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Quid de la diversité linguistique ? par Damien Soupart

6 fév

Cette rubrique s’intitule « Francophonie ». Pourtant, lorsque l’on s’attache à définir les valeurs et les finalités de la Francophonie, l’on se rencontre qu’elle tend invariablement, d’une manière ou d’une autre, vers « la diversité linguistique ».

Derrière ce vocable qui peut sembler à la mode (le mot de diversité étant utilisé à tort et à travers de nos jours) se cache une réalité simple mais essentielle qu’il convient de rappeler. Albert Camus disait que « mal nommer aux choses, c’est ajouter au malheureux du monde » : dans le cas de la diversité linguistique, c’est effectivement vrai. Utiliser un mot aussi usité pour décrire une réalité à la fois universelle et singulière, celle de la pluralité des langues dans le monde, est maladroit. Soutenir un terme et œuvrer à sa diffusion, ce n’est pas forcément le pervertir ou en détourner le sens.

Soutenir la diversité linguistique, c’est avant tout le définir, le développer, le concrétiser, l’exemplifier et le défendre coûte que coûte, telle une ligne de front imaginaire qui ploierait sous le poids des stratégies adverses. C’est ce à quoi nous nous emploierons dans le présent article.

the last lingua franca

Définir la diversité linguistique en quelques mots, cela pourrait donner cela : stratégie durable qui vise à permettre à chaque personne de s’exprimer dans la langue à travers laquelle il se sent le plus à l’aise. C’est donner la possibilité, technique, financière et juridique de l’expression, dans le plus d’endroits possibles, de cette diversité linguistique. Le reste n’est que verbiage.

Développer la diversité linguistique consiste en un ensemble de dispositifs complémentaires. Recherche fondamentale dans le domaine de la traduction automatique, recherche appliquée dans celui de l’intercompréhension. Développer cette diversité linguistique pourrait également passer par une politique volontariste de soutien à l’enseignement des langues rares sur son propre territoire. Rappelons à ce sujet que la France est l’un des pays qui propose le plus de langues étrangères lors de l’examen au baccalauréat.

Concrétiser la diversité linguistique, c’est envisager et construire une coopération iconoclaste entre les grandes aires linguistiques. C’est sublimer le conflit latent entre langue anglaise et toute autre langue « concurrente » par une offre généreuse et solide de la part des autres langues. C’était la volonté de la défunte Union Latine[1]. Maintenant que celle-ci n’est plus, faute de financements, ce devrait être l’une des réflexions de la Francophonie. Et pourquoi pas de l’UNESCO, désormais majoritairement financée par des États francophones ou membres de l’OIF.

Exemplifier la diversité linguistique, c’est mettre en exergue des liens de cause à effets qui ne seraient pas immédiatement visibles. C’est poser des questions qui dérangent. C’est par exemple oser demander si la diversité linguistique est un pilier de la construction régionale. C’est s’interroger sur des faits historiques : la langue arabe, défendue par aucune instance supranationale et par aucun État de la Ligue des États Arabes, est-elle une des explications du non-regroupement politique des États arabes entre eux ? Pourquoi est-ce que les regroupements les plus efficaces sur le plan régional se font, au sein des pays arabo-musulmans, sur la base de critères religieux (exemple du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), représentatif du sunnisme) ?

Finalement, la diversité linguistique n’est autre que la respiration des différents peuples par l’expression de leurs singularités. C’est aussi une façon fine de comprendre l’Histoire qui est, comme le rappelle Nicholas Ostler, « un tourbillon permanent d’ascensions et de chutes de langues dites mondiales ».

 Par Damien Soupart

Quel sens donner à l’annonce du Gabon ? [Francophonie] par Damien Soupart

10 oct

Instaurer la langue anglaise dès la fin de l’école primaire, c’est la décision souveraine qu’a prise la République Gabonaise.

Décision honorable et respectable si l’on s’en tient à une lecture nationale minimaliste.

Décision davantage symbolique à l’aune de la tenue du Sommet de la Francophonie à Kinshasa.

Décision qui interloque lorsque l’on se penche sur les motivations de celle-ci.

Il se dresse en creux de cette décision un constat d’échec de l’action francophone. Comment expliquer cette décision de la part du Gabon ? Une justification économique d’abord. Comme le dit Ali Bongo lui-même : « le Gabon veut se développer et s’offrir les meilleures opportunités. Quand vous sortez de l’espace francophone, si vous ne savez pas l’anglais vous êtes quasiment handicapés ». Une justification scientifique ensuite : « Les scientifiques français font des publications en anglais et dans la plupart des conférences internationales les diplômés français interviennent en anglais alors que les Africains sont devenus pratiquement les seuls à intervenir en français. Si les Français eux-mêmes vont vers l’anglais, pourquoi voudriez-vous que le Gabon se l’interdise? ».

D’aucuns ont beau répéter des contre-exemples censément valables, tels les cas de Michelin ou de Bombardier, réussites économiques mondiales où l’on parle toujours français au sein de l’entreprise. Pourtant, ces contre-exemples ne restent que de belles exceptions qui confirment une règle tacite : « langue anglaise = recherche scientifique = réussite économique ».

