs échanges personnels et/ou professionnels. La francophonie fait ainsi référence au cœur, à la clé de voûte de la sphère francophone puisqu’elle désigne plus de 200 millions de personnes dans le monde.

A contrario, la définition donnée pour le terme de Francophonie est beaucoup plus restrictive. Elle désigne l’entièreté des institutions intergouvernementales qui agissent pour défendre l’idée francophone au niveau politique, au sein des grandes enceintes internationales. Pour donner un ordre de grandeur, l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) rassemble plus d’un tiers des membres de l’ONU.

Après cette brève tentative de clarification étymologique, la réponse à notre questionnement initial semble toujours aussi lointaine. Qui plus est, opposer francophonie et Francophonie paraît stérile. Cette opposition n’est toutefois pas rhétorique. Elle vise à faire prendre conscience que le problème de définition d’un terme renvoie souvent de façon plus large à une incapacité d’appréhension d’un terme, d’une idée et d’une vision.

Je m’explique : dans la majorité des travaux académiques portant sur ce sujet, les auteurs s’en tiennent à ce distinguo en évoquant les deux définitions susmentionnées. Le débat s’arrête là.

Mais a-t-on réussi pour autant à approcher ce qu’était l’idée francophone ? Le lecteur a-t-il bien saisi pourquoi cette distinction byzantine entre deux termes qui appartiennent à la même idée francophone ? A-t-on perçu la quintessence de la langue française, qui reste malgré tout l’enjeu principal de cette querelle sémantique ?

La réponse est évidemment non. Présenter l’idée francophone en dissociant tout de go francophonie et Francophonie paraît aller à l’encontre de ce qu’est la langue française et la philosophie sous-jacente de cette langue.

Ainsi, comme le rappelle Antoine Sfeir, « le français est perçu comme un mode de vie et de pensée. Il s’articule essentiellement autour du doute […]. La langue française accompagne cette rébellion intellectuelle et la nourrit ». La traditionnelle définition donnée par Leopold Sedar Senghor dans le magazine Esprit en 1962 va dans le même sens : « humanisme intégral tout autour de la Terre ». Ce propos qui est aujourd’hui devenu apophtegme rappelle que le distinguo francophonie/Francophonie n’avait pas lieu à cette époque.

Cette distinction qui n’est jamais posée comme telle traduit donc une incompréhension majeure de ce qu’est l’idée francophone. Elle n’est pas séparation vaine. Elle n’est pas non plus une simple réalité démographique. Elle est encore moins cette querelle de chapelles entre les tenants d’une francophonie de masse et une Francophonie élitiste.

Souvent, le sens d’une idée se trouve au sein des écrits ou des paroles de la personne qui a donné ce nom à une réalité préexistante. Souvent, cette personne est oubliée voire piétinée alors que ses écrits et sa vision initiale se trouvent sans cesse confirmés. Dans le cas de l’idée francophone, c’est à la personne d’Onésime Reclus à laquelle je fais référence.

Onésime Reclus a inventé le terme « francophonie » et lui a donné le premier un sens. Ce sens est au mieux aujourd’hui qualifié de politiquement incorrect, au pire complètement mis de côté. Il s’agit d’un sens doué d’un courage, d’une lucidité et d’une vision puissante. Dans ses écrits, Onésime Reclus ne distinguait pas les locuteurs francophones (francophonie) des instances représentatives de ces mêmes locuteurs (Francophonie). Il ne donnait pas non plus une visée purement littéraire à une réalité davantage polymorphe et tournée vers l’action.

Certains taxent aujourd’hui Onésime Reclus de colonialiste et de raciste. Aussi fausses que soient ces accusations, elles n’en démontrent pas moins une incapacité à saisir la substantifique moelle de ce qu’est l’idée francophone. Cette idée n’est pas seulement rhétorique, passive et performative. Comme le rappelle par exemple le titre de l’un des ouvrages d’Onésime Reclus (« Lâchons l’Asie, prenons l’Afrique »), l’idée francophone s’appuyait à l’époque sur une stratégie, elle-même guidée par une vision et des valeurs.

L’opposition francophonie/Francophonie et le sort réservé à Onésime Reclus sont autant de signes d’une incapacité à donner un sens à l’idée francophone. Nous restons aujourd’hui dans les simples appels incantatoires. La récente réforme constitutionnelle française (2008) a amorcé une dynamique sans tomber dans l’erreur de la terminologie fratricide francophonie/Francophonie : « la République participe au développement de la solidarité et de la coopération entre les États et les peuples ayant le français en partage » (art.87).

Au-delà de cette lueur d’espoir, l’idée francophone doit autant que faire se peut concrétiser ses nombreux appels et ses bonnes volontés multiples. Certes, l’idée francophone n’a que cinquante ans cette année. Certes, la traduction institutionnelle est encore plus récente puisque le premier Sommet s’est tenu en 1986.

Toutefois, l’idée francophone, aussi belle soit-elle, ne pourra faire l’économie d’une réflexion vaste et pointue sur sa réalisation intrinsèque et la stratégie qui lui sera donnée. Elle doit non seulement faire sien le mot de Boutros Boutros-Ghali : « la francophonie sera subversive et imaginative, ou ne sera pas » (Cotonou, 1994) mais aussi organiser de façon successive sa stratégie. Comme le rappelle Thierry de Beaucé dans ses « Nouveaux discours sur l’universalité de la langue française », l’idée francophone doit « protéger des positions, ordonner le repli, dresser les bastions d’une reconquête, redéployer le dispositif, mener la guerre sur tous les fronts et tenir coûte que coûte les zones menacées d’une influence ».

Après la création linguistique et institutionnelle, c’est d’une véritable stratégie dédiée dont a besoin l’idée francophone pour s’exprimer pleinement. Ce qui revient en somme à trancher le noeud gordien.

 Damien Soupart