La lente marche du redressement créatif : l’année 2013 vue par la Baguette culturelle

La nouvelle année approchant à grands pas, la Baguette culturelle s’est prêtée au jeu du "meilleur de 2013". En revenant sur les événements qui nous ont marqués, l’année n’est pas si sombre qu’elle n’y paraît. De nouveaux modèles économiques sont apparus (ou se sont ajustés) répondant aux exigences de responsabilité, de démocratisation, de proximité. La créativité est toujours là et ne cesse de se manifester : par les artistes, pour le financement, pour la création ou seulement pour tester. Voilà plus d’un an qu’Aurélie Filippetti appelait au redressement créatif. Au regard de ce que nous décrivons ci-dessous, celui-ci est en marche : pas seulement en France certes, mais une marche lente et sûre semble se profiler (espérons-le !).

Les industries culturelles et créatives : objet d’étude par le secteur marchand

Fait remarquable en 2013, le secteur marchand se penche sur un décryptage des industries culturelles et créatives (ICC). En publiant son panorama économique des ICC, EY atteste leur importance grandissante et leur place "au cœur du rayonnement et de la compétitivité de la France". Si vous ne l’avez fait pas encore, découvrez leur site France créative ou l’étude elle-même : Capture d’écran 2013-12-31 à 07.37.31

Pour une consommation musicale responsable ? L’exemple de Piers Faccini

Comme nous l’avions évoqué en septembre, en lançant son propre label Beating Drums, le musicien incarne un nouveau modèle d’artiste, plus engagé, plus proche de son audience, plus libre et plus créatif. Conscient des évolutions du marché, il prône une industrie musicale plus proche des artistes et du public, qu’il compare à l’achat de fruits et légumes directement aux producteurs locaux, démarche résumée dans son texte intitulé "Why Music is Food" :

"Le nouveau modèle économique de la musique se fonde clairement sur les relations et le partenariat entre tous les amoureux de la musique – auditeurs et créateurs."

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La culture libre ? Pour la danse aussi avec Re:Rosas de Keersmaeker !

En juin 2013, la chorégraphe belge Anne Teresa De Keersmaeker a lancé Re:Rosas, un appel à remixer la pièce qui l’a rendue célèbre voilà 30 ans Rosas danst Rosas. Pour ce faire, tout est à votre disposition : mouvements, intention, musique et enchaînement sur le site créé pour l’occasion. Grâce à ce projet, la danse se met au goût du jour de la culture libre et ouverte en se réinventant. Pour avoir expérimenté ce projet avec ma compagnie Danse en Seine, je reviendrai plus longuement sur cette expérience dans un prochain article. En attendant, (re)découvrez la célèbre vidéo :

Les galeries d’art investissent le web

L’année 2013 marque aussi l’ouverture en masse des galeries d’art en ligne. Amazon a ouvert le bal en grandes pompes en août 2013. Pari difficile que de se confronter à l’œuvre en ligne et encore plus de l’acheter, deux acteurs français ont fait du bruit en se lançant dans l’aventure : Artistics, start-up rencontrée sur ce blog qui veut s’adresser à un nouveau type de collectionneur, et Artsper, qui veut "décomplexer l’art contemporain". La bonne nouvelle est que les artistes se prêtent au jeu, voyant de nouveaux moyens de promotion s’ouvrir à eux. Quant aux résultats, 2014 nous le dira … amazon art

Des écrivains pour sauver la ville de Détroit ? Le projet Write-a-House

Ville officiellement en faillite, Détroit a besoin de retrouver son attractivité. Ville créative cependant, elle ne manque pas d’inspiration (The Heidelberg Project en est un bon exemple). Ce sont aujourd’hui les écrivains qui viennent à son secours, autour du romancier Toby Barlow, en proposant d’y installer une maison de résidence pour deux ans minimum. Dès le printemps 2014, les esprits créatifs pourront postuler et rejoindre la future communauté littéraire du Michigan. Symbole du renouveau perpétuel qu’offre l’alliance ville & culture, le projet Write-a-House redonne un nouveau souffle culturel à la ville. Découvrez la vidéo de promotion et leur campagne de levée de fonds :

L’institutionnalisation du crowdfunding … et de l’économie de l’entre-deux ?

Le 30 septembre 2013, la Banque publique d’investissement (BPI) lançait la plateforme Tous Nos Projets à l’occasion des Assises de la Finance participative. A cette occasion, La Baguette culturelle revenait sur l’apparition de cette économie de l’entre-deux : entre le marchand et le non marchand ; entre le profit et le participatif; plus collaborative et plus connectée; mais qui bouscule les modèles traditionnels. Tous les acteurs de la finance participative étaient présents et ont encouragé le gouvernement à légiférer. Comme le dit si bien Fleur Pellerin à Particeep, une ordonnance de simplification devrait être prise début 2014 : Et la francophonie dans tout ça ? L’année 2013 aura été paradoxale pour le monde de la francophonie. Jamais autant de personnes n’auront prononcé ce mot, jamais autant d’initiatives n’auront vu le jour en une seule année. Pourtant, peu d’entre nous sont capables de verbaliser et de donner corps à cette réalité démographique, économique et culturelle. L’année 2014 sera décisive pour cette notion de francophonie, notamment en France. Si rien n’est fait pour développer chaque branche de la francophonie en France, alors elle lui échappera, irrémédiablement. Et le centre de gravité se déplacera paradoxalement au-dessus de l’Océan Atlantique…

La place de la langue française sur Twitter, dernier trimestre 2013

Dans le sempiternel débat qui agite la communauté de la langue française autour de sa place (relative) dans l’univers des langues, ce graphique (issu d’un résultat brut trimestriel) permet d’enrichir les discussions classiques. Il met en exergue deux faits principaux, qui peuvent être pris comme des signaux faibles :

  1. La langue anglaise ne représente que 34% des gazouillis sur Twitter lors du dernier semestre 2013.
  2. La langue française n’arrive qu’en 7ème position des langues utilisées par les utilisateurs de Twitter, derrière des langues telles que l’espagnol, le portugais, l’arabe ou le malaisé.