Ensuite, remarquons que le précédent pays à avoir pris de telles mesures est le Rwanda. Soit, au final, deux pays anciennement proches de la France. Dès lors, la République Française ne devrait-elle pas clarifier sa position vis-à-vis de la notion de francophonie ? Alors que de plus en plus d’observateurs parlent du XXIème siècle comme du siècle de l’Afrique, que les besoins de financements se font croissants pour des projets de développement conséquents, la France continue à envisager la Francophonie d’un point de vue uniquement culturel et linguistique. On y parle également de valeurs. Mme la Ministre de la Francophonie partageait dernièrement sur Twitter : « Je veux élargir le Ministère de la Francophonie à la défense des droits des femmes partout où ils sont bafoués ». Vaste programme mais qui ne répond guère aux enjeux francophones. La France ne s’est pas exprimée sur le sujet du Gabon alors que le Québec, par l’intermédiaire de son Ministre des relations internationales, s’est « inquiété » de cette décision.

Qu’est-ce donc qu’une politique qui ne répond pas aux aspirations des peuples, comme cela semble être le cas aujourd’hui ? Au-delà de la manifeste erreur d’appréciation historique, c’est une dynamique intentionnellement bonne qui risque de se briser sur l’écueil de la réalité, tout en empêchant indirectement d’autres saines dynamiques d’éclore. Un réel gâchis.

 

Se pose enfin la question des outils francophones. Sont-ils réellement calibrés pour les missions que doit mener l’OIF ? La récente décision du Gabon pose à nouveau avec acuité cette question. La France, premier contributeur francophone, finalement présente au Sommet de Kinshasa par l’intermédiaire du plus haut personnage de l’Etat, sera-t-elle suffisamment inspirée pour oser poser les jalons d’une réflexion approfondie sur les missions de la francophonie et s’enquérir des attentes des pays adhérents vis-à-vis de cet objet politique non identifié qu’est l’OIF ?

Damien Soupart

Francophonie – Portrait d’Yves Montenay par Damien Soupart

4 oct

Damien Soupart a rencontré Yves Montenay, esprit francophone encyclopédique, ancien cadre d’entreprise, professeur, écrivain

Pourquoi la francophonie ?

Pour répondre à cette question, Yves Montenay est fort ennuyé. En effet, pour lui, la francophonie est une évidence qu’il a rencontrée dès le plus jeune âge. Il la résume grâce à la métaphore suivante : « je suis tombé dedans lorsque j’étais petit ». A l’instar d’Obélix, Yves Montenay s’intéresse très tôt, mais de façon indirecte, à l’étymologie et à la géographie. De cette association de matières censément iconoclaste, il en ressortira des « bizarreries toponymiques », comme lorsqu’il découvre sur une ancienne carte de l’Océan Atlantique une île dont les villes répondent à la fois à des consonances anglophones, francophones et hispanisantes (Trinité-et-Tobago).

De ces expériences, Yves Montenay en tire un credo, celui de toujours questionner ce qui l’entoure et de ne jamais prendre pour acquis quelque chose qui est constamment présenté comme tel. Fort de cette conviction, Yves Montenay ne cessera plus désormais de se questionner au sein de ces divers domaines d’activités sur l’idée francophone, activité qu’il continue encore aujourd’hui[1].

Quelle traduction de cet engagement ?

Du fait du parcours bigarré d’Yves Montenay, la traduction de son credo a été multiple. Initialement ingénieur (diplômé de Centrale), il va évoluer dans le monde économique avant de le quitter pour se tourner vers le monde universitaire. Il avait envie d’écrire une thèse. A ce moment de sa vie, il réfléchit beaucoup quant au domaine dans lequel il souhaiterait mener des recherches. Il voulait être original, servir d’aiguillon et produire des résultats originaux. C’est alors qu’il choisit de relier la thématique de la francophonie à celle des pays arabes, et plus particulièrement de sa démographie. Dès les années 1980, il met à nue la transition démographique en cours dans les pays arabes et francophones. Déjà avec Youssef Courbage, mais une vingtaine d’années avant Emmanuel Todd, Yves Montenay soutient cette idée et fait émerger par là-même la notion de démographie politique, discipline peu connue et peu enseignée, absente des cercles de réflexion français et francophones. Encore aujourd’hui.

Il soutient également cette idée francophone auprès des jeunes générations, par l’intermédiaire des cours qu’il a pu délivrer (Sciences Po Paris), qu’il délivre (ESCP-EAP depuis 1993) et les cours/formations permanents ou conférences ponctuelles qu’il est amené à produire régulièrement.

Enfin, il a créé une Organisation Non Gouvernementale, l’Institut de la Culture, de l’Economie et de la Géopolitique (ICEG[2]) avec pour objectif « d’expliquer le Sud au Nord et le Nord au Sud », notamment par le biais de la francophonie et cette notion de « francosphère », encore peu théorisée mais qui ne demande qu’à l’être.

En 2005, vous aviez publié un ouvrage intitulé « La langue française à la mondialisation »[3]. Le constat peu optimiste que vous dressiez à l’époque est-il toujours véridique aujourd’hui ?

A cette question, Yves Montenay ne peut que confirmer la trajectoire peu rassurante que semblent suivre les autorités en charge de la francophonie. Malgré une réalité démographique, notamment en Afrique, qui nous est souvent présentée comme positive et rassurante, le questionnement des faits donne des résultats beaucoup plus nuancés. S’il est vrai que la démographie de l’Afrique francophone est forte, que la proportion de francophones dans le monde devrait mécaniquement augmenter, cela présuppose des postulats qui sont loin d’être fondés sur le temps long. En effet, vingt ans après la chute du Mur, nous sommes en pleine reconfiguration du jeu mondial et les nouvelles/multiples stratégies des puissances post Guerre Froide, des pays dits émergents, n’ont pas encore produits leurs effets, notamment dans le domaine linguistique. La conception fixiste et rigide des autorités francophones quant au maintien d’une appétence pour la langue française en dépit des évolutions politico-économiques et géostratégiques est d’un optimisme forcené.

