L’Europe et la culture (1) : de la diversité des modèles

Avant de s’intéresser aux volontés de créer un modèle culturel européen, il faut s’intéresser à la diversité des modèles en Europe, notamment en termes de financement. Quels sont les modèles existants ? Comment finance t-on la culture dans les pays d’Europe ?

La différence fondamentale provient de la distinction entre les pays postcommunistes et les pays de la « vieille Europe ». Les pays postcommunistes comme la Lettonie, la Slovénie, l’Estonie, la Lituanie ou la Pologne doivent créer une politique culturelle rompant avec le modèle communiste centralisateur tout en y incluant les minorités. A l’opposé, les pays de la « vieille Europe » comme la France, l’Allemagne, l’Italie ou le Royaume-Uni ont des modèles différents, en adéquation avec l’identité du pays.

L’héritage communiste

Tout d’abord, les pays postcommunistes présentent une ambiguïté quant à la place de la politique culturelle. Par exemple, pendant le XXème siècle, la Lettonie a vécu plus de 73 ans sans être indépendante et doit alors refonder ses racines culturelles en y intégrant plus d’une dizaine de minorités. L’Estonie doit composer avec 16% de la population appartenant à un groupe minoritaire. A l’opposé, la Pologne connaît seulement 3 à 4% de minorités et se donne pour mission de renforcer son identité culturelle nationale.[1]

De ce différences naissent deux approches du financement de la culture. La Lettonie, l’Estonie et la Hongrie appliquent le principe de l’arm’s length, « c’est-à-dire de la délégation de pouvoir à des organismes collégiaux indépendants, qui se tiennent à distance de toute ingérence de la puissance publique dans leur prise de décision, bien que le cadre de leur action demeure fixé par l’État. »[2] La Slovénie, la Hongrie et la Pologne ont choisi une administration centralisée afin de promouvoir une culture nationale, en préservant les minorités et en déléguant des pouvoirs aux échelons locaux. Les pays postcommunistes tentent ainsi d’établir une nouvelle voie « alliant un État providence inégalement présent, parfois doté de peu de moyens compte tenu de l’ampleur de la crise économique, des structures récemment privatisées et un troisième secteur développé constitué d’associations et de fondations privées. »[3]

Si l’administration de la culture diffère selon les pays, leur consommation culturelle a des traits similaires.[4] La vie culturelle repose principalement sur le patrimoine, héritage direct du passé leur permettant de valoriser une certaine identité nationale. Les « goûts culturels » de ces pays s’orientent principalement vers les produits occidentaux, allant des séries télévisées aux films blockbusters en passant par des musiques européennes et américaines. Enfin, les pratiques culturelles demeurent encouragées par des taux de TVA réduits pour les livres, la presse et les différents arts vivants.

Les modèles de l’Europe de l’Ouest

Dans un second temps, les pays de la « vieille Europe » se différencient dans leur mode d’administration de la culture selon quatre dynamiques. Premièrement, les États régionaux d’Espagne et d’Italie laissent le pouvoir culturel aux Communautés autonomes et aux régions. En Espagne, l’organisation régionale crée des inégalités entre Communautés en matière de pratiques et d’équipements culturels. La dépense publique ne représente que 129 euros par habitant, la précarité guettant de plus en plus les artistes.

Ensuite, la politique culturelle des États fédéraux d’Allemagne et d’Autriche repose sur les États fédérés. En Allemagne, les Länder et les villes sont autonomes, régis par le principe de subsidiarité. L’implication dans la politique culturelle varie alors selon les parties du pays. En 2002, la dépense publique totale « en faveur des arts et de la culture atteint 8,27 milliards d’euros, soit une somme par tête de 100,36 euros. »[5] La politique fédérale ne néglige pas la culture pour autant, encourageant le bénévolat et le mécénat et utilisant le patrimoine comme un outil de développement local.

La troisième dynamique procède du pilotage de la politique culturelle par l’administration centrale en Suède, au Portugal ou en France. Enfin, le Royaume-Uni, la Finlande et les Pays-Bas utilisent le principe de l’arm’s length. Au Royaume-Uni, même si le département de la culture, des médias et des sports existe, les décisions dépendent des organismes indépendants. Les Arts Councils of Great Britain, dont la création doit beaucoup à John Maynard Keynes, sont ainsi les principaux « bras armés » de la politique culturelle. La structure du financement est complétée par la National Lottery dont les recettes peuvent financer partiellement un projet. Même si ces principes bénéficient aux secteurs musicaux et patrimoniaux, le sous-financement par les fonds publics demeure problématique. Les deux grands opéras de Londres reçoivent en effet trois fois moins de fonds que l’Opéra de Paris à lui tout seul.[6]

Ainsi, l’incontournable variété des modèles culturels européens questionne la définition d’une politique communautaire globale. Comment concilier les différentes administrations de la culture, l’esprit libéral du Royaume-Uni, la construction jacobine de la France et la méfiance des pays postcommunistes à l’égard des politiques culturelles ? Comment faire de cette diversité une force et non une ligne de fracture ?

Camille Delache


[1]BENHAMOU Françoise, Les dérèglements de l’exception culturelle : Plaidoyer pour une perspective européenne, p292
[2] BENHAMOU, op.cit., 2006, p293
[3] BENHAMOU, op.cit., 2006, p295
[4] BENHAMOU, op.cit., 2006, pp296-298
[5] BENHAMOU, op.cit., 2006, p302
[6] BENHAMOU, op.cit., 2006, p312

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