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Le poids économique de la langue française dans le monde

L’étude de la Fondation pour les études et recherches sur le développement international du même nom apporte plusieurs éléments nouveaux, non verbalisés jusqu’alors. Capture d’écran 2013-12-30 à 16.16.33

  1. Elle tranche et propose une nouvelle carte de l’espace francophone (EF), qui ne serait composé que de 33 pays, dont certains non membres de l’OIF, comme l’Algérie.
  2. C’est la première fois que des chercheurs essaient de quantifier la part du commerce imputable à une langue commune. Ainsi, "l’existence même de l’EF permettrait d’accroître la part du commerce du pays de l’EF de 17%, entre 2000 et 2009.
  3. Enfin, il semblerait que l’appartenance à l’EF ne diminuerait que très faiblement le taux de chômage des pays de l’EF (environ 0,2 point).

Merci à tous d’avoir suivi la Baguette culturelle et à bientôt pour la suite des aventures !

Camille Delache & Damien Soupart

Les espaces francophones, avenirs de l’Intelligence Économique par Damien Soupart

Il est souvent dit que pour réussir une nouvelle activité en France, il faut d’abord montrer l’efficacité de son idée à l’étranger. Nous pensons que cette assertion vaut également pour le domaine de l’Intelligence Économique. Discipline peu connue, dont l’évocation inquiète toujours son interlocuteur, régulièrement confondue avec le marketing, la veille et/ou le planning stratégique, l’Intelligence Économique représente une alliance singulière mais vitale qui combine des postulats théoriques, des outils, des méthodes et une ou plusieurs finalités qui peuvent aisément faire l’objet d’une évaluation.

Language of business BloombergCette discipline peine à trouver en France son sentier de croissance. Afin de concrétiser davantage ce paradigme en émergence, celui de francophonie économique, nous postulons que l’Intelligence Économique a toutes les chances de réussir davantage au sein des divers espaces francophones (Afrique, Amérique du Nord, Amérique du Sud, Asie, Moyen Orient), et cela pour quatre raisons.

Une raison de conception de l’Intelligence Économique. La plupart des grands cabinets d’Intelligence Économique sont anglo-saxons. Nous n’en dresserons pas ici une liste mais la pratique du renseignement économique se rapproche historiquement davantage de la mentalité d’outre-Manche et d’outre-Atlantique. Pour autant, la « business intelligence » à l’anglo-saxonne fondée principalement sur des puissances de collecte d’informations brutes n’a pour nous aucun avenir. Le terme d’Intelligence Économique (sous-entendu à la française), reposant sur une étymologie latine structurelle, symbolise des pratiques alternatives plus fines de cette matière, plus déontologique et prenant davantage en compte la notion de territoire. Pareillement, la technique n’est pas vue comme une fin mais bien comme un outil au service du développement. Enfin, cette conception place l’Homme, son intégrité physique et intellectuelle, au-delà de toutes considérations.

Une raison démographique. Comme un récent article du Monde le rapporte (paru dans l’édition du 4 Novembre 2013), « la francophonie, avenir des médias français »[1]. Cet article postule que l’avenir des médias français repose sur la pénétration des marchés francophones, notamment africains. Cette hypothèse repose essentiellement sur l’argument démographique et sur la statistique usitée suivant laquelle la population francophone sera majoritairement africaine à l’horizon 2050. De façon comparative, ce basculement démographique au sein des grandes aires linguistiques a déjà eu lieu par exemple au sein de l’espace lusophone : il y a désormais plus de locuteurs de langue portugaise au Brésil et en Afrique lusophone qu’au Portugal, foyer originel de cette langue.

Une raison géopolitique. Comme le rappelle le dernier éditorial de Charles Saint-Prot[2], la francophonie représente un réel enjeu géopolitique. Facteur de stabilité et d’équilibre stratégique, l’enjeu francophone va au-delà de la simple pratique de la langue. Vecteur de valeurs (dont le multilinguisme) et d’un nécessaire contre-poids aux alliances anciennement bien établies (alliances économiques type Union Européenne ; alliances militaires type OTAN), la francophonie représente une alternative solide à l’empire anglo-américain, dont la diffusion de la langue anglaise est l’un des symboles les plus visibles[3]. De même, au traditionnel binôme de puissance théorisé par Paul Kennedy[4] (puissance économique et puissance militaire doivent être obligatoirement corrélées pour dominer), pourquoi ne pas rajouter une clé de compréhension linguistique ? Dès lors, l’Intelligence Économique serait un outil supplémentaire dans une optique d’équilibre des puissances.

Une raison économique. Les dynamiques de commerce « Sud-Sud » fleurissent. La position conquérante du Maroc au sein de l’Afrique subsaharienne, le potentiel de croissance de la République Démocratique du Congo ou la position stratégique et volontariste de la Côte-d’Ivoire sont des exemples parmi d’autres de la croissance des pays francophones. Le marché de l’Intelligence Économique croît en conséquence. Il y a donc tout intérêt à se prépositionner sur ces marchés.

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Ainsi, l’Intelligence Économique semble bénéficier d’une fenêtre d’opportunités non négligeable pour se développer sur des marchés en croissance, actuels et futurs. La récente décision prise par le Maroc de pratiquer l’intelligence économique territoriale[5] montre que les vues exposées dans cet article ne sont pas insanes. Elles demandent seulement à être concrétisées, en allant dans des pays tests (Cameroun, Laos et Kurdistan irakien) afin de montrer la pertinence des espaces francophones comme relais de développement de l’Intelligence Économique à la française.

Damien Soupart

La Radio Netherlands Worldwide (RNW) : stratégie d’un monde radiophonique moderne par Damien Soupart

Point de propos sur la francophonie aujourd’hui, ou presque !