D’autant que la France, qui devrait supposément être le catalyseur d’une politique active en faveur de la sphère francophone, n’est toujours pas sensibilisée à la thématique de la francophonie et à ses enjeux afférents. Yves Montenay distingue, depuis la parution de son livre, deux évolutions majeures qui doivent nous interpeller :

Au niveau des élites, celles-ci ne se rendent pas compte de la coupure sociale qui est en train de prendre forme. Cette nouvelle fissure est due à la pratique non contrôlée de la langue anglaise. Elle devient de plus en plus « un nouveau moyen de différenciation sociale », créant de nouvelles frustrations et de nouvelles hiérarchies sociales, se surajoutant à celle déjà existantes.

Au niveau de la société civile et des associations de défense de la langue française, Yves Montenay rappelle que cette force éclatée trouve de plus en plus de limites à son action du fait de leurs propres conceptions et de leur faible ouverture au monde du XXIème siècle. Deux limites majeures : « chacun mène sa goutte d’eau » comme le dit joliment Yves Montenay. Il y a un tel éclatement des structures associatives en France sur cette thématique que celle-ci dessert in fine la cause francophone initiale.

La seconde raison tient à leur méconnaissance du monde économique. Les associations vivent en partie des subventions publiques, et se frottent très peu aux réalités dures et concurrentielles de notre mondialisation. Dès lors, une incompréhension se fait jour entre ces deux mondes. De cette incompréhension naît une relative imperméabilité des idées défendues par ces associations vis-à-vis du monde économique dans sa globalité.

 

Si vous aviez la possibilité d’engager trois actions ciblées en faveur de la francophonie, quelles seraient-elles ?

« Ces actions seraient nécessairement complémentaires et devraient avoir lieu dans trois lieux distincts ». En premier lieu, Yves Montenay souhaite engager une action vis-à-vis des entreprises, afin qu’elles intègrent « un réflexe francophone ». Elles devraient être incitées à privilégier une politique active de recrutement francophone. Enfin, elles devraient se pencher sur le coût de l’anglais comme langue unique en Europe, comme avait tenté de le faire le Rapport Grin[4] (2005).

En second lieu, une action devrait être engagée dans le domaine de la culture. Se doter des moyens, surtout humains, pour promouvoir la culture francophone dans chacun des pays qui se montre intéressé. Des pays sont aujourd’hui très francophiles sans que « l’offre » francophone ne soit formalisée et déployée, à la hauteur des espérances du pays tiers.

En dernier lieu, les actions précédemment évoquées ne pourront avoir de la consistance sans un franc soutien politique. L’OIF ne semble pas conçue pour amener cette impulsion et cette vision stratégie qui manquent tant à la francophonie. Elle est davantage un forum de discussions qu’une instance décisionnelle.

Damien Soupart

[Opération] Francophonie – Portrait de Marc Beaufrère par Damien Soupart

2 oct

Portrait de Marc Beaufrère, créateur de l’un des rares blogs français sur la réalité francophone et l’actualité de cette idée: « Le français en partage »[1]

Pourquoi la francophonie ?

Le parcours de Marc Beaufrère est intéressant à plus d’un titre. C’est pourquoi nous allons brièvement l’expliciter. Né en 1980, il a passé son baccalauréat avant de faire des études d’anglais. Il a ensuite poursuivi par une licence à l’Université de Galway en Irlande. Ce propos liminaire permet de battre en brèche une critique récurrente que l’on adresse souvent à l’endroit des tenants de l’idée francophone : celle suivant laquelle les francophones sont rétifs à toute autre langue, a fortiori à celle de « Shakespeare ».

L’intérêt de Marc pour la francophonie et, plus particulièrement pour la langue française, remonte à son enfance. Sans que l’on puisse parler d’élément fondateur, c’est à l’occasion d’un échange linguistique (6 mois en Irlande et inversement) avec un petit irlandais à l’âge de 10 ans que Marc découvre une autre langue, une autre culture et une singularité linguistique qui ne cessera de le questionner depuis. Lors de ce même échange, il se frotte à « l’Encyclopaedia Britannica », volumes de sciences et d’universalité qui alimentent la réflexion de Marc quant à la dynamique de l’Histoire, et par-là même de celle des aires linguistiques.

En effet, il découvre, « indigné », l’Histoire linguistique de l’Irlande. Comme il le raconte, « malgré le fait que les Irlandais soient indépendants depuis 1922, qu’ils souhaitent réapprendre leur langue (le gaélique, langue celte), malgré toute cette bonne volonté, le nombre de locuteurs du gaélique ne cessent de décliner depuis la date de leur indépendance ». Il en déduit alors que « la volonté ne suffit pas ». Comme il le rapporte aujourd’hui, « il existe des dynamiques qui demandent une énergie et une réflexion considérables pour être inversées ». Implicitement, si on ramène ce propos à la situation actuelle de la francophonie, qui plus est à la situation de la francophonie en France, « cela remet en cause notre confort et notre apparente réussite ».

Ensuite, lorsqu’il arrive à l’Université en Irlande, il constate non sans amertume l’étrange hiérarchie tacite entre « la musique anglaise », souvent décrite comme « cool » et « branchée » alors que l’image de la chanson française est plutôt définie comme « ringarde ». « Cette réalité dont il n’avait jamais pris conscience auparavant » se traduit chez Marc par une sorte d’intuition qui explique l’existence de ce blog aujourd’hui : en dehors des attributs censément neutres donnés à telle ou telle langue, il y voit « une sorte de colonisation douce et acceptée », une sorte de servitude volontaire pourrait-on dire, qui représente « une injustice de l’Histoire » qu’il souhaite continuer à interroger.

Enfin, le contenu du cursus universitaire de Marc (étymologie, linguistique et psychanalyse) lui fait prendre conscience « des mécanismes de construction des mots et de leurs origines ». Cette formation lui permet de déceler au quotidien l’influence que peut avoir une culture ou une langue sur d’autres langues, à un moment ou à un autre de l’Histoire.

Toutes ces inspirations, Marc a voulu les exprimer, les formaliser et les diffuser au travers de son « cyber-carnet », dont nous allons à présent parler.

 

Pourquoi ce blog ?

Comme le lui a inspiré sa formation universitaire, Marc « essaie de remonter le fil des causes et des conséquences qui ont amené à ce niveau d’influence d’une langue sur une autre en France ». Pour « comprendre quelles décisions (conscientes ou subies) ont été prises à un moment de notre histoire afin de les mettre en évidence, en vue de les désamorcer ».

Le blog recouvre donc deux objectifs principaux : un davantage théorique et un pratique. L’objectif théorique est un travail lent et profond, consistant à fournir un corpus de textes, de références et de données irréfutables. Cet ouvrage du temps long permettrait à une personne qui serait aux manettes de la France, qui voudrait arrêter « l’anglicisation sans comment savoir s’y prendre », de disposer d’un honnête « mode d’emploi » pour amorcer un début d’action. Ce « cyber-carnet » sert ainsi à fournir les outils théoriques pour comprendre la réalité telle qu’elle est, tout en n’omettant pas de proposer des solutions opérationnelles.

L’objectif pratique est un réel travail de convaincu. Il consiste à réveiller ce qu’il appelle « les francopessimistes » qu’il définit comme « des personnes apriori favorables à l’idée francophone mais qui, du fait du discours ambiant, baissent les bras, pour devenir des francopessimistes ». Bref, des victimes du « terrorisme intellectuel » pourrait-on dire… Ainsi, en sus du travail théorique, Marc conçoit également son blog comme un outil solide de conviction, permettant d’ouvrir la discussion et d’accoucher d’une vérité qui est parfois malmenée. Cette vérité, c’est celle de toute soumission tacite : on a conscience de l’hégémonie de l’anglais mais « on ne sait pas comment faire » pour inverser la tendance et au final, accepter passivement cette domination.

 

Que représente la langue française pour vous ?

« La langue française n’est pas pour moi un fétiche. Je ne m’intéresse pas au fait que cette langue puisse être plus belle ou plus précise qu’une autre. Ce sont des arguments secondaires à mes yeux. Pour moi, le seul véritable intérêt que représente la langue française, c’est le fait que ce soit ma langue et celle de la communauté à laquelle j’appartiens, la langue des Français. Du fait de son nombre de locuteurs, des dynamiques en place et de son histoire, j’estime que nous devons défendre et valoriser notre langue et notre culture. »

 

Si vous aviez la possibilité d’engager trois actions ciblées en faveur de la francophonie, quelles seraient-elles ?

La première consisterait à développer davantage l’étude de la francophonie. Construire un cursus universitaire sur l’Histoire et la Géographie du monde francophone plutôt qu’un enseignement (où figure simplement l’idée francophone) centré sur la seule France. Actuellement, « les Français sont très peu au courant de ce qui se passe dans les autres pays francophones ». Afin de toucher nos élites de demain, l’on pourrait même « imaginer un petit module à l’ENA et à Polytechnique pour développer et transmettre les enjeux et les réflexions » quant à cette idée francophone.

D’ordre plus pratique, Marc, comme seconde mesure, choisirait de « franciser notre environnement ». Notamment dans le domaine des publicités et du nom des enseignes de magasins. La réalité est aujourd’hui la suivante : la publicité donne énormément de visibilité à la langue anglaise qui nous suggère par là-même son omniprésence et son caractère ubiquiste. Le développement pratique de cette mesure est présent sur son blog.

Enfin, une chaîne du service public à la télévision devrait obligatoirement tenir informée la population des enjeux de la francophonie. Comme le rappelle de façon très juste Marc, « les choses dont on ne parle pas n’existent pas ». Conscient du déclin de la télévision comme médium universel (et universalisant ?), Marc pense que la transcription automatique des données officielles de la francophonie (telles que rapportées par les rapports de l’OIF), sur Wikipédia par exemple, ont également beaucoup d’influence. Ces informations sont ensuite reprises et diffusées à plus de personnes, ce qui a pour résultat de « changer les perceptions et de corriger les idées reçues ». « C’est ainsi une forme de correction à la source, d’un combat contre la désinformation ». Un exemple ? « Il y a trois ans, il était presqu’impossible de savoir le nombre de locuteurs francophones dans le monde ». Aujourd’hui, la mesure a été faite, les outils existent et le résultat commence à irriguer le débat public, notamment par sa forte dimension africaine.

 

Pour la « Baguette culturelle », qu’est-ce que pour vous la culture française ?

« La culture française, c’est pour moi toutes les œuvres, les récits qui sont proposés pour nous expliquer, nous faire comprendre, nous relier et nous rassembler. C’est le ciment de notre communauté Si beaucoup de personnes vivent à l’heure américaine, c’est aussi parce qu’on laisse aux Américains le soin de raconter le monde à notre place, même si des changements sont à l’œuvre. Il n’est donc pas étonnant que beaucoup de groupes veulent chanter en anglais, c’est une des seules façons (je caricature) d’être écouté en France ».

 

Damien Soupart


Les (Ré)enchanteurs de la francophonie : l’édito de Damien Soupart

1 oct

« Les (ré)enchanteurs de la francophonie » ne sont pas tous aussi jeunes que ceux présents dans les chroniques de Camille. Le contexte est en effet différent : la francophonie est historiquement une idée promue et soutenue par des personnes qui ont avant tout œuvré dans les années 1970-80-90 en faveur de l’aspect institutionnel de la francophonie, la Francophonie. Certains voulaient même faire de l’OIF une « ONU-bis ».

Pourtant, c’était méconnaître la quintessence même de l’idée francophone, qui consiste à rapprocher des personnes d’horizons divers autour d’une même langue et d’un sentiment commun, celui qui conduit à croire que l’avenir est au multilinguisme.

Si la francophonie est aussi peu connue en France aujourd’hui, si personne ne sait que le 20 mars est la Journée Internationale de la Francophonie, c’est en grande partie à cause de la claire mécompréhension de nos gouvernants quant à cette idée. Ne rentrant pas dans les critères habituels, brisant les frontières institutionnelles classiques, la francophonie est telle la construction européenne, un Objet Politique Non Identifié. Bien plus encore, je serais tenté de dire que la francophonie est un Objet Sociétal Non Identifié. D’un genre particulier, en germes d’un paradigme iconoclaste pour ce XXIème siècle sans horizon, la francophonie pourrait faire partie de la recette sociétale de notre époque en construction.

La seule condition à ce que ce nouveau paradigme prenne forme, enrichi et renforcé par la contribution de chacun : que nos dirigeants prennent du recul et réfléchissent à la notion même de francophonie. A fortiori en France. Des réalités que cette belle idée recouvre, ou devrait recouvrir. Qu’ils prennent le temps de se comparer aux autres grandes aires linguistiques. Qu’ils y trouvent des similarités. Des dynamiques. Des trajectoires. Qu’ils prennent conscience de la chance et de la puissance de cette idée, issue du passé mais capable d’avenir.

C’est pour cette raison que les deux entretiens ont été réalisés avec des personnes de générations différentes. Afin de montrer que la francophonie est une idée riche, à consonance mondiale, permettant d’irriguer chaque génération de sa faconde.

Damien Soupart

La francophonie économique, premier échec par Damien Soupart

3 sept

C’est en République Démocratique du Congo (RDC), régulièrement décrit comme le pays africain francophone le plus peuplé, que va se tenir le XIVème Sommet de la Francophonie. Au-delà des polémiques stériles sur la présence ou la non-présence de François Hollande à ce Sommet, concentrons-nous et tentons des mises en rapport de faits et de réalités peu évoquées dans la presse. Aujourd’hui, nous allons voir que la tenue et la teneur de ce XIVème Sommet de la Francophonie va à l’encontre flagrante de la notion de « francophonie économique »[1].

 

Comme nous l’apprennent les statistiques du Ministère des Affaires Étrangères[2] et du Ministère de l’Économie[3], la France et la Belgique sont déjà distancées en termes d’échanges et d’investissements avec la RDC, au profit de la seule Chine. Elle est désormais le second investisseur, avec plus de 15 % des parts de marché. Au détour d’un article pioché sur la Toile[4], nous apprenons que c’est la société chinoise « SINOHYDRO » qui est en train de réaliser l’autoroute sur laquelle vont se déplacer les Chefs d’État francophones lors de ce Sommet. Dans le même ordre d’idée, l’article mentionne que « 5000 voitures de luxe » serviront à transporter et à acheminer les délégations présentes lors de ce Sommet. Pas n’importe quelle marque : des Jaguar (marque récemment rachetée par Tata, conglomérat indien) et des Lexus (marque de luxe du groupe Toyota).

À côté de ces faits bruts, les partisans de la Francophonie économique sont régulièrement bercés par des tribunes ou des études intellectuellement fondées, mais dépourvues de portée concrète. Une récente étude publiée par l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF)[5] rappelle à raison que « la francophonie est une valeur sûre » et que les pays membres et observateurs de l’OIF représentent « 14 % de la population mondiale » et « 20 % des échanges mondiaux ». Mais l’on n’y apprend toujours pas la part des échanges réellement « francophones », entre pays membres de l’OIF. Pareillement, une récente tribune dans Libération affirme sans aucune nuance que « la francophonie sera économique et africaine »[6]. Cet article est une combinaison hasardeuse de considérations économiques, politiques, géostratégiques, mais aussi morales puisque l’on peut y lire que « la francophonie économique doit faire émerger la voie médiane, celle de la raison éthique ».

 

Après l’exposé de ces faits, la francophonie économique semble vidée de son contenu. Car, au-delà des détails de l’Histoire concernant la logistique du Sommet, l’Afrique reste le continent de toutes les convoitises et des stratégies offensives. Un exemple ? Forbes lance une édition francophone intitulée « Forbes Afrique »[7]. Ce magazine a pour cible claire les « vingt-trois » pays d’Afrique francophone. Le lancement de ce nouveau magazine anglo-saxon s’est évidemment tenu à Brazzaville, en RDC. Dans le même temps, l’hebdomadaire Jeune Afrique nous rappelle que « les États-Unis se sont lancés à la conquête des territoires francophones d’Afrique »[8].

 

Face à cette stratégie constituée et solide, notre position semble bien fragile et timorée : préférence francophone inexistante, faible coordination des acteurs, faible mobilité, implantation massive de « business schools »[9] et surtout, méconnaissance généralisée et continue des potentialités ouvertes par cette notion de « francophonie économique ».