Nous allons nous intéresser à la Radio Netherlands Worldwide (RNW), l’ancienne entité équivalente à Radio France Internationale (RFI). « Ancienne » car la RNW a subi des importants changements en termes organisationnels, financiers et stratégiques en 2011. En effet, la RNW est logiquement sous la tutelle administrative du Ministère des Affaires Étrangères néerlandais. Néanmoins, celui-ci fait le choix en 2011 de couper le budget de la RNW de 70 % (le budget passe donc en valeur de 46 à 14 millions d’euros par an, ce qui se traduira in fine par la suppression de 100 postes).

logo RNW

Outre ce choix financier que d’aucuns qualifieront de court-termistes, cette baisse des subventions implique des réorientations stratégiques majeures. Ainsi, la RNW choisit de ne plus se focaliser sur les expatriés néerlandais. La dernière émission en langue néerlandaise a donc été diffusée le 11 Mai 2012. Les pays traditionnellement cibles de la langue néerlandaise (Caraïbes, Indonésie et Asie du Sud-Est) sont ainsi délaissés de toute émission émise par la RNW.

Cette radio est donc, par défaut, aujourd’hui conçue et diffusée en langue anglaise. Cela se vérifie très simplement grâce aux liens hypertextes. Tapez http://www.rnw.nl/ et le navigateur vous redirigera automatiquement vers http://www.rnw.nl/english. Quel intérêt alors me direz-vous d’avoir pour les Néerlandais de conserver une radio en langues anglaise, française, espagnole et arabe ?

La RNW a choisi de se concentrer désormais sur une seule et unique valeur qu’elle considère comme essentielle et vitale, tant pour les pays concernés qu’au regard des valeurs néerlandaises. Cette valeur, c’est celle de la liberté de la presse, et plus particulièrement dans des pays où il est encore difficile d’accéder à une information neutre et de qualité. Quatre domaines ont ainsi été identifiés pour la période 2013-2017 : démocratie ; bonne gouvernance ; droits de l’homme et égalité des sexes.

Quatre zones géographiques ont d’autre part été définies comme prioritaires : pays d’Afrique subsaharienne, pays du monde arabe, Chine et Amérique Latine. Ceux-là mêmes qui sont répertoriés dans le classement de « Reporters sans Frontières »[1] comme ceux dans lesquels la liberté de la presse est quotidiennement bafouée : Arabie Saoudite, Burundi, Chine, Côte-d’Ivoire, Cuba, Égypte, Libye, Maroc, Mexique, Nigeria, Ouganda, République Démocratique du Congo, Rwanda, Soudan du Sud, Syrie, Vénézuela, Yémen et Zimbabwe.

implantation RNW

En plus de sélectionner la valeur à soutenir et les pays cibles, la RNW cible également la tranche d’âges concernée : les 15-30 ans.

Eu égard aux pays visés et aux infrastructures internet limitées, la RNW a eu l’idée de s’adapter, y compris dans le domaine technique. Par exemple, elle a eu recours à un prestataire externe pour adapter ses contenus et ses plateformes Internet à « une technologie Internet limitée »[2]. Ce qui lui permet d’espérer une croissance annuelle de ses visiteurs de 25 % par an dans les prochaines années.

La radio promeut ainsi la liberté de la presse, majoritairement sur Internet. C’est dans ce cadre qu’elle a récemment organisé une rencontre de blogueurs internationaux influents sur le sol néerlandais[3].

La RNW soutient donc la liberté d’expression, en lançant par exemple un blog intitulé « Regards sur Gbagbo », « une plate-forme impartiale sur l’ex-président de la Côte d’Ivoire qui attend un procès éventuel à La Haye »[4].

Enfin, la RNW a lancé une école de formation, intitulée Radio Netherlands Training Centre (RNTC)[5], qui a pour objectif de délivrer des enseignements à destination des jeunes dans des pays identifiés comme ayant une faible liberté de la presse. Des cours intitulés « Journalisme radiodiffusés », « Internet pour les journalistes », « Storytelling «  et « Journalisme via le Smartphone » sont ainsi dispensés.

En définitive, la NRW a su faire « contre mauvaise fortune bon cœur », et bonne stratégie serait-on tenté de rajouter. Face à des coupes claires budgétaires, la NRW a actionné tous les ressorts d’une stratégie dite du faible au fort : choix d’une valeur unique et mondialement partagée à défendre ; dissémination des forces sur trois continents ; cible claire et susceptible de prendre le pouvoir prochainement ; enrôlement d’autochtones civils par le biais (neutre) de la formation.

Cette étude de cas permet une mise en abîme de la situation de la langue française :

  • Les coupes budgétaires ne sont pas l’apanage de la seule langue française.
  • Les autorités néerlandaises considèrent que la langue anglaise leur permettait de défendre leurs propres valeurs, ce qui est paradoxal.
  • La langue française, via la Charte de la francophonie (2005), défend toutes les valeurs dites progressives et démocratiques. Ne devrait-elle pas, à l’instar de la RNW, se recentrer sur une ou deux valeurs qui lui tiennent particulièrement à cœur ?
  • La RNW a sélectionné des pays-cibles pour agir.

Damien Soupart

Pour une alliance francophone entre la France et le Québec par Damien Soupart

Pour cet article de rentrée, une question ingénue qui mériterait d’être posée plus souvent : pourquoi la France et le Québec n’interviennent pas de concert au sein de l’espace économique francophone, notamment en Afrique ? 

Grâce à l’étude parue au mois d’août 2013 sur « la profondeur stratégique de la francophonie »[1], j’ai personnellement appris que le Québec avait organisé son propre espace géopolitique autour de la francophonie et des locuteurs de la langue française.

C’est notamment ce qui explique cette aide si massive apportée par les Québécois et les Canadiens à Haïti.

C’est ce qui justifie également cette pléiade de missions commerciales et d’entités dédiées au développement des échanges entre le Québec et certains pays africains, rassemblées sous le vocable de Conseil Canadien pour l’Afrique[2].

canada mali

A côté du Québec et du Canada, la France qui essaie d’organiser les investissements français en Afrique francophone. A travers un dispositif éclaté et sans véritable préférence géographique ni géostratégique (mis à part peut-être pour l’uranium et certaines terres rares). A la lecture du dernier rapport de notre Ministre du Commerce Extérieur, il s’avère que l’Afrique francophone ne fait pas partie des cibles prioritaires pour les PME françaises qui souhaiteraient exporter, mis à part le Maghreb. Nous montrons ainsi aux divers commentateurs que la France, régulièrement critiquée pour son « néo-colonialisme » en France, n’a toujours pas pris conscience de l’avantage concurrentiel que représentait le partage d’une seule et même langue, avantage concurrentiel pourtant mis en valeur par certaines études universitaires[3], commandées par le Quai d’Orsay lui-même !

Au même moment, lorsque vous utilisez un simple logiciel de veille dédié et que vous entrez la requête « francophonie », vous vous rendez compte que le Québec et le Canada sont désormais majoritaires sur la question francophone au sein de ce réseau social. Plus de clics, plus de « suiveurs » et plus de gazouillis… Preuve supplémentaire que le Québec et le Canada sont en train de s’imposer, naturellement, comme les représentants d’une francophonie ouverte et économique.

Francophonie sur Twitter

Bien que l’outil Twitter ne soit nullement l’alpha et l’oméga de toute considération et de toute décision politique, ce basculement visible d’autorité (qui est en train de se dérouler sous nos yeux) au sein de l’espace francophone et de l’espace économique francophone est une réalité.

Une réalité qu’avait courageusement et lucidement pressentie feu Philippe Séguin qui écrivait dans l’un de ses derniers livres :

« Face à cette situation, France et Québec devraient reprendre conjointement l’initiative au lieu de se complaire dans leur égocentrisme respectif »[4].

Timide ouverture, Mme la Ministre de la Francophonie et M. le Ministre de la Culture et des Télécommunications du Québec ont signé la semaine dernière une « déclaration d’intention »[5] qui, dans les faits, ne promet rien et, surtout, ne propose rien. Même le journal « Sud Ouest » conclue son article par : « pour le concret, prière de repasser »…

A quand une alliance d’un genre nouveau entre la France et le Québec ?

Damien Soupart

La francophonie économique, par Damien Soupart

Pas une seule semaine depuis cette moitié d’année 2013 écoulée sans entendre parler de « francophonie économique ». Malgré cette profusion sémantique, il semble exister autant de définitions que de locuteurs. Dommage pour une idée qui a fait son apparition à la fin des années 1980 et qui, depuis, a réussi le paradoxal tour de force de multiplier les organisations et les entités comportant son objet, tout en ne concrétisant pas cette idée.

Officiellement[1], la francophonie économique se caractérise par un ensemble d’actions accompagnant les acteurs privés et publics dans leurs stratégies et politiques de développement économique et social, de réduction de la pauvreté et de création de croissance. A la lecture de cette définition consensuelle, nous ne pouvons nous empêcher de nous rappeler le mot de Philippe Séguin, contenu dans l’un de ses livres sur la francophonie (« Plus français que moi, tu meurs!) : « Au lieu de chercher à s’entendre sur des perspectives claires, on s’est contenté, pour tourner la difficulté, d’accumuler les ambitions ».

Qui dit accumulation des ambitions dit presque obligatoirement multiplication des organes, comités, associations, cellules, fédérations et autres directions prétendument en charge de la francophonie économique. Une simple cartographie ci-dessous pour représenter cette profusion organisationnelle, au sein de la seule France :

Cartographie Franco economique V1

Conséquence d’un tel amoncellement de structures ou symbole de problèmes structurels et conceptuels plus profonds, la francophonie économique peine à se concrétiser. Nous établissions déjà ce constat il y a un peu moins d’un an, sur ce même blog.

Depuis, le constat est toujours le même à un niveau organisationnel macro mais les applications in concreto de cette belle idée de francophonie économique deviennent plus fréquentes.

  1. Une première étude académique, qui sera complétée par d’autres dans les prochains mois, a tenté de définir « le poids économique de la langue française dans le monde ». Au travers d’une définition de périmètre originale et d’une solide méthode, les deux auteures montrent la réalité de l’idée de francophonie économique et l’intérêt qu’il y aurait à fournir des efforts en vue de son développement.
  2. Des fonds d’investissement se développent et se pérennisent pour proposer des solutions face aux problèmes récurrents de financement qui touchent les TPE/PME. C’est le cas d’I&P, repris en 2011 par Jean-Michel Severino, ancien patron de l’AFD.
  3. Des rencontres et des événements à visée économique prennent forme, notamment sur le continent africain. C’est toute l’ambition du CJD International.
  4. Des outils (notamment de communication), francophones dans leur essence, commencent à apparaître. C’est le cas de LibertyTel, qui offre la solution la plus avantageuse pour les francophones de communiquer.

La francophonie économique, ce sont davantage ces entrepreneurs issus des cinq continents qui contribuent, par leurs inventions, leur projets et leurs énergies, à viabiliser cette notion.

Damien Soupart

NB : si cette notion de francophonie économique vous intéresse, sachez qu’un groupe de travail planche sur 30 Propositions concrètes en faveur de cette belle idée.

Le manifeste / programme de travail est ici :

http://www.ajfoimonde.org/documents/francophonie_economique.pdf

Pour plus d’informations, n’hésitez pas à m’écrire : damien.soupart@ajfoimonde.org


[1] Définition issue du site institutionnel de l’OIF : http://www.francophonie.org/-Economie-294-.html

Quid de la diversité linguistique ? par Damien Soupart

Cette rubrique s’intitule « Francophonie ». Pourtant, lorsque l’on s’attache à définir les valeurs et les finalités de la Francophonie, l’on se rencontre qu’elle tend invariablement, d’une manière ou d’une autre, vers « la diversité linguistique ».

Derrière ce vocable qui peut sembler à la mode (le mot de diversité étant utilisé à tort et à travers de nos jours) se cache une réalité simple mais essentielle qu’il convient de rappeler. Albert Camus disait que « mal nommer aux choses, c’est ajouter au malheureux du monde » : dans le cas de la diversité linguistique, c’est effectivement vrai. Utiliser un mot aussi usité pour décrire une réalité à la fois universelle et singulière, celle de la pluralité des langues dans le monde, est maladroit. Soutenir un terme et œuvrer à sa diffusion, ce n’est pas forcément le pervertir ou en détourner le sens.

Soutenir la diversité linguistique, c’est avant tout le définir, le développer, le concrétiser, l’exemplifier et le défendre coûte que coûte, telle une ligne de front imaginaire qui ploierait sous le poids des stratégies adverses. C’est ce à quoi nous nous emploierons dans le présent article.

the last lingua franca

Définir la diversité linguistique en quelques mots, cela pourrait donner cela : stratégie durable qui vise à permettre à chaque personne de s’exprimer dans la langue à travers laquelle il se sent le plus à l’aise. C’est donner la possibilité, technique, financière et juridique de l’expression, dans le plus d’endroits possibles, de cette diversité linguistique. Le reste n’est que verbiage.

Développer la diversité linguistique consiste en un ensemble de dispositifs complémentaires. Recherche fondamentale dans le domaine de la traduction automatique, recherche appliquée dans celui de l’intercompréhension. Développer cette diversité linguistique pourrait également passer par une politique volontariste de soutien à l’enseignement des langues rares sur son propre territoire. Rappelons à ce sujet que la France est l’un des pays qui propose le plus de langues étrangères lors de l’examen au baccalauréat.

Concrétiser la diversité linguistique, c’est envisager et construire une coopération iconoclaste entre les grandes aires linguistiques. C’est sublimer le conflit latent entre langue anglaise et toute autre langue « concurrente » par une offre généreuse et solide de la part des autres langues. C’était la volonté de la défunte Union Latine[1]. Maintenant que celle-ci n’est plus, faute de financements, ce devrait être l’une des réflexions de la Francophonie. Et pourquoi pas de l’UNESCO, désormais majoritairement financée par des États francophones ou membres de l’OIF.

Exemplifier la diversité linguistique, c’est mettre en exergue des liens de cause à effets qui ne seraient pas immédiatement visibles. C’est poser des questions qui dérangent. C’est par exemple oser demander si la diversité linguistique est un pilier de la construction régionale. C’est s’interroger sur des faits historiques : la langue arabe, défendue par aucune instance supranationale et par aucun État de la Ligue des États Arabes, est-elle une des explications du non-regroupement politique des États arabes entre eux ? Pourquoi est-ce que les regroupements les plus efficaces sur le plan régional se font, au sein des pays arabo-musulmans, sur la base de critères religieux (exemple du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), représentatif du sunnisme) ?

Finalement, la diversité linguistique n’est autre que la respiration des différents peuples par l’expression de leurs singularités. C’est aussi une façon fine de comprendre l’Histoire qui est, comme le rappelle Nicholas Ostler, « un tourbillon permanent d’ascensions et de chutes de langues dites mondiales ».

 Par Damien Soupart

Quel sens donner à l’annonce du Gabon ? [Francophonie] par Damien Soupart

Instaurer la langue anglaise dès la fin de l’école primaire, c’est la décision souveraine qu’a prise la République Gabonaise.

Décision honorable et respectable si l’on s’en tient à une lecture nationale minimaliste.

Décision davantage symbolique à l’aune de la tenue du Sommet de la Francophonie à Kinshasa.

Décision qui interloque lorsque l’on se penche sur les motivations de celle-ci.

Il se dresse en creux de cette décision un constat d’échec de l’action francophone. Comment expliquer cette décision de la part du Gabon ? Une justification économique d’abord. Comme le dit Ali Bongo lui-même : « le Gabon veut se développer et s’offrir les meilleures opportunités. Quand vous sortez de l’espace francophone, si vous ne savez pas l’anglais vous êtes quasiment handicapés ». Une justification scientifique ensuite : « Les scientifiques français font des publications en anglais et dans la plupart des conférences internationales les diplômés français interviennent en anglais alors que les Africains sont devenus pratiquement les seuls à intervenir en français. Si les Français eux-mêmes vont vers l’anglais, pourquoi voudriez-vous que le Gabon se l’interdise? ».

D’aucuns ont beau répéter des contre-exemples censément valables, tels les cas de Michelin ou de Bombardier, réussites économiques mondiales où l’on parle toujours français au sein de l’entreprise. Pourtant, ces contre-exemples ne restent que de belles exceptions qui confirment une règle tacite : « langue anglaise = recherche scientifique = réussite économique ».

Ensuite, remarquons que le précédent pays à avoir pris de telles mesures est le Rwanda. Soit, au final, deux pays anciennement proches de la France. Dès lors, la République Française ne devrait-elle pas clarifier sa position vis-à-vis de la notion de francophonie ? Alors que de plus en plus d’observateurs parlent du XXIème siècle comme du siècle de l’Afrique, que les besoins de financements se font croissants pour des projets de développement conséquents, la France continue à envisager la Francophonie d’un point de vue uniquement culturel et linguistique. On y parle également de valeurs. Mme la Ministre de la Francophonie partageait dernièrement sur Twitter : « Je veux élargir le Ministère de la Francophonie à la défense des droits des femmes partout où ils sont bafoués ». Vaste programme mais qui ne répond guère aux enjeux francophones. La France ne s’est pas exprimée sur le sujet du Gabon alors que le Québec, par l’intermédiaire de son Ministre des relations internationales, s’est « inquiété » de cette décision.

Qu’est-ce donc qu’une politique qui ne répond pas aux aspirations des peuples, comme cela semble être le cas aujourd’hui ? Au-delà de la manifeste erreur d’appréciation historique, c’est une dynamique intentionnellement bonne qui risque de se briser sur l’écueil de la réalité, tout en empêchant indirectement d’autres saines dynamiques d’éclore. Un réel gâchis.

 

Se pose enfin la question des outils francophones. Sont-ils réellement calibrés pour les missions que doit mener l’OIF ? La récente décision du Gabon pose à nouveau avec acuité cette question. La France, premier contributeur francophone, finalement présente au Sommet de Kinshasa par l’intermédiaire du plus haut personnage de l’Etat, sera-t-elle suffisamment inspirée pour oser poser les jalons d’une réflexion approfondie sur les missions de la francophonie et s’enquérir des attentes des pays adhérents vis-à-vis de cet objet politique non identifié qu’est l’OIF ?

Damien Soupart

Francophonie – Portrait d’Yves Montenay par Damien Soupart

Damien Soupart a rencontré Yves Montenay, esprit francophone encyclopédique, ancien cadre d’entreprise, professeur, écrivain

Pourquoi la francophonie ?

Pour répondre à cette question, Yves Montenay est fort ennuyé. En effet, pour lui, la francophonie est une évidence qu’il a rencontrée dès le plus jeune âge. Il la résume grâce à la métaphore suivante : « je suis tombé dedans lorsque j’étais petit ». A l’instar d’Obélix, Yves Montenay s’intéresse très tôt, mais de façon indirecte, à l’étymologie et à la géographie. De cette association de matières censément iconoclaste, il en ressortira des « bizarreries toponymiques », comme lorsqu’il découvre sur une ancienne carte de l’Océan Atlantique une île dont les villes répondent à la fois à des consonances anglophones, francophones et hispanisantes (Trinité-et-Tobago).

De ces expériences, Yves Montenay en tire un credo, celui de toujours questionner ce qui l’entoure et de ne jamais prendre pour acquis quelque chose qui est constamment présenté comme tel. Fort de cette conviction, Yves Montenay ne cessera plus désormais de se questionner au sein de ces divers domaines d’activités sur l’idée francophone, activité qu’il continue encore aujourd’hui[1].

Quelle traduction de cet engagement ?

Du fait du parcours bigarré d’Yves Montenay, la traduction de son credo a été multiple. Initialement ingénieur (diplômé de Centrale), il va évoluer dans le monde économique avant de le quitter pour se tourner vers le monde universitaire. Il avait envie d’écrire une thèse. A ce moment de sa vie, il réfléchit beaucoup quant au domaine dans lequel il souhaiterait mener des recherches. Il voulait être original, servir d’aiguillon et produire des résultats originaux. C’est alors qu’il choisit de relier la thématique de la francophonie à celle des pays arabes, et plus particulièrement de sa démographie. Dès les années 1980, il met à nue la transition démographique en cours dans les pays arabes et francophones. Déjà avec Youssef Courbage, mais une vingtaine d’années avant Emmanuel Todd, Yves Montenay soutient cette idée et fait émerger par là-même la notion de démographie politique, discipline peu connue et peu enseignée, absente des cercles de réflexion français et francophones. Encore aujourd’hui.

Il soutient également cette idée francophone auprès des jeunes générations, par l’intermédiaire des cours qu’il a pu délivrer (Sciences Po Paris), qu’il délivre (ESCP-EAP depuis 1993) et les cours/formations permanents ou conférences ponctuelles qu’il est amené à produire régulièrement.

Enfin, il a créé une Organisation Non Gouvernementale, l’Institut de la Culture, de l’Economie et de la Géopolitique (ICEG[2]) avec pour objectif « d’expliquer le Sud au Nord et le Nord au Sud », notamment par le biais de la francophonie et cette notion de « francosphère », encore peu théorisée mais qui ne demande qu’à l’être.

En 2005, vous aviez publié un ouvrage intitulé « La langue française à la mondialisation »[3]. Le constat peu optimiste que vous dressiez à l’époque est-il toujours véridique aujourd’hui ?

A cette question, Yves Montenay ne peut que confirmer la trajectoire peu rassurante que semblent suivre les autorités en charge de la francophonie. Malgré une réalité démographique, notamment en Afrique, qui nous est souvent présentée comme positive et rassurante, le questionnement des faits donne des résultats beaucoup plus nuancés. S’il est vrai que la démographie de l’Afrique francophone est forte, que la proportion de francophones dans le monde devrait mécaniquement augmenter, cela présuppose des postulats qui sont loin d’être fondés sur le temps long. En effet, vingt ans après la chute du Mur, nous sommes en pleine reconfiguration du jeu mondial et les nouvelles/multiples stratégies des puissances post Guerre Froide, des pays dits émergents, n’ont pas encore produits leurs effets, notamment dans le domaine linguistique. La conception fixiste et rigide des autorités francophones quant au maintien d’une appétence pour la langue française en dépit des évolutions politico-économiques et géostratégiques est d’un optimisme forcené.

D’autant que la France, qui devrait supposément être le catalyseur d’une politique active en faveur de la sphère francophone, n’est toujours pas sensibilisée à la thématique de la francophonie et à ses enjeux afférents. Yves Montenay distingue, depuis la parution de son livre, deux évolutions majeures qui doivent nous interpeller :

Au niveau des élites, celles-ci ne se rendent pas compte de la coupure sociale qui est en train de prendre forme. Cette nouvelle fissure est due à la pratique non contrôlée de la langue anglaise. Elle devient de plus en plus « un nouveau moyen de différenciation sociale », créant de nouvelles frustrations et de nouvelles hiérarchies sociales, se surajoutant à celle déjà existantes.

Au niveau de la société civile et des associations de défense de la langue française, Yves Montenay rappelle que cette force éclatée trouve de plus en plus de limites à son action du fait de leurs propres conceptions et de leur faible ouverture au monde du XXIème siècle. Deux limites majeures : « chacun mène sa goutte d’eau » comme le dit joliment Yves Montenay. Il y a un tel éclatement des structures associatives en France sur cette thématique que celle-ci dessert in fine la cause francophone initiale.

La seconde raison tient à leur méconnaissance du monde économique. Les associations vivent en partie des subventions publiques, et se frottent très peu aux réalités dures et concurrentielles de notre mondialisation. Dès lors, une incompréhension se fait jour entre ces deux mondes. De cette incompréhension naît une relative imperméabilité des idées défendues par ces associations vis-à-vis du monde économique dans sa globalité.

 

Si vous aviez la possibilité d’engager trois actions ciblées en faveur de la francophonie, quelles seraient-elles ?

« Ces actions seraient nécessairement complémentaires et devraient avoir lieu dans trois lieux distincts ». En premier lieu, Yves Montenay souhaite engager une action vis-à-vis des entreprises, afin qu’elles intègrent « un réflexe francophone ». Elles devraient être incitées à privilégier une politique active de recrutement francophone. Enfin, elles devraient se pencher sur le coût de l’anglais comme langue unique en Europe, comme avait tenté de le faire le Rapport Grin[4] (2005).

En second lieu, une action devrait être engagée dans le domaine de la culture. Se doter des moyens, surtout humains, pour promouvoir la culture francophone dans chacun des pays qui se montre intéressé. Des pays sont aujourd’hui très francophiles sans que « l’offre » francophone ne soit formalisée et déployée, à la hauteur des espérances du pays tiers.

En dernier lieu, les actions précédemment évoquées ne pourront avoir de la consistance sans un franc soutien politique. L’OIF ne semble pas conçue pour amener cette impulsion et cette vision stratégie qui manquent tant à la francophonie. Elle est davantage un forum de discussions qu’une instance décisionnelle.

Damien Soupart

[Opération] Francophonie – Portrait de Marc Beaufrère par Damien Soupart

Portrait de Marc Beaufrère, créateur de l’un des rares blogs français sur la réalité francophone et l’actualité de cette idée: « Le français en partage »[1]

Pourquoi la francophonie ?

Le parcours de Marc Beaufrère est intéressant à plus d’un titre. C’est pourquoi nous allons brièvement l’expliciter. Né en 1980, il a passé son baccalauréat avant de faire des études d’anglais. Il a ensuite poursuivi par une licence à l’Université de Galway en Irlande. Ce propos liminaire permet de battre en brèche une critique récurrente que l’on adresse souvent à l’endroit des tenants de l’idée francophone : celle suivant laquelle les francophones sont rétifs à toute autre langue, a fortiori à celle de « Shakespeare ».

L’intérêt de Marc pour la francophonie et, plus particulièrement pour la langue française, remonte à son enfance. Sans que l’on puisse parler d’élément fondateur, c’est à l’occasion d’un échange linguistique (6 mois en Irlande et inversement) avec un petit irlandais à l’âge de 10 ans que Marc découvre une autre langue, une autre culture et une singularité linguistique qui ne cessera de le questionner depuis. Lors de ce même échange, il se frotte à « l’Encyclopaedia Britannica », volumes de sciences et d’universalité qui alimentent la réflexion de Marc quant à la dynamique de l’Histoire, et par-là même de celle des aires linguistiques.

En effet, il découvre, « indigné », l’Histoire linguistique de l’Irlande. Comme il le raconte, « malgré le fait que les Irlandais soient indépendants depuis 1922, qu’ils souhaitent réapprendre leur langue (le gaélique, langue celte), malgré toute cette bonne volonté, le nombre de locuteurs du gaélique ne cessent de décliner depuis la date de leur indépendance ». Il en déduit alors que « la volonté ne suffit pas ». Comme il le rapporte aujourd’hui, « il existe des dynamiques qui demandent une énergie et une réflexion considérables pour être inversées ». Implicitement, si on ramène ce propos à la situation actuelle de la francophonie, qui plus est à la situation de la francophonie en France, « cela remet en cause notre confort et notre apparente réussite ».

Ensuite, lorsqu’il arrive à l’Université en Irlande, il constate non sans amertume l’étrange hiérarchie tacite entre « la musique anglaise », souvent décrite comme « cool » et « branchée » alors que l’image de la chanson française est plutôt définie comme « ringarde ». « Cette réalité dont il n’avait jamais pris conscience auparavant » se traduit chez Marc par une sorte d’intuition qui explique l’existence de ce blog aujourd’hui : en dehors des attributs censément neutres donnés à telle ou telle langue, il y voit « une sorte de colonisation douce et acceptée », une sorte de servitude volontaire pourrait-on dire, qui représente « une injustice de l’Histoire » qu’il souhaite continuer à interroger.

Enfin, le contenu du cursus universitaire de Marc (étymologie, linguistique et psychanalyse) lui fait prendre conscience « des mécanismes de construction des mots et de leurs origines ». Cette formation lui permet de déceler au quotidien l’influence que peut avoir une culture ou une langue sur d’autres langues, à un moment ou à un autre de l’Histoire.

Toutes ces inspirations, Marc a voulu les exprimer, les formaliser et les diffuser au travers de son « cyber-carnet », dont nous allons à présent parler.

 

Pourquoi ce blog ?

Comme le lui a inspiré sa formation universitaire, Marc « essaie de remonter le fil des causes et des conséquences qui ont amené à ce niveau d’influence d’une langue sur une autre en France ». Pour « comprendre quelles décisions (conscientes ou subies) ont été prises à un moment de notre histoire afin de les mettre en évidence, en vue de les désamorcer ».

Le blog recouvre donc deux objectifs principaux : un davantage théorique et un pratique. L’objectif théorique est un travail lent et profond, consistant à fournir un corpus de textes, de références et de données irréfutables. Cet ouvrage du temps long permettrait à une personne qui serait aux manettes de la France, qui voudrait arrêter « l’anglicisation sans comment savoir s’y prendre », de disposer d’un honnête « mode d’emploi » pour amorcer un début d’action. Ce « cyber-carnet » sert ainsi à fournir les outils théoriques pour comprendre la réalité telle qu’elle est, tout en n’omettant pas de proposer des solutions opérationnelles.

L’objectif pratique est un réel travail de convaincu. Il consiste à réveiller ce qu’il appelle « les francopessimistes » qu’il définit comme « des personnes apriori favorables à l’idée francophone mais qui, du fait du discours ambiant, baissent les bras, pour devenir des francopessimistes ». Bref, des victimes du « terrorisme intellectuel » pourrait-on dire… Ainsi, en sus du travail théorique, Marc conçoit également son blog comme un outil solide de conviction, permettant d’ouvrir la discussion et d’accoucher d’une vérité qui est parfois malmenée. Cette vérité, c’est celle de toute soumission tacite : on a conscience de l’hégémonie de l’anglais mais « on ne sait pas comment faire » pour inverser la tendance et au final, accepter passivement cette domination.

 

Que représente la langue française pour vous ?

« La langue française n’est pas pour moi un fétiche. Je ne m’intéresse pas au fait que cette langue puisse être plus belle ou plus précise qu’une autre. Ce sont des arguments secondaires à mes yeux. Pour moi, le seul véritable intérêt que représente la langue française, c’est le fait que ce soit ma langue et celle de la communauté à laquelle j’appartiens, la langue des Français. Du fait de son nombre de locuteurs, des dynamiques en place et de son histoire, j’estime que nous devons défendre et valoriser notre langue et notre culture. »

 

Si vous aviez la possibilité d’engager trois actions ciblées en faveur de la francophonie, quelles seraient-elles ?

La première consisterait à développer davantage l’étude de la francophonie. Construire un cursus universitaire sur l’Histoire et la Géographie du monde francophone plutôt qu’un enseignement (où figure simplement l’idée francophone) centré sur la seule France. Actuellement, « les Français sont très peu au courant de ce qui se passe dans les autres pays francophones ». Afin de toucher nos élites de demain, l’on pourrait même « imaginer un petit module à l’ENA et à Polytechnique pour développer et transmettre les enjeux et les réflexions » quant à cette idée francophone.

D’ordre plus pratique, Marc, comme seconde mesure, choisirait de « franciser notre environnement ». Notamment dans le domaine des publicités et du nom des enseignes de magasins. La réalité est aujourd’hui la suivante : la publicité donne énormément de visibilité à la langue anglaise qui nous suggère par là-même son omniprésence et son caractère ubiquiste. Le développement pratique de cette mesure est présent sur son blog.

Enfin, une chaîne du service public à la télévision devrait obligatoirement tenir informée la population des enjeux de la francophonie. Comme le rappelle de façon très juste Marc, « les choses dont on ne parle pas n’existent pas ». Conscient du déclin de la télévision comme médium universel (et universalisant ?), Marc pense que la transcription automatique des données officielles de la francophonie (telles que rapportées par les rapports de l’OIF), sur Wikipédia par exemple, ont également beaucoup d’influence. Ces informations sont ensuite reprises et diffusées à plus de personnes, ce qui a pour résultat de « changer les perceptions et de corriger les idées reçues ». « C’est ainsi une forme de correction à la source, d’un combat contre la désinformation ». Un exemple ? « Il y a trois ans, il était presqu’impossible de savoir le nombre de locuteurs francophones dans le monde ». Aujourd’hui, la mesure a été faite, les outils existent et le résultat commence à irriguer le débat public, notamment par sa forte dimension africaine.

 

Pour la « Baguette culturelle », qu’est-ce que pour vous la culture française ?

« La culture française, c’est pour moi toutes les œuvres, les récits qui sont proposés pour nous expliquer, nous faire comprendre, nous relier et nous rassembler. C’est le ciment de notre communauté Si beaucoup de personnes vivent à l’heure américaine, c’est aussi parce qu’on laisse aux Américains le soin de raconter le monde à notre place, même si des changements sont à l’œuvre. Il n’est donc pas étonnant que beaucoup de groupes veulent chanter en anglais, c’est une des seules façons (je caricature) d’être écouté en France ».

 

Damien Soupart


Les (Ré)enchanteurs de la francophonie : l’édito de Damien Soupart

« Les (ré)enchanteurs de la francophonie » ne sont pas tous aussi jeunes que ceux présents dans les chroniques de Camille. Le contexte est en effet différent : la francophonie est historiquement une idée promue et soutenue par des personnes qui ont avant tout œuvré dans les années 1970-80-90 en faveur de l’aspect institutionnel de la francophonie, la Francophonie. Certains voulaient même faire de l’OIF une « ONU-bis ».

Pourtant, c’était méconnaître la quintessence même de l’idée francophone, qui consiste à rapprocher des personnes d’horizons divers autour d’une même langue et d’un sentiment commun, celui qui conduit à croire que l’avenir est au multilinguisme.

Si la francophonie est aussi peu connue en France aujourd’hui, si personne ne sait que le 20 mars est la Journée Internationale de la Francophonie, c’est en grande partie à cause de la claire mécompréhension de nos gouvernants quant à cette idée. Ne rentrant pas dans les critères habituels, brisant les frontières institutionnelles classiques, la francophonie est telle la construction européenne, un Objet Politique Non Identifié. Bien plus encore, je serais tenté de dire que la francophonie est un Objet Sociétal Non Identifié. D’un genre particulier, en germes d’un paradigme iconoclaste pour ce XXIème siècle sans horizon, la francophonie pourrait faire partie de la recette sociétale de notre époque en construction.

La seule condition à ce que ce nouveau paradigme prenne forme, enrichi et renforcé par la contribution de chacun : que nos dirigeants prennent du recul et réfléchissent à la notion même de francophonie. A fortiori en France. Des réalités que cette belle idée recouvre, ou devrait recouvrir. Qu’ils prennent le temps de se comparer aux autres grandes aires linguistiques. Qu’ils y trouvent des similarités. Des dynamiques. Des trajectoires. Qu’ils prennent conscience de la chance et de la puissance de cette idée, issue du passé mais capable d’avenir.

C’est pour cette raison que les deux entretiens ont été réalisés avec des personnes de générations différentes. Afin de montrer que la francophonie est une idée riche, à consonance mondiale, permettant d’irriguer chaque génération de sa faconde.

Damien Soupart