 

Une seule solution pourrait encore nous permettre de ne pas complètement disparaître économiquement de ces espaces, que d’aucuns envisagent encore comme autant de prés carrés français. Il s’agirait de ne pas recommencer l’erreur française, celle qui consiste à vouloir faire des échanges, soutenir l’export et développer le commerce sans pratiquer l’intelligence économique, qui lui est pourtant consubstantielle.

 

Comme le rappelle M. Hervé Cronel, Conseiller économique auprès du Secrétaire Général de l’OIF, il faut « utiliser tous les outils de l’intelligence économique au service d’une vision politique ». Jean-Louis Levet, un des promoteurs de l’intelligence économique en France, écrivait dans son dernier ouvrage[10] que « la promotion d’un modèle de pensée français et francophone était un facteur essentiel de puissance économique, une priorité géostratégique ».

 

Quel dispositif de « diplomatie économique » sera ainsi mis en place lors du Sommet de la Francophonie ? L’avenir proche nous le dira. Quoi qu’il en soit, l’impératif de francophonie économique demeure.

 

Damien Soupart


[1] http://www.cercle-richelieu-senghor.org/index.php?option=com_content&view=article&id=185
[2]http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/pays-zones-geo/republique-democratique-du-congo/presentation-de-la-republique-1274/article/presentation-1760#sommaire_3
[3] http://www.tresor.economie.gouv.fr/3343_presence-chinoise-en-rdc
[4] http://www.digitalcongo.net/article/86207
[5] http://www.francophonie.org/IMG/pdf/Impact_economique_francais.pdf
[6] http://www.liberation.fr/monde/2012/08/26/la-francophonie-sera-economique-et-africaine_841934
[7] http://www.slateafrique.com/91667/forbes-lance-sa-version-africaine-francophone
[8] http://www.jeuneafrique.com/Articles/Dossier/JA2683p072.xml0/usa-p
[9] http://www.africadiligence.com/les-business-schools-un-enjeu-strategique-pour-lafrique-par-serge-tchaha/
[10] « Réindustrialisation, j’écris ton nom », http://www.jean-jaures.org/Publications/Les-etudes/Reindustrialisation-j-ecris-ton-nom

La dissolution de l’Union Latine, prélude à l’extinction de la diversité culturelle ? par Damien Soupart

12 août

                   Malgré le titre en apparence éloigné des thématiques régulièrement traitées sur ce blog, je crois que l’actualité détaillée ci-dessous dépasse largement son périmètre traditionnel pour venir questionner directement une structure telle que l’OIF et par là-même, la francosphère toute entière.

                  Le 31 Juillet 2012 est une date qui est déjà oubliée dans les mémoires collectives. Elle symbolise pourtant la date effective de la dissolution du Secrétariat Général de l’Union Latine. Qu’était l’Union Latine ? Une Organisation Internationale, née en 1954, afin de « mettre en valeur et diffuser l’héritage culturel et les identités du monde latin », principalement des mondes francophones, hispanophones et lusophones. Cette Union Latine regroupait 40 Etats dans l’optique de « défendre les langues latines, le plurilinguisme et la diversité culturelle sous la menace d’uniformisation issue de la mondialisation ».

Dès le début de l’année 2012, le Congrès de l’Union Latine a décidé, eu égard à la crise financière qui déstabilisait cette Organisation Internationale, de « dissoudre le Secrétariat Général »[1], ce qui a directement eu pour effet « une interruption immédiate des actions entreprises ». Sans aucune publicité de la part des médias, une Organisation Internationale, vieille de plus de 50 ans, disparaît dans l’indifférence la plus totale. Dans sa déclaration finale, l’Union Latine n’oublie pas de réaffirmer « de façon inconditionnelle », la valeur de Convention constitutive de l’Organisation, et implicitement le premier alinéa du premier article : « Conscients de la mission qui incombe aux pays latins dans l’évolution des idées, ainsi que dans le perfectionnement moral et les progrès matériels du monde »[2].

Nombre d’interrogations demeurent. Dans ses considérations finales, le document souligne que l’Union Latine doit « passer à une nouvelle phase », opérer « une reconversion » et ne plus être « conçu comme un opérateur de programmes mais comme un forum d’échanges entre les Etats membres ». Mais le nouveau Secrétaire Général par intérim n’a toujours pas été désigné.

Au-delà de l’effet d’annonce, en quoi cela a-t-il à voir avec la Francophonie ? Premièrement, les deux Organisations Internationales travaillaient ensemble sur des sujets comme celui de « l’intercompréhension ». L’OIF vient donc de perdre donc un allié historique. Deuxièmement, sur les 40 membres de feue l’Union Latine, 12 sont également membres de l’OIF (Andorre, Cap-Vert, Côte-d’Ivoire, France, Guinée Bissau, Haïti, Mozambique, Monaco, Roumanie, Moldavie, Sao Tomé et Principe, Sénégal). Est-il imaginable que la valeur ajoutée de cette défunte Organisation Internationale soit utilisée au sein de l’OIF ? Typiquement, les accords intergouvernementaux de coopération[3] ? Que deviendra « le système novateur de diffusion de la terminologie pour les langues[4] » ? Troisièmement, cette disparition ne pose-t-elle pas une question existentielle à l’OIF, qui devient peu à peu le seul organe – impotent – capable de défendre une autre vision que celle qui est véhiculée quotidiennement par nos grands médias de masse ?

Comme le rappelle la Convention de Madrid, fondatrice de l’Union Latine, la réalisation des objectifs cités précédemment passe par « la plus intense coopération intellectuelle entre les pays adhérents et par le renforcement des liens spirituels et moraux qui les unissent ». Cette assertion résonne étrangement à nos oreilles aujourd’hui. L’Union Latine disparue, l’OIF se retrouve être le seul organe, plutôt représentatif, capable de relever ces défis verbalisés il y a plus de cinquante ans.

La France, principale contributrice financière de l’Union Latine et principale contributrice financière de l’OIF, devrait certainement prendre en compte ce non-évènement qui préfigure pourtant l’avenir de la lutte en faveur du multilinguisme : anonymat médiatique, banqueroute financière et paralysie stratégique.

Par Damien Soupart

Francophonie : la vraie menace, par Damien Soupart

29 juil

Cette période estivale est décidément très riche en événements francophones ! Après la tenue du premier Forum Mondial pour la Langue Française début juillet, les préparatifs s’accélèrent suant à la tenue du prochain Sommet de la Francophonie à Kinshasa. Concurremment, les prises de conscience semblent se multiplier. Dernier exemple en date : l’apparition d’un Appel intitulé « l’urgence d’une stratégie »[1]. Placé sous le signe de l’optimisme (« Nous envisageons l’avenir de la langue française avec confiance »), cet Appel a le mérite d’exister et de verbaliser un ensemble d’inquiétudes qui peuvent exister de façon latente.

Cet Appel, posé comme une prosopopée, est pourtant « structurellement » inefficace. Du fait de son postulat (1), de sa construction (2) et de la formulation de ses objectifs (3).

1)     Le postulat est le suivant : « Cette nouvelle donne [multipolaire] remet en cause l’idée même du monopole d’une langue unique dans la communication mondiale ». Affirmé avec aplomb, cela peut donner l’illusion du vrai. Néanmoins, la langue unique dans le monde scientifique est une réalité qui n’est aujourd’hui nullement contestée par les pays émergents, qu’ils soient brésiliens, chinois ou indiens. Et cela risque de perdurer, notamment parce que le « Basic anglais »[2] a été pensé dans cette optique de devenir la lingua franca des échanges. Les auteurs savent bien que cette assertion est fausse. De ce fait, ils récidivent quelques lignes plus bas en affirmant péremptoirement : « le “tout anglais ‘constitue une obsession d’un autre temps et d’un autre monde ». Ce rejet dans le passé et le désuet est un argument rhétorique bien connu qui ne trompe plus personne.

2)     La construction textuelle de cet Appel est logique. Exorde, exposé des atouts de la langue française, kyrielle de propositions désordonnées et péroraison afin que le lecteur dépose son paraphe sur la pétition attenante. Nonobstant son caractère logique, cette construction est inopérante. Un texte long, trop peu percutant, noyé dans de longues énumérations censées nous convaincre des atouts considérables de la langue française. Mais aucune ligne rouge solide qui sort de l’incantation.

3)     Enfin, la formulation des objectifs n’est pas claire. En début d’Appel, on dénonce la langue unique sans citer nommément l’anglais. Est affirmé ensuite « qu’il ne s’agit pas pour le monde francophone de se dresser contre la langue anglaise ou contre toute autre langue » alors que quelques lignes plus bas, les mêmes auteurs appellent à « une stratégie offensive pour la langue française ». Le dernier paragraphe, celui qui devrait marquer les esprits, appelle les citoyens francophones à « exercer leur vigilance individuelle », les gouvernements (lesquels ?) à « relever le défi de l’affirmation déterminée de la langue française ».

Mais qu’est-ce que la mobilisation générale ? C’est avant tout la désignation de l’adversaire. Claire et distincte. C’est la désignation de la menace qui nous guette, si jamais la lutte est perdue. Rien de tout cela dans cet Appel qui s’en tient à des douces exhortations dans une ambiance relativement optimiste.

La vraie menace, c’est celle d’une langue unique qui exclurait de facto les non-locuteurs, aussi brillants et aussi intelligents soient-ils. Mais si cette langue unique existe aujourd’hui, c’est le fait d’une stratégie amplement réfléchie, qui a des fondements. Ces fondements, il faudrait simplement les mettre en exergue publiquement puis les saper, un à un. Au préalable, histoire de nous motiver, il serait de bon ton de lire ce brillant essai, anormalement non traduit en langue française : « Linguistic Imperialism » de Robert Phillipson (1992).

Par Damien Soupart

Francophonie : un énième appel, par Damien Soupart

5 juil

Un énième appel en faveur de la langue française est paru[1]. La terminologie utilisée est particulièrement intéressante, faisant honneur à la langue française et à la construction syntaxique classique. Nous doutons néanmoins de sa portée.

La « langue française » est immédiatement située dans un nouveau contexte mondial qu’elle doit nécessairement appréhender : « le monde multipolaire ». De cette association naît un besoin patent qui est le suivant : « l’urgence d’une stratégie ». Depuis la création de cette chronique « Francophonie », le propos ne fait que témoigner de l’ardente nécessité de s’emparer de cette question francophone, qui a le désavantage pour nos dirigeants de questionner concurremment le choix de nos élites, la place de la France en Europe, la place de la France dans le monde et au-delà, l’ambition de la France en ce début de XXIe siècle. En effet, la langue française est le ferment de notre ciment national. C’est l’un des moyens trouvés au XIXème siècle pour unifier la nation naissante. De ce fait, questionner, ne serait-ce qu’a minima, la langue française et sa place au sein d’un monde multipolaire qui nous dépasse chacun individuellement, c’est prendre le risque de paralyser bon nombre d’initiatives intelligentes devant l’ampleur de la tâche, posée ainsi abruptement.

Car, une fois dépassée la rhétorique séduisante, c’est un abîme devant lequel nous nous retrouvons. Quelle méthodologie utiliser ? Quels acteurs réunir ? Quel serait le garant de l’application d’une telle stratégie, pour peu qu’elle arrive à être définie ? Toutes ces questions se trouvent amplifiées par le fait qu’aucune structure ou entité nationale, a priori, ne semble dédiée et disposée à soutenir une telle stratégie dans le temps, garant de sa pertinence.

Sur la question des acteurs, la question semble insoluble. À côté des acteurs traditionnels tels que l’OIF ou la DGLF, d’autres acteurs existent, comme les Alliances Françaises ou de nombreuses associations loi 1901, dont nous traitons parfois dans cette chronique. Certains nouveaux acteurs émergent, comme les Maisons de la Francophonie, à l’instar de celle de Lyon ou de Marseille[2], sans que l’on sache les intentions et les buts qui président à l’arrivée de ces entités supplémentaires.

C’est une erreur car, dans notre monde de communication, une démultiplication des entités sans que ne soit affirmée une ligne stratégique claire revient à tuer dans l’œuf toute évolution en faveur de cette stratégie. C’est pour cela que le premier jalon tactique consisterait à envisager une nouvelle grammaire stratégique, différente de celle d’un État, hors des sentiers battus, qui à ce jour n’a jamais été théorisé. Cette phase n’est pas nécessairement à médiatiser, mais elle doit rassembler et faire collaborer le plus de personnes possible, personnes qui seront d’autant plus intéressantes que leur position sur la question francophone sera iconoclaste.

Une fois cette période de réflexion aboutie, c’est la question de la structure et des financements qui se présentera. Il apparaît de plus en plus que ce ne sera pas un pays, mais un ensemble de pays qui pourra faire vivre et exister une Francophonie épanouie. Quelle que soit la forme que prendra cette structure, elle sera nécessairement collaborative et régionale. Régionale, car les pays, seuls, qui seraient capables de soutenir une telle initiative ne semblent pas s’y intéresser actuellement. C’est notamment le cas de la France. Bref, c’est un travail de longue haleine auquel se destinent les signataires de cet Appel, travail qui devrait être largement soutenu par nos autorités.

Francophonie : les raisons d’espérer, par Damien Soupart

2 juil

Les périodes de transition électorale semblent toujours statiques. On y répète à l’envi les mêmes éléments de langage et on y soupèse ses propos, entre l’envisageable et l’impossible. C’est néanmoins une période intéressante si l’on s’attache à la regarder avec des lunettes fines, capables de détecter des signaux faibles, qui préfigureront peut-être les grandes réformes de demain.

            Ces signaux faibles, que l’on peut également appeler des germes, existent aujourd’hui. Ils sont encore frêles et fragiles, mais, à y regarder de près, on sent comme le frémissement d’une prise de conscience d’un levier de puissance délaissé et abandonné. Je ne sais si cette prise de conscience s’explique par le changement de majorité, la tenue des Rencontres Internationales de la Francophonie Economique (Rifé) et du Forum Mondial de la Langue Française ou à d’autres éléments. Je sais seulement que la fenêtre d’opportunités existe et que cette prise de conscience ne doit pas s’éteindre une fois que cette fenêtre temporelle se sera refermée.

La prise de conscience est le premier degré d’une politique courageuse et volontariste en faveur de l’idée francophone. Laurent Fabius est pleinement conscient de ces enjeux puisqu’il a déclaré lors de son premier entretien : « 80 % des personnes francophones seront africaines »[1]. Le site Internet du Forum Mondial de la Langue Française regorge de ces témoignages tels que « la langue française est une force pour la France, une chance pour l’Afrique ».  Mais ces éléments de langage doivent nécessairement se muer en quelque chose de plus consistant. Pour devenir des idées définies, lesquelles soutiendront un plan d’action établi dans la durée, avec des personnes dévouées et des moyens assurés.

C’est cette voie qui sera envisagée par la Rencontre Internationale de la Francophonie Economique 2012[2]. Avec pour ambition de « créer les conditions d’une Francophonie économique, dynamique, ambitieuse et solidaire ». Sans préjuger des résultats de cette initiative, soutenue majoritairement par le Québec, il apparaît que les idées seront au rendez-vous. Déjà gratifié par des productions intellectuelles de qualité, qui tranchent avec ce que l’on peut lire habituellement de l’idée francophone, le lecteur intéressé pourra y déceler les ferments d’une véritable stratégie dédiée à la création d’un espace économique francophone, espace qui réaliserait matériellement cette belle idée francophone. Pourquoi l’idée de l’espace économique francophone est une bonne idée pour concrétiser l’idée francophone ? Parce que cet espace, s’il venait à voir véritablement le jour, s’appuierait et fédérerait trois des quatre piliers du pouvoir structurel, tel que Susan Strange le définit. Hormis la sécurité, qui reste l’apanage des États, le savoir, la production et la finance pourraient soutenir cet espace économique francophone, qui devrait nécessairement brasser et faire interagir les produits de ces trois piliers.

Voilà pourquoi il est permis d’espérer. Parce que, sans le dire à voix haute, certains francophones se saisissent à nouveau des rênes de la francophonie pour réaliser, via des voies nouvelles, les valeurs de l’idée francophone.

Damien Soupart